Le président du Conseil général de la Vendée a publié sur son blog son discours d'ouverture des commémorations des 220 ans du soulèvement vendéen, prononcé le 18 avril 2013 à l'Historial de la Vendée.

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Monsieur le Président,
Monsieur le ministre-conseiller représentant l’ambassadeur de Pologne,
Chers jeunes de l’Institut Musical de Vendée,
Chers amis vendéens,

C’était le 27 mai 1793. C’était il y a 220 ans. L’armée des Vendéens venait de prendre Fontenay-le-Comte.
La victoire était belle et les prises importantes. La Marie Jeanne, l’emblématique canon perdu lors d’un choc précédent, revenait à l’artillerie vendéenne. Et 4 000 soldats bleus étaient faits prisonniers. Impensable de les garder. Trop coûteux à nourrir. Trop compliqués à surveiller.
Il faut décider vite. Les chefs sont là, réunis en conseil. 4 000 vies qui oscillent sur le fil du destin. La voix qui l’emporte, c’est la voie du pardon. Libérés, ils seront libérés.
On réclame une plume, du papier. On rédige une lettre. « Je rendrai à leurs familles les pères qui leur sont nécessaires chaque fois que, par le sort des armes, ils tomberont en mon pouvoir. Jamais je ne serai barbare, tous les prisonniers trouveront en moi un ami, un protecteur ».
C’était il y a 220 ans. C’était le 27 mai 1793. Ce jour là, la haine perdait la bataille de Fontenay le Comte.
Cette défaite de la haine, c’est la victoire de la Vendée.
Et c’est cette victoire que nous sommes venus célébrer aujourd’hui, car c’est la seule victoire qui compte vraiment.
Cette victoire, elle vous ressemble, président Walesa.
Des chantiers de Gdansk au palais Koniecpolski, arborant la médaille de la Vierge de Czestochowa ou l’emblème du Prix Nobel de la Paix, des bords de la Vistule aux rives de tous les océans du monde, vous n’avez cessé de marteler cette conviction ; je vous cite : « Nous ne pouvons nous opposer à la violence que si nous y renonçons ».
Chez nous, très vite, la Vendée s’est posée cette question de la violence. Elle a choisi d’y répondre non pas seulement par des actes individuels, mais surtout par une attitude collective.
Car bien sûr, qu’il y a eu des gestes individuels admirables dans le camp républicain. Bien sûr qu’Haudaudine, ce bleu, qui sauve de la fusillade à Nantes la femme de Bonchamps vaut mieux que Souchu, qui à Machecoul fait massacrer plusieurs dizaines de prisonniers.
Mais ce qui fait la singularité de la Vendée, c’est la répétition d’un renoncement à la violence qui fut partagé et qui, surtout, fut revendiqué dès l’origine du soulèvement.
C’est ce que montre cette lettre, signée par tous les chefs à l’époque des débuts victorieux ; alors que les garnisons cédaient, que les inspirateurs de la terreur tremblaient. « Je rendrai à vos familles les pères qui leur sont nécessaires ».
Parce que blancs ou bleus, ils n’en étaient pas moins Hommes.
C’est ce que montrent aussi le pardon de Bonchamps à St Florent le Vieil, et les nombreux passeports délivrés aux prisonniers républicains, et les sœurs de la Sagesse soignant les blessés de chaque camp, blancs et bleus, à St Laurent-sur-Sèvre.
Mais la clémence n’est pas l’indifférence, pas plus que le pardon n’est l’oubli.
La Vendée a combattu la Terreur. De toutes ses forces, de toute son âme.
Et si nous célébrons une victoire, c’est celle qui fut acquise au nom d’une double résistance.
Contre une violence extérieure face à l’oppression et contre une violence intérieure suscitée par la soif de vengeance.
Résistance à la violence extérieure d’abord, contre une dictature terroriste qui annonce les systèmes totalitaires du XXème siècle. « Il me faut d’autres Vendée » jetait Lénine, à l’évocation du nom des régions russes refusant de marcher sous le joug bolchévique.
D’autres Vendée, d’autres Katyn aussi, cet abîme où fut précipitée la fine-fleur de l’élite polonaise.
