En cette journée anniversaire de l'exécution de Louis XVI, voici un extrait des mémoires de son confesseur, l'abbé Edgeworth de Firmont, sur les dernières heures du roi martyr :

CHROMO_EXECUTION_LOUIS_XVI« Toutes les rues étaient bordées de plusieurs rangs de ci­toyens armés tantôt de piques et tantôt de fusils. En outre, la voiture elle-même était entourée d'un corps de troupes imposant, et formé sans doute de tout ce qu'il y avait de plus corrompu dans Paris. Pour comble de précaution, on avait placé, en avant des chevaux, une multitude de tambours, afin d'étouffer par ce bruit les cris qui auraient pu se faire entendre en faveur du Roi. Mais comment aurait-on entendu ? Personne ne paraissait ni aux portes ni aux fenêtres, et on ne voyait dans les rues que des citoyens armés qui, tout au moins par faiblesse, concouraient à un crime qu'ils détestaient peut-être dans leur cœur.

La voiture parvint ainsi, dans le plus grand silence, à la place de Louis XV, et s'arrêta au milieu d'un grand espace vide qu'on avait laissé autour de l'échafaud : cet espace était bordé de canons ; et au-delà, tant que la vue pouvait s'é­tendre, on voyait une multitude en armes.

EXECUTION_LOUIS_XVI_PVDès que le Roi sentit que la voiture n'allait plus, il se retourna et me dit à l'oreille :
Nous voilà arrivés, si je ne me trompe. Mon silence lui répondit que oui. Un des bourreaux vint aus­sitôt lui ouvrir la portière ; mais le Roi les arrêta, et appuyant la main sur mon genou : Messieurs, leur dit-il d'un ton de maître, je vous recommande monsieur que voilà ; ayez soin qu'après ma mort il ne lui soit fait aucune insulte ; je vous charge d'y veiller. Ces deux hommes ne répondant rien, le Roi voulut reprendre d'un ton plus haut ; mais l'un d'eux lui coupa la paro­le : Oui, oui, lui dit-il, nous en aurons soin : laissez-nous faire ; et je dois ajouter que ces mots furent dits d'un ton qui aurait dû me glacer, si dans un moment tel que celui-là il m'eût été possible de me reployer sur moi-même.

Dès que le Roi fut descendu de la voiture, trois bourreaux l'entourèrent et voulurent lui ôter ses habits ; mais il les repoussa avec fierté et se désha­billa lui-même. Il défit également son col, sa chemise, et s'arrangea de ses propres mains. Les bourreaux, que la contenance fière du Roi avait déconcertés un moment, semblèrent alors re­prendre de l'audace ; ils l'entourèrent de nouveau et voulurent lui lier les mains.
Que prétendez-vous ? leur dit le Roi en retirant ses mains avec vivacité. — Vous lier, répondit un des bourreaux. — Me lier ! repartit le Roi d'un ton d'indignation : Non, je n'y consentirai jamais ; faites ce qui vous est commandé, mais vous ne me lierez pas ; renoncez à ce projet. Les bourreaux insistèrent ; ils élevèrent la voix, et semblaient vouloir appeler du secours pour le faire de vive force.

C'est ici le moment le plus affreux de cette dé­solante matinée : une minute de plus, et le meilleur des Rois recevait, sous les yeux de ses sujets rebelles, un outrage mille fois plus insup­portable que la mort, par la violence que l'on semblait y mettre. Il parut la craindre lui-même ; et, se tournant vers moi, il me regarda fixement comme pour me demander conseil. Hélas ! il m'é­tait impossible de lui en donner un ; je ne lui répondis d'abord que par mon silence ; mais comme il continuait à me regarder :
Sire, lui dis-je- avec larmes, dans ce nouvel outrage je ne vois qu'un dernier trait de ressemblance entre votre Majesté et le Dieu qui va être sa récompense.

À ces mots, il leva les yeux au ciel avec une expression de douleur que je ne saurais jamais rendre. Assurément, me dit-il, il ne faut rien moins que son exemple pour que je me soumette à un pareil affront ; et se retournant aussitôt vers les bourreaux : Faites ce que vous voudrez, leur dit-il, je boirai le calice jusqu'à la lie.

Les marches qui conduisaient à l'échafaud étaient extrêmement raides à monter. Le Roi fut
obligé de s'appuyer sur mon bras, et à la peine qu'il semblait prendre, je craignis un instant que son courage ne commençât à mollir : mais quel fut mon étonnement, lorsque, parvenu à la der­nière marche, je le vis s'échapper pour ainsi dire de mes mains, traverser d'un pas ferme toute la largeur de l'échafaud, imposer silence, par un seul regard, à quinze ou vingt tambours qui étaient placés vis-à-vis de lui, et, d'une voix si forte qu'elle dut être entendue au Pont-tournant, prononcer distinctement ces paroles à jamais mémorables : Je meurs innocent de tous les crimes qu'on m'impute. Je pardonne aux auteurs de ma mort, et je prie Dieu que le sang que vous allez répandre ne retombe jamais sur la France. »

Extrait des Dernières heures de Louis XVI, Roi de France, écrites par l'abbé Edgeworth de Firmont, son confesseur.

Illustrations : l'exécution de Louis XVI (chromolithographie Ch. Mauroy, Reims), extrait du procès-verbal de l'exécution du Roi, 21 janvier 1793.