Tandis que je parcourais sur internet les articles d’un groupe dédié à la Vendée et à la Chouannerie, mon regard s’est figé sur une image associée à un texte intitulé « Les femmes guerrières ». Le propos ne concernait que des Vendéennes – Madame de Lescure, Marie-Antoinette Adams, ou encore les amazones de Charette – et son auteur aurait été mieux avisé de choisir une autre illustration que cette gouache révolutionnaire de Lesueur, « L’héroïne de Milhier ».

Heroine de Saint MilhierL'héroïne de Milhier, par Lesueur (Musée Carnavalet, Paris).
On notera que dans cet exemple la ville de Saint-Milhier
a été touchée par la déchristianisation de l'an II

D’où provient cette image popularisée par tant de peintres et graveurs ? Vraisemblablement de l’Est de la France, à l’époque où Prussiens et Autrichiens menaçaient la frontière lorraine. Car ce « Milhier » ou « Saint-Milhier » ne serait autre que Saint-Mihiel, dans la Meuse. On en trouve l’origine dans les écrits de Léonard Bourdon, auteur en l’an II d’un Recueil des actes héroïques et civiques des républicains français, ouvrage dans lequel les peintres de l’époque ont copieusement puisé afin de garnir l’iconographie révolutionnaire.

Le troisième fascicule de ce Recueil rapporte en effet l’anecdote suivante : « 15 brumaire, l’an premier. Les ennemis s’étaient rendus maîtres de Saint-Milhier. Une jeune femme, entourée de ses enfants, était assise tranquillement dans sa boutique, sur un baril de poudre ; elle tenait deux pistolets à la main, disposée à faire sauter la maison et toute sa famille plutôt que de tomber au pouvoir des brigands. Son courage et cette mâle contenance leur en imposèrent, et son asile fut respecté. » On peut déjà se demander ce que cette femme faisait tranquillement assise sur un baril de poudre, en notant qu’à cette date du 15 brumaire an premier – 5 novembre 1792 – la Vendée n’était pas encore en guerre et que le récit n’en fait, du reste, nulle mention.

Saint Milhier Guerre de VendeeL'héroïne de Saint-Milhier, version dessinée par Cazeneuve et gravée par Thouvenin.
Utilisée à des fins de propagande,
la voilà confrontée à des « brigands de la Vendée »

Largement diffusé à travers le pays, le Recueil de Bourdon participa à la création des « héros de la Révolution », simples citoyens rendus célèbres par leurs actes de résistance à l’ennemi de l’extérieur comme de l’intérieur. Or, l’image de cet « ennemi de l’intérieur » s’est progressivement cristallisée autour de la Vendée. « Voilà le chancre qui dévore le cœur de la république, fulminait Barère à la tribune de la Convention, le 1er août 1793. C’est là qu’il faut frapper. » « L’héroïne » de Saint-Milhier s’est ainsi retrouvée projetée vers l’Ouest.

Guerre de VendeeD’autres personnages de Bourdon ont subi le même sort, comme ce forgeron « qui quitta son enclume pour voler au combat » contre les Piémontais, usant de son marteau comme d’une arme. Cet Hercule serait lui aussi tombé dans l’oubli si l’imagerie révolutionnaire ne l’avait pas transformé en « Forgeron de la Vendée » (illustration ci-contre).

Le succès de ces images s’accrut encore après Thermidor. Marat, les sans-culottes et les autres figures masculines compromises par la Terreur laissaient place à des héros civils, principalement des femmes et des enfants. De nouvelles menaces de guerre à l’Ouest, en 1795, allaient même les y enraciner davantage. On vit ainsi la citoyenne Bergougnoux qui défendit l’arbre de la liberté de Nasbinals, à l’époque où la Lozère s’était soulevée contre la Révolution, se transformer sous le pinceau de Bidault en « citoyenne de la Vendée protégeant l’arbre de la liberté ».

Ce mouvement ripostait d'autre part à la diffusion d’une iconographie contre-révolutionnaire autour de la famille royale. Ces images se répondent parfois de manière quasi symétrique, comme le tableau intitulé Dévouement de Madame Elisabeth dans la journée du 20 juin 1792, peint par Pierre Bouillon, où la sœur de Louis XVI prend la place de la femme de Saint-Milhier affrontant une bande de sans-culottes armés jusqu’aux dents surgissant du bord de la composition.

Madame ElisabethDévouement de Madame Elisabeth dans la journée du 20 juin 1792
par Pierre Bouillon (Musée Carnavalet, Paris)

La notoriété de ces œuvres s’estompa à mesure que la Vendée se soumettait. Cependant, presque aussi ancrées dans notre imaginaire que l’enfant Bara, elles parviennent toujours – hélas ! – à refaire surface dans des sujets d’histoire dont les auteurs, souvent ignorants de leur portée politique, perpétuent le mythe.

Les légendes révolutionnaires, épisode 1 : la Prise de la Bastille
Les légendes révolutionnaires, épisode 2 : La Roche de Mûrs
Les légendes révolutionnaires, épisode 3 : La victoire de Valmy
Les légendes révolutionnaires, épisode 4 : L'Enfant Bara
Les légendes révolutionnaires, épisode 5 : Le « Vengeur du Peuple »