Le calvaire érigé sur la place des Martyrs vendéens à l’emplacement de l’ancien cimetière de Chavagnes-en-Paillers perpétue le souvenir de la sinistre journée du 23 février 1794 au cours de laquelle la colonne du général Duquesnoy traversa la paroisse de part en part, en semant la désolation sur son passage.

Carte Chavagnes 1794(cliquez sur la carte pour l'agrandir)
   

Le dimanche 23 février 1794 est resté dans la mémoire des habitants de Chavagnes-en-Paillers comme le « Jour du grand massacre ». Déjà la veille les Bleus avaient multiplié les tueries sur l’étendue de la paroisse voisine des Brouzils. On y dénombra 103 victimes, dont 14 enfants de moins de dix ans. Ce massacre fut l’œuvre de soldats de la colonne de Cordelier qui écumait alors la campagne autour de Montaigu et qui bivouaquait dans les landes de Corprais et de Saint-Georges (1).

Le même drame se répéta le lendemain à Chavagnes-en-Paillers. Malgré la proximité avec Les Brouzils, il n’était pas dû aux hommes de Cordelier qui auraient poursuivi leur marche incendiaire vers l’est, mais bien à ceux de la colonne commandée par Duquesnoy. Ce dernier rapporte en effet à son général en chef Turreau, le 22 février, qu’il est parti des Herbiers, qu’il a « fait égorger dans les communes à portée de (sa) route plus de cent hommes, non compris les femmes » et qu’il se trouve à présent à Saint-Fulgent (2). Deux jours après, Turreau donne l’ordre à Duquesnoy de se diriger le 25 sur Saint-Philbert-de-Bouaine, Charette étant signalé dans ce secteur (3).

Où se trouve Duquesnoy entre le 22 et le 24 février 1794 ? Nous le savons grâce au journal d’un de ses soldats nommé Élie Eyquard (4). On y lit que le 21 la colonne s’est rendue de Cholet aux Herbiers, « une petite ville toute brûlée ». Le 22, elle se trouve à Saint-Fulgent, comme l’indique la correspondance de Duquesnoy. Le 23, elle bivouaque dans « une grande lande de Montaigu », très probablement les landes de Corprais (5). Eyquard indique qu’ils y sont arrivés  « par chemin de traverse », ce qui permet de conclure que Chavagnes-en-Paillers se trouvait immanquablement sur le trajet de cette colonne.
   

Stele des Martyrs de ChavagnesStèle inaugurée le 23 février 1994 devant le calvaire de Chavagnes-en-Paillers : « Cette Pierre de la Mémoire et du Pardon est dédiée aux habitants de Chavagnes, vieillards, enfants, femmes, hommes, massacrés par la colonne Duquesnoy le 23 février 1794 ».
    

Du Rochais à la Ménardière, une traversée sanglante

Pour gagner les landes de Corprais en venant de Saint-Fulgent, Duquesnoy a dû quitter la grande route à la hauteur du Rochais afin d’emprunter des chemins vers le bourg de Chavagnes, sur les hauteurs du Vendrenneau, en étalant sa ligne sur sa droite de manière à ratisser plus largement la campagne jusqu’à la vallée du Doulay. Leurs quatre premières victimes sont signalées au Rochais et à la Bretaudière.

À la Cornuère, les Bleus massacrent Marie-Anne Cosson, épouse de Louis Piveteau et leurs deux enfants ; ils font de même avec Françoise Dugast, épouse de Jean Rulleau, tuée avec leurs trois enfants (voir l'acte de décès ci-dessous) et sa belle-mère. Ils se jettent ensuite sur la Morinière, tuent Marie-Anne Gilbert, épouse de Pierre André, et deux de leurs neuf enfants, les autres ayant réussi à s’enfuir. La tradition orale rapporte qu’il y eut 32 victimes dans ce village, mais Amblard de Guerry, l'historien de Chavagnes, n’est parvenu à en identifier que 19.

Plus loin, « le sr Remaud (…) fut massacré d’une manière horrible, dans le champ d’Avant, près la Bonnelière. Les républicains, le prenant pour un prêtre, lui arrachèrent la langue : on entendait ses cris de la Prilliaire » (6). Amblard de Guerry l’a identifié comme étant Paul Remaud, 52 ans, bordier et marchand à la Bonnelière (7).

Au-delà du bourg, où l’on relève les noms de dix nouvelles victimes, les Bleus s’attaquent au Chiron : dans ce village, « des républicains enfermèrent en une maison 4 enfants au-dessous de 10 ans et 3 femmes, qu’ils firent périr en mettant le feu à la maison ; leurs cris étaient entendus par des personnes cachées dans le bois de la Mainardière » (8).

