Georges Cadoudal, l'invincible chef des Chouans du Morbihan, fut durement frappé au tout début de l'année 1801. Il reçut deux coups terribles, non pas sur sa personne, mais sur deux proches qu'il affectionnait particulièrement : son ami Pierre Mercier, dit la Vendée, et son jeune frère Julien.

Voici comment l'historien G. Lenôtre relatait ces événements qui eurent lieu il y a 210 ans :

BUSTE_MERCIER_LA_VENDEELe 20 janvier, au soir, Mercier et ses compagnons arrivaient au hameau de la Fontaine-des-Anges, touchant à la lisière de la forêt de Loudéac. Ce refuge était moins sûr que celui de la Reine ; l'entrée de ces cavaliers, bien montés, bien vêtus, munis de bonnes armes, y fit événement. Quelqu'un jugea que ces voyageurs devaient être « de grands chefs ». Georges peut-être était de la bande… À onze heures de la nuit, douze gendarmes appelés de Loudéac, qui est à une lieue de là, cernent la maison où dorment les chouans : ceux-ci se jettent sur leurs armes et durant une heure soutiennent un siège, dirigeant sur les assaillants un feu si nourri qu'ils les tiennent à distance. Mercie, profitant d'un répit, se lance hors de la maison. La nuit est sombre, la forêt proche ; une haie à franchir et il est hors d'atteinte. Par malheur, il n'a pas eu le temps de se vêtir : la blancheur de sa chemise le signale à l'un des gendarmes qui le tire à dix pas. Mercier tombe, frappé d'une balle au cœur.
Tous ses compagnons réussirent à s'échapper ; mais la mort de leur chef était pour la chouannerie une perte d'autant plus irréparable qu'on découvrit sur son cadavre la lettre de Georges au comte d'Artois, où était dévoilée sans détour la situation désastreuse des insurgés.
Le corps de celui qu'on a surnommé le Patrocle de l'Achille breton fut mis sur une charrette, transporté à Loudéac, promené triomphalement par les rues et jeté sur les marches de l'église où il resta durant trois jours (1). Puis on l'enfouit dans un coin du cimetière. Certains remarquèrent que Mercier était mort, à vingt-six ans, le 21 janvier – date fatidique (2)…

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À quelques jours de là, un nouveau coup frappait Georges. Son jeune frère, Julien Cadoudal, après avoir combattu aux côtés de son aîné, s'était retiré chez leur père, à Kerléano. Le dimanche 2 février 1801, il y reçut le mari de sa marraine, le père Lemoing, qui habitait la maison voisine de celle des Cadoudal et que Julien appelait familièrement « son vieux parrain ». Ils burent le cidre ensemble et Julien parla sans méfiance. C'était un beau garçon de vingt-trois ans, très apprécié des filles, joyeux compagnon, instruit, délicat poète à ses heures. En le quittant, le soir, Lemoing poussa jusqu'à Auray, se présenta chez le commandant de la place, et lui dénonça la présence de Julien à Kerléano ; ce service à la République lui fut payé trente sous. Le lendemain, des gendarmes arrêtèrent le jeune homme ; on trouva sur lui des papiers compromettants, une bague portant trois fleurs de lys, une croix avec cette inscription : Aimons Dieu, défendons l'autel et le trône. Interrogé par le juge de paix, il proteste que, depuis la pacification, il n'a jamais repris les armes ; à la faveur d'un sauf-conduit signé par le général Brune, il exploite le petit domaine agricole de son vieux père et ne s'est mêlé à aucun rassemblement.
Il est mis au secret et, dans la crainte que les chouans ne viennent le délivrer, on décide de le conduire à Lorient. Ces ordres de transfèrement équivalaient à un verdict de mort : c'était un moyen fort employé pour se débarrasser d'un suspect que tout tribunal eût acquitté. On prétextait une tentative d'enlèvement, on abattait l'homme : c'était un brigand de moins et un crime de plus qu'on portait à l'actif des royalistes. Ne pouvant prendre Georges, on allait l'atteindre en la personne de son frère…
Image_2Le 8 février – un dimanche – il est extrait de la prison ; quarante fantassins et quatorze gendarmes vont lui faire escorte ; on prend la route de Lorient. À une demi-lieue d'Auray, au lieu-dit Corohan (3), une fusillade éclate. Qu'est-ce ? Les chouans ? – Non, aucun brigand n'est en vue : c'est une fausse alerte… Mais Julien est tombé, frappé de quatre balles. Il est mort. Huit soldats gardèrent son cadavre pendant quelques heures, puis l'abandonnèrent sur le bord du chemin où les jeunes filles d'Auray vinrent le recueillir afin de le transporter au hameau de Léaulet, qui est à gauche de la route de Lorient. Le corps attira là, durant deux jours, une foule de pèlerins avides de le comtempler ; la mort n'avait pas défiguré le pauvre Julien « et la beauté de ses traits apparaissait encore sur son visage ». Le souvenir de son assassinat est resté bien longtemps vivace dans la région et peut-être n'y est-il pas tout à fait aboli…
Le père Lemoing, le « vieux parrain » qui avait vendu son filleul pour trente sous, croyait bien que nul ne soupçonnait son infamie ; en quoi il se trompait. Le châtiment fut tardif mais implacable. Un matin de l'été suivant, comme il dormait encore, plusieurs chouans envahirent sa chambre, le jetèrent hors de son lit, l'entraînèrent dehors, malgré ses cris, ses larmes et ses supplications, malgré les instances de son voisin le père de Julien, implorant grâce pour l'assassin de son fils… Il fallut aux vengeurs trois décharges pour abattre le vieux traître dont le cadavre demeura longtemps exposé à quelques pas de la maison natale de sa victime. Et malgré cette macabre publicité, cette représaille paraissait à tous si justifiée que nul ne chercha à en connaître ni à en poursuivre les auteurs.

Notes :
(1) Son corps fut attaché à l'arrière d'une charrette, traîné jusqu'à Loudéac et jeté sur le parvis de la chapelle Notre-Dame des Vertus  (voir l'article du Souvenir chouan de Bretagne ci-dessous : La nuit du 20 au 21 janvier 1801).
(2) En réalité, l'acte de décès est daté du 20 janvier et non du 21 (même source que ci-dessus).
(3) En réalité à Léaulet, et non à (Mané-)Corohan.
(Merci à M. Noël Stassinet pour ces précisions.)

Illustrations : buste de Mercier la Vendée (collection particulière) ; extrait de la table décennale de la commune de Loudéac pour l'année 1801 (le décès de Pierre Mercier figure au bas de la page, en date du 1er pluviôse an IX) ; la Croix de Léaulet marquant l'endroit où Julien Cadoudal fut assassiné.

Articles à consulter :
- La nuit du 20 au 21 janvier 1801 (Souvenir chouan de Bretagne)
- Généalogie de Pierre Mercier la Vendée (Chassebouvière)
- Julien Cadoudal, il y a 210 ans (Souvenir chouan de Bretagne)