Les historiens s’étendent rarement sur la vie amoureuse de Robespierre. In-cor-rup-tible qu’on vous dit ! Un idéal de pureté républicaine jusque dans sa chair, une vraie madone vénérée par une foule de dévotes. Mais son cœur semblait ne pas le porter vers ses adoratrices…

Robespierre en busteElles étaient pourtant légions, ces « jupons gras » comme on les appelait, qui se massaient dans les tribunes de la Convention quand leur idole prenait la parole. Condorcet s’interroge à leur propos, en novembre 1793 : « On se demande pourquoi tant de femmes à la suite de Robespierre, chez lui, à la tribune des Jacobins, aux Cordeliers, à la Convention. » Avant de conclure : « C’est que la Révolution y fait secte ; c’est un prêtre qui a ses dévotes. » (1) Et en tant que tel, on ne lui connaît aucune liaison féminine avérée. Les historiens se sont pourtant donnés bien du mal pour dénicher la moindre preuve d’une relation amoureuse.

Si Robespierre a tant captivé le beau sexe, c’est non seulement pour cette grandiloquence de prédicateur dont son auditoire s’abreuvait jusqu’à l’ivresse, mais aussi parce que son allure tranchait singulièrement avec le commun des sans-culottes. La baronne de Trémont en dessine un portrait attesté par d’autres témoignages de contemporains : « Robespierre avait une mise recherchée, tandis que le costume de l’époque était la carmagnole (veste courte à manches), le pantalon en gros drap brun, les cheveux gras, le bonnet rouge ou la casquette à poils. Il était poudré, portait un habit bleu barbeau à boutons dorés, un gilet blanc à larges revers garni de franges, des culottes de casimir vert américain et des bottes à revers jaunes. C’était le costume des élégants de l’Assemblée constituante. » (2)

Saint JustSa tenue, aussi soignée soit-elle, n’a cependant pas pour but de séduire son parterre d’admiratrices. Il ne fait du reste aucun effort pour cela, affichant la plus grande froideur à l’égard de son entourage féminin. Ses sentiments, il les réservera au contraire à cinq beaux jeunes hommes : Camille Desmoulins, Pierre Villiers, Jacques-Maurice Duplay, Louis-Antoine de Saint-Just et Marc-Antoine Jullien.

Il s’est lié d’une profonde amitié avec le premier d’entre eux au collège Louis-le-Grand où il étudie durant la décennie 1770-1780. Les deux hommes resteront très proches tout au long de la Révolution, peut-être pas assez pour que Camille puisse garder la tête sur les épaules. Elu député du Tiers-Etat en 1789 – il a alors 31 ans – Maximilien vient s’établir à Paris, partageant un petit logement avec Pierre Villiers, de quatre ans son cadet. Il a beau présenter ce jeune homme comme son secrétaire, cette cohabitation est remarquée, et fait l’objet d’attaques de la part de ses adversaires au club des Jacobins.

Maximilien se décide donc à quitter Pierre pour emménager chez la famille Duplay qui le vénère, en particulier la fille, Eléonore, une « fanatique du dieu Robespierre » selon les mots du conventionnel Baudot. Mais, ajoute ce dernier, « Robespierre n’aimait point les femmes… » C’est plutôt le petit frère Jacques-Maurice – 13 ans quand même, en 1791 – qui semble retenir l’attention de l’hôte des Duplay.

RobespierreUn autre jeune homme est également entré dans sa vie, Louis-Antoine de Saint-Just, 24 ans en 1791. Maximilien a trouvé en lui un révolutionnaire exalté, d’une grande beauté, passionné comme lui d’antiquité gréco-latine, mais également un des partisans les plus intransigeants de la Terreur. Envoyé sur les frontières de l’Est en 1793 comme représentant aux armées, il a pu revenir à Paris pour aider son ami à abattre les hébertistes et les dantonistes, avant de repartir à la guerre.

Durant cette absence, Maximilien s’est trouvé un autre favori, Marc-Antoine Jullien, 18 ans, pour qui cette fréquentation va propulser la carrière. Il l’a envoyé à la fin de l’année 1793 dans les ports de l’Atlantique afin de lui rendre compte personnellement de la situation politique et militaire. Il y dénoncera Carrier en février 1794. Qu’on ne s’y trompe pas, le jeune homme est le digne émule de son mentor, lui qui proclame que « le sang est le lait de la liberté naissante » et que « la liberté n’a pour lit que des matelas de cadavres ». Il aurait pu s’entendre avec le proconsul de Nantes, mais celui-ci n’apprécia guère la façon hautaine dont le jeune émissaire l’a traité, et lui a fait savoir.

Jullien ne suivra pas l’Incorruptible dans sa chute en juillet 1794. Il ira même jusqu’à le renier pour sauver sa tête. Saint-Just par contre accompagnera son ami à l’échafaud. Il ne fut sûrement jamais si proche de lui qu’au fond de la corbeille d’osier. Le jeune Duplay sera quant à lui conduit en prison comme tous les membres de la famille. A son arrivée, un des prisonniers s’écria : « Voici le Ganymède de Robespierre ! » (3) Et dire que certains historiens s’évertuent encore à faire d’Eléonore la maîtresse de Maximilien…

Notes :
(1) Chroniques de Paris, 9 novembre 1792.
(2) Revue d’histoire de la Révolution française, janvier 1910, p. 48.
(3) Ch.-A. Dauban, Les prisons de Paris sous la Révolution, 1870, p. 381. Ganymède était l’amant de Zeus dans la mythologie grecque.

Illustrations 1 et 3, Robespierre ; 2, Saint-Just.

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