Pendant ce temps des soldats ont contourné le bourg par l’ouest. « Au village de l’Anjouinière, les républicains surprirent 12 ou 15 femmes qui revenaient d’entendre, en la grande de la métairie de la Trottinière, une messe à laquelle presque toutes avaient communié (9). Ils les firent mettre en ligne sur une aire au sud-est du village, et de deux coups de fusil tirés à chaque bout de la ligne les tuèrent toutes » (10). Sur les 12 ou 15 femmes, Amblard de Guerry n’a pu en identifier que 6 (11).

Sur l’aile droite de la colonne, des morts sont aussi signalés à travers la vallée du Doulay : un homme est tué à l'Hôpitaud, une mère et sa fille à la Crépelière. À la Martellière, les Bleus massacrent un vieillard de 70 ans, Jean Moreau. L’un d’eux aperçoit une jeune fille prénommée Jeanne, qui se sauve à toutes jambes dans un champ du village du Cormier. Il court vers elle, la rattrape et la sabre (12).

On peine à imaginer ce que fut ce jour de cauchemar, les coups de feu qui claquent dans la campagne, les cris des malheureux tombés aux mains des soldats républicains, mais aussi du bétail tué sur place ou brûlé vif dans les étables, la fumée des incendies qui noircit l’horizon… Le soir du 23 février, la colonne de Duquesnoy quitte enfin le territoire de Chavagnes par la Ménardière où elle laisse encore une victime. La nuit suivante, les habitants sortent alors de leurs refuges pour aller sauver ce qui peut l’être encore. Des convois arrivent de partout au cimetière. Les victimes de la Morinière sont entassées sur deux charrettes, et l’abbé Remaud est là qui, en pleurant, bénit l’immense fosse commune. 
   

Registre de Chavagnes 1794Inscription des décès de Rose, Jean, Pierre Rulleau (4, 3 et 2 ans), morts à la Cornuère « par les Républiquains… » (A.D. 85, état civil de Chavagnes-en-Paillers, registre clandestin (sépultures) février 1793-juillet 1795, vue 8/29)
   

Pour en savoir plus sur cette « Journée du grand massacre » et sur la façon dont son souvenir nous a été transmis, grâce aux recherches de Constant Gourraud et Amblard de Guerry, je recommande l’article d’Alain Gérard, Le « Jour du grand massacre », Chavagnes-en-Paillers, le 23 février 1794, Revue du Souvenir Vendéen n°289 (hiver 2019), pp. 3-17.
    


Notes :

  1. Armand Dabreteau, Montaigu, tache bleue sur la Vendée blanche (1790-1796), Hérault, 2018, pp. 79-82.
  2. J.-J. Savary, Guerres de Vendéens et des Chouans contre la République française, t. III, p. 223.
  3. Savary, op. cit., p. 228.
  4. Livre de route du citoyen Élie Eyquard, volontaire de la Gironde, publié dans Les oubliés des guerres de Vendée, S.E.V., 1993, pp. 15-54. Cette source a été relevée par Alain Gérard, Le « Jour du grand massacre », Chavagnes-en-Paillers, le 23 février 1794, Revue du Souvenir Vendéen n°289 (hiver 2019), p. 4.
  5. A. Dabreteau, op. cit., p. 82 et A.N. W22.
  6. Constant Gourraud, Notes historiques sur la paroisse de Chavagnes-de-Montaigu, aujourd’hui commune de Chavagnes-en-Paillers, S.E.V., 1876, p. 68.
  7. A. Gérard, op. cit., p. 14.
  8. Constant Gourraud, op. cit., p. 67. Les noms des victimes étaient : Marie Herbreteau, veuve de Mathurin Charrier, 73 ans ; Marie Charrier, femme de Jean Rabreaud, 52 ans ; Jean Rabreaud, 9 ans ; Louise Bolleteau, femme de Louis Charrier, 42 ans ; Marie Charrier, 8 ans ; Louise Charrier, 6 ans, et Rose Charrier, 3 ans.
  9. Cette messe avait été célébrée par l’abbé Remaud (Amblard de Guerry, Chavagnes, communauté vendéenne, 1988, p. 164).
  10. C. Gourraud, op. cit., p. 67.
  11. A. Gérard, op. cit., p. 15 (avec une intéressante découverte dans les papiers du juge de paix des Herbiers en 1802).
  12. Louis Augereau, Une heure d’angoisse, Revue de Bretagne et Vendée, 1876, pp. 381-383.