Katyn, c’est le symbole du mensonge d’Etat. Le bourreau soviétique qui prend le masque du bourreau nazi.
C’est le mensonge qui relie tous les totalitarismes. C’est la vérité qui rapproche tous les dissidents.
La dissidence des Vendéens, c’est la lutte contre l’idéologie de la table rase.
C’est le combat du réel contre l’abstrait quand, au nom d’une liberté déracinée, on a voulu les priver d’une liberté concrète, essentielle : la liberté de conscience. C’est le combat contre cette tentative prométhéenne de fabriquer artificiellement un Homme nouveau.
Ici, les idéaux de 1789 auxquels ont cru les Vendéens, ces idéaux ont été dévoyés.
Ici, on a tué froidement, massivement, au nom de la fraternité, et on a tué jusqu’au souvenir de ces tueries.
Ici, la Vendée a souffert deux fois.
Elle a souffert dans sa chair de l’indicible, d’une barbarie exterminatrice. Elle a souffert aussi dans sa mémoire du déni et de l’oubli.
Aujourd’hui, la vérité avance grâce au travail scientifique considérable des historiens et je voudrais citer tout particulièrement Alain Gérard, que je remercie pour l’œuvre déterminante qu’il a déjà donnée à la Vendée.
Bien sûr, tout n’a pas encore été compris.
Il reste encore des pans entiers à dévoiler et des ressorts à démonter.
Il reste à explorer les mécanismes intimes d’une autre forme de résistance : la résistance des Vendéens contre leur propre violence intérieure, c’est-à-dire ce pardon qui a mis en mouvement le redressement de la Vendée.
Qui dira les murs de haine et de ressentiment qu’il faut abattre pour pardonner l’inexpiable ?
Qui dira la force indestructible du pardon ?
Qui, sinon mieux qu’Hannah Arendt, philosophe juive allemande durant la seconde guerre mondiale ?
« Le pardon, disait-elle, est certainement l’une des plus grandes facultés humaines et peut-être la plus audacieuse des actions, dans la mesure où elle tente l’impossible – à savoir défaire ce qui a été fait – et réussit à inaugurer un nouveau commencement là où tout semblait avoir pris fin. »
Ce nouveau commencement, c’est la renaissance de la Vendée.
Car la Vendée broyée par les colonnes infernales, sans aucune nécessité militaire, est condamnée à n’être qu’un département mort-né. Mais la victoire sur le ressentiment a forgé le socle de son redressement. Et le pardon des Vendéens a sauvé son avenir.
« Dors ô ma Pologne, dors en paix dans ce qu’ils appellent ta tombe. Moi, je sais que c’est ton berceau ».
Ces vers de Lamennais éclairent de manière lumineuse les liens qui relient nos deux terres, monsieur le Président,  et la raison profonde de votre présence parmi nous.
Car la Pologne et la Vendée sont sœurs devant l’histoire. Elles sont sœurs de souffrance et sœurs de résistance. Mais, surtout, elles sont sœurs d’espérance.
L’espérance, nous la portons en nous, elle marque notre identité. Mais l’espérance nous la portons aussi aux autres, et en cela elle marque aussi notre universalité.
L’identité tout d’abord. C’est la révolte des humbles qui nous rapproche.
Les paysans vendéens de 1793 sont les frères des ouvriers polonais de 1980. Ils sont les frères, aussi, de tous ceux qui furent pris dans l’effroyable étau des deux totalitarismes du XXème siècle.
Est-ce le hasard, monsieur le président, qui par deux fois a permis que deux Vendéens viennent vous aider à reconquérir votre liberté ?
Clemenceau bien sûr, avec le Traité de Versailles qui rendit à la Pologne son indépendance. Mais aussi de Lattre, dont la 1ère armée eut l’honneur « d’amalgamer » le groupement de l’infanterie polonaise composé de résistants à l’oppression nazie.
Clemenceau et De Lattre : deux Vendéens amis de la Pologne, deux vainqueurs français de guerres mondiales qui incarnent, à travers la diversité de leurs deux traditions, l’unité vendéenne retrouvée dans l’amour de la France.
