Un lecteur de ce blog m'a récemment interpelé sur le fait que je n'avais pas rendu compte du numéro hors-série de Marianne, paru en mars dernier, intitulé La guerre civile en France. J'en profite donc pour donner ma réponse, et livrer en passant quelques éclaircissements.

Marianne Guerre civileQuiconque aime l'Histoire s'émeut lorsqu'on la maltraite. Et la lecture de ce magazine, notamment de la partie consacrée à la Révolution et à la Vendée, a de quoi laisser un goût amer. Mais n'est-ce pas là le but de ce genre de prose, me direz-vous, que de soulever des polémiques ? Non pas pour faire avancer la connaissance, mais pour vendre plus de papier. Ayons donc une pensée émue pour tous ces arbres abattus en vain ! Ayons-en une autre pour toutes les victimes de cet enseignement dogmatique asséné depuis que Michelet s'est plu à faire de l'histoire de la Révolution française un roman politique…

Car les articles de ce magazine n'innovent en rien. Ils ne sont que la répétition d'un catéchisme psalmodié à l'envi par les mêmes prédicateurs. C'est à l'un d'eux que Marianne a fait appel, un zélé missionnaire toujours prompt à répondre à l'appel de la croisade quand il s'agit de défendre l'héritage révolutionnaire, en l'occurrence de jeter le discrédit sur la Vendée, comme il est toujours d'usage en pareil cas. Ce dévot prêcheur bénéficie, du reste, d'un label de qualité puisqu'il est membre de la Société d'Etudes robespierristes. Autrement dit, autant demander à un consultant de l'industrie pétrolière de nous parler des énergies vertes.

La legende de la mort de BaraAu-delà de l'approche partisane à laquelle l'auteur nous a habitués, relevons seulement quelques points qui sont le lot commun de cette littérature. Passons tout d'abord sur les approximations historiques, comme Henri de La Rochejaquelein «jeune homme de 25 ans» (il en avait 21); Maurice Gigost d'Elbée devenu «Giscot d'Elbée»; «les Anglais qui tentent un débarquement à Quiberon en juin 1795», quand seuls les émigrés et les Chouans ont mis pied à terre; ou encore le général Moulin «tué par les Vendéens» alors qu'il s'est lui-même tiré une balle dans la tête lors du combat de Cholet le 8 février 1794. Passons encore l'iconographie de circonstance, l'immanquable mort de Bara (ci-contre), brièvement présenté comme «l'incarnation du héros révolutionnaire», pour éviter de rappeler que cet épisode légendaire fut monté de toutes pièces par Robespierre (dont un portrait plein de charme et de douceur orne la page 45, le même au bas de cet article).

L'auteur a en effet beaucoup d'égards pour l'Incorruptible. Comment cette aimable figure presque juvénile, dont le gouvernement «est l'expression d'un Etat faible», pourrait-elle endosser la responsabilité de tous les ravages commis sous ce même gouvernement ? C'est là l'angle d'attaque de notre conteur. Les massacres et les destructions dont la Vendée a fait les frais ne seraient qu'un regrettable dommage collatéral. Pensez donc ! «Turreau est laissé libre de ses mouvements», ou encore «les soldats ne sont plus encadrés par un Etat», de l'été 1793 au printemps 1794… Curieusement, c'est précisément l'époque où des députés de la Convention (les fameux représentants en mission) étaient affectés dans les départements insurgés et auprès des armées de la République pour observer et veiller à la bonne application des décisions prises à Paris. L'auteur se contredit encore plus loin en affirmant que la Convention a cherché à limiter le pouvoir des sans-culottes en créant un gouvernement révolutionnaire pour contrôler la violence (toujours page 45). L'Etat n'aurait donc pas été si faible…

Les Colonnes infernales, traumatisme fondateur de l'identité vendéenne, occupent une place toujours aussi ténue dans ce discours. Comptez ici une petite phrase de 22 mots (sur un total de 9 pages). C'est une habitude atavique depuis Michelet.

RobespierreIl en est de même pour Carrier, jugé «responsable» de quantité de crimes. Etrangement (mais pas tant que ça) c'est le seul à porter ce qualificatif. Il est écrit ensuite que «Carrier est rappelé à Paris, dès février [1794]. Il est jugé et exécuté en décembre». Un lecteur non averti aura compris que Carrier, responsable de crimes horribles, a été rappelé pour être jugé, et condamné à mort. Que nenni, mon ami ! En réalité, Carrier a été rappelé à sa demande, sans être inquiété. Il fut même nommé secrétaire de la Convention. Et ce n'est que plusieurs mois après la chute de Robespierre (juillet 1794), lorsqu'il fallait trouver des boucs émissaires pour assumer la responsabilité des crimes de la Terreur, que ce révolutionnaire exalté fut désigné à la vindicte de ses pairs.

Arrêtons là l'énumération. Pointons seulement pour finir, la dialectique étriquée de notre narrateur. A la question «Un génocide ?» titrant un encadré, celui-ci répond sèchement: «Il n'y a pas eu de génocide en Vendée.» Circulez, y a rien à voir… Je renverrai pour ma part le lecteur à l'étude de Jacques Boislève sur le génocide vendéen, publiée dans les Cahiers des Mauges (n°8, novembre 2008). Ce véritable travail d'historien, opposant les thèses, illustrant les arguments, n'a pas eu les honneurs des colonnes du hors-série de Marianne. Ce qui, finalement, se conçoit comme un gage de qualité.