Le généticien Axel Kahn a achevé sa traversée de la France de part en part, à pied, à la rencontre de ceux qui font vivre les villes et les régions qui ont jalonné son parcours. L'itinéraire 2014, de la pointe de la Cornouaille jusqu'au comté de Nice, a emprunté les chemins des Mauges dont l'identité vendéenne n'a pas échappé au scientifique.

Axel Kahn Sud-Ouest(photo Sud-Ouest © Le Deodic David)
  

Son journal de marche s’intitule, à la date du 28 mai 2014, « Vendée Militaire, identité des Mauges ». En voici l’article :

Depuis la traversée de la Loire à Ancenis, je me trouve, je l'ai dit, dans ce qui fut au XVIIIe siècle la Vendée militaire, lieu de la principale insurrection contre-révolutionnaire qui donna du fil à retordre à la République et provoqua une répression d'une exceptionnelle brutalité dans laquelle périrent quelque deux cent mille habitants de la région.

L'irrédentisme « vendéen » fut tel que, malgré la sanglante répression en 1794 de la première guerre de Vendée qui débuta en mars 1793, il y eut encore quatre autres soulèvements, le dernier en 1830-1832 contre les troupes de Louis-Philippe. Il ne fait aucun doute que ces événements dont les marques restent nombreuses de nos jours contribuèrent à souder une identité régionale dont l'une des manifestations est un incontestable dynamisme économique. Alors que les chouans bretons ne remportèrent jamais de grands succès contre les bleus et menèrent principalement des combats de guérilla, les Vendéens, bientôt organisés en une « armée catholique et royale », défirent les troupes de la République jusqu'à la fin de l'été 1793, ils se rendirent maîtres pour un temps de villes telles Angers, Cholet, Saumur, Thouars, Bressuire, Loudun, Parthenay et Fontenay, La Roche-sur-Yon et Machecoul. Ils échouèrent de justesse devant Nantes. Fuyant les bleus, ils atteignent même Grandville, en Normandie, où ils espèrent des renforts des Anglais : c'est la « Virée de Galerne ».

Le rappel trop schématique des guerres de Vendée pourrait laisser croire à qui ne serait pas versé dans cette douloureuse histoire qu'une région jouissant auparavant d'une profonde unité soudée par la foi catholique et le royalisme s'est naturellement opposée aux révolutionnaires dès 1789. Il n'en est rien. Les cahiers de doléance remplis en Anjou, Vendée, Deux-Sèvres et Pays de Retz à l'occasion de la préparation des États généraux montrent que les paysans avaient de réelles attentes, ils s'étaient souvent opposés à leurs nobles, des jacqueries avaient été signalées et rien ne témoigne au début de la Révolution de leur part d'un sentiment royaliste particulièrement fort. En revanche, leur foi catholique, essentiellement propiatoire (on prie pour la fécondité des récoltes et des femmes, l'arrêt de la sécheresse ou de la pluie, etc.), avait en effet, comme dans tout l'Ouest, été renforcée par les prédications des frères monfortains, à la suite de l'action, dès le début du siècle, du fondateur de leur ordre, Louis Marie Grignion de Montfort.

Si les paysans « vendéens » ont au départ plutôt de la sympathie pour la Révolution, ils sont rapidement déçus car leur situation personnelle ne s'améliore pas, voire s'aggrave, alors que les bourgeois des villes vis-à-vis desquels ils ressentent une opposition « de classe ». apparaissent seuls bénéficiaires. La confiscation des biens du clergé et leur mise en vente sous forme de biens nationaux les frustrent elle aussi. Les lots proposés sont trop importants pour que leurs moyens leur permettent de les acquérir et la bourgeoisie citadine en accapare la plus grande partie. En définitive, la conscription de 1793 apparaît comme la goutte d'eau qui fait déborder le vase pour une population exaspérée qui y répond par des jacqueries assez classiques, d'abord en Pays de Retz et dans les Mauges. Ce sont les paysans révoltés qui sollicitent au départ des chefs choisis dans la petite noblesse locale. Ensuite, bien entendu, l'aristocratie verra le parti qu'elle peut tirer de la révolte paysanne et jouera le rôle déterminant dans l'organisation de la « grande armée catholique et royale ».


Ces rappels historiques ont pour but d'établir la filiation directe entre les révoltes vendéennes et la terrible répression qu'elles suscitent d'une part, le fort sentiment identitaire d'autre part. Dans les villages des Mauges que j'ai traversés, il y a peu de maisons très anciennes, pratiquement pas d'églises, presque tout a été détruit et brûlé pendant les combats et, surtout, au cours des brutales représailles de 1794, lorsque s'avançent dans le territoire déjà défait sur le plan militaire les « colonnes infernales » de Turreau qui, en application d'un décret de la Convention, brûlent tout sur leur passage. Les mémoriaux d'exactions et massacres sont aussi nombreux. Indépendamment du sentiment de chacun sur les guerres de Vendée, il y a là de quoi forger l'identité d'une population…

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