Bien sûr, la réconciliation vendéenne a porté d’autres fruits ; ce sont les fruits du « Jardin du Pardon ». De ce verger que nous avons planté ensemble, cher Lech WALESA, et qui témoignera de la fécondité de notre terre ensemencée par le pardon.
C’est la solidarité forgée dans les épreuves, c’est l’audace collective pour franchir ensemble les difficultés. C’est la capacité à ne pas tout attendre des autres : « aide-toi et le ciel t’aidera » ! C’est aussi une devise très vendéenne !
Ces fruits, vous les goûterez demain, monsieur le Président, au cours de votre visite du bocage vendéen, là où notre tradition épouse notre modernité, et vous aurez ainsi parcouru en 2 jours le chemin symbolique qui mène du refus de la haine à la reconstruction.
Ce sont des fruits économiques, muris au soleil du travail partagé dans nos entreprises. Ce sont des fruits spirituels que Jean Paul II a rappelés sur le tombeau de St Louis-Marie. Jean Paul II, ce grand pape qui fut votre compatriote et votre ami.
Mais le pardon nous a aussi permis d’exprimer notre refus d’être retranchés de la communauté nationale.
Je voudrais vous dire que nous ne sommes pas vendéens d’abord et français ensuite. Nous ne sommes mêmes pas vendéens et français. Nous sommes français parce que nous sommes vendéens. Nous sommes français à proportion que nous sommes vendéens.
Et c’est pourquoi nous ne voulons pas gratter nos plaies en gémissant. Si la Vendée d’hier a trouvé la force de ne pas se replier sur sa douleur, comment la Vendée d’aujourd’hui pourrait-elle se recroqueviller sur la rancœur ?
Seulement, comme l’écrivait François Furet il y a vingt ans : « Depuis 200 ans, la République a laissé la Vendée seule avec son malheur, et il est grand temps de refermer cette blessure ».
Ce qui s’est passé, ici en Vendée, il y a deux siècles, ne devrait plus être le secret honteux de notre histoire nationale.
Et parce que nous avons reçu ces morts en héritage, parce que nous sommes devenus « les pères de nos morts » comme l’a si bien dit le poète Pierre Emmanuel,  nous voulons que les souffrances de la Vendée soient reconnues dans leur ampleur et leur nature.
Jamais, nous ne transigerons sur la vérité.
Pas seulement pour la Vendée ! Mais parce que les mécanismes et les conséquences de la Terreur légale appartiennent désormais à l’Histoire commune des hommes.
Et c’est au nom de cette fraternité humaine que nous avons, je le crois, un message à délivrer ; nous avons quelque chose à dire à la France et au monde.
Ce que nous avons à dire, c’est ce que vous avez toujours dit, monsieur le Président, c’est aussi ce qu’ont clamé du fond de leur prison Nelson Mandela et Aung San Suu Kyi, ces deux autres Prix Nobel de la Paix qui incarnent, comme vous, le refus de la fatalité face à la barbarie. C’est aussi ce que nous a enseigné Soljenitsyne, qui vous a précédé ici.
Ce que nous avons à dire, c’est que dans le grand drame de l’histoire, le mystère du bien est plus profond encore, et plus puissant aussi, que le mystère du mal.
Et au cœur de ce mystère, il y a une flamme fragile qui vacille dans la nuit la plus noire. Cette flamme, c’est  l’homme, cet homme « en qui l’abîme rejoint la cime » selon l’expression de Jean-Paul II.
Ici chez nous, là bas chez vous, des Vendéens et des Polonais ont été capables des plus beaux élans. Capables de franchir la distance entre l’abîme le plus profond et la cime la plus haute.
Et par cette élévation, ils ont dépassé leur cause et leur combat. Ils sont allés plus loin qu’eux-mêmes ; ils se sont affranchis de leur histoire particulière pour atteindre l’histoire universelle des hommes.
Voilà pourquoi ils sont vivants, pour toujours, dans nos mémoires et dans nos cœurs. Et à jamais !
Vive la Vendée, vive la Pologne et vive la France.