Le récent article d'un conteur local évoquant la mort de Sapinaud de La Verrie m’a donné l’idée de parcourir l’itinéraire emprunté par ce chef vendéen de l’Armée du Centre au dernier jour de sa vie, le 25 juillet 1793. Plusieurs hypothèses étant évoquées, il était bon de les vérifier sur le terrain. 

Pont-CharronLe Pont-Charron dessiné par T. Drake et le même aujourd'hui
(Drake s'est trompé en situant la mort de Sapinaud à cet endroit)
  

Que s’est-il passé ce jour-là ?

En juin 1793, tandis que le gros des forces vendéennes menait campagne sur la Loire, l’Armée du Centre avait en charge la défense du pays insurgé sur son flanc méridional. Royrand, commandant en chef de ce corps, avait confié cette mission à Louis Célestin Sapinaud de La Verrie. Cette frontière fixée sur le Grand-Lay comportait plusieurs points de passage, ponts et gué, renforcés par des retranchements et des redoutes. Le plus important et le mieux défendu se situait au Pont-Charron, sur la grande route de Nantes à La Rochelle.

Chantonnay se plaçait au centre de ce dispositif appelé « la Garde au Lay » entre Libaud, le Pont-Charron et le Pont-Charrault sur le Grand-Lay au sud, et le pont de Gravereau sur le Petit-Lay au nord (voir la carte ci-dessous). Cette ville fut prise par les Vendéens le 15 mars 1793. Une fois leur conquête assurée, ceux-ci installèrent leur état-major dans le logis de Ludernière. C’est ce qui avait valu à cette gentilhommière du XVIIIe siècle le surnom de « Palais royal » (1). Sapinaud de La Verrie vint s’y établir à partir du 1er mai 1793, afin de se tenir au plus près de la Garde au Lay. Il s’y trouvait le 24 juillet 1793.
 

Garde au LayLa Garde au Lay
  

Ce jour-là, le général républicain Tuncq, commandant la place de Luçon, lança une attaque sur le Bocage. Après une halte à Sainte-Hermine, il divisa ses forces, sa gauche marchant sur le Pont-Charron ; sa droite, confiée à l’adjudant général Canier, se portant sur le Pont-Charrault. Ce dernier effectua son mouvement dans la nuit du 24 au 25 juillet. Vers trois heures du matin, sa troupe franchit le Grand-Lay au gué de la Solissonnière (flèche bleue sur la carte ci-dessous). Elle avança en silence à travers les champs qui bordent la rivière pour prendre à revers le poste du Pont-Charrault (sur la route de Chantonnay à Saint-Philbert-du-Pont-Charrault).

Les gardes somnolaient : les Bleus n’avaient jamais attaqué par ici. La surprise était donc totale quand l’ennemi surgit tout à coup. Des coups de fusil claquèrent dans la nuit, tuant le chef de poste, un certain Joffrion. Les paysans se replièrent en désordre, abandonnant à l’ennemi deux pièces de canon, une centaine de chevaux et de bœufs.

Averti en pleine nuit par l’écho de cette attaque, Sapinaud se précipita vers le Pont-Charron avec une trentaine d’hommes, dont Amédée de Béjarry et Louis Dominique Ussault. Le poste de garde lui signala que tout était calme ici, mais qu’on avait entendu des tirs à l’ouest, du côté du Pont-Charrault. Le général galopa en toute hâte sur ce point par un chemin sinueux passant par Vildé pour redescendre vers la route de Chantonnay à Saint-Philbert, à l’arrière du pont.
 

CarteCarte des lieux cités (les numéros renvoient au texte et aux photos).
En jaune : le chemin suivi par Sapinaud le 25 juillet 1793 (mon itinéraire aller).
En orange : mon itinéraire retour.
En bleu : l'offensive de Canier dans la nuit du 24 au 25 juillet 1793.
Fichier PDF : Randonnee Pont Charron.pdf
  

Le fils d’Amédée de Béjarry décrit ainsi la suite du récit dans ses mémoires : « Ne sachant où était l’ennemi, Sapinaud envoya Béjarry et quelques hommes, pour reconnaître le terrain. Ils n’avaient pas fait deux cents pas qu’ils aperçurent, dans un pli de terrain, un corps républicain, couché à plat ventre. Les éclaireurs firent volte-face et l’ennemi, se voyant découvert, fit sur ces quelques hommes une décharge qui ne les atteignit pas ; mais une balle alla frapper derrière eux le pauvre général, qu’ils virent tomber et se débattre sans pouvoir le secourir. Sapinaud fut achevé à coups de sabre par les cavaliers républicains. »

« Sans chef désormais, continue Madame de Sapinaud, les Vendéens se débandent et s’échappent à travers le Bocage, en subissant des pertes sensibles. » Les Bleus en profitèrent pour franchir la rivière, s’emparer de Chantonnay et brûler la ville. Mais en entendant sonner le tocsin alentour, ils jugèrent préférable de reprendre le chemin de Luçon.
  

01 LuderniereLe logis de Ludernière, à Chantonnay (n°1)
  

Par où est passé Sapinaud ?

Voilà pour l’histoire. Il convient à présent d’en préciser les lieux, d’autant que la plupart des historiens en font peu de cas. Il en est même quelques-uns qui inventent des noms de ferme ou de rivière ce qui complique toute reconnaissance sur le terrain.

J’ai donc entamé ma randonnée de dimanche devant le logis de Ludernière (n°1), où Sapinaud passa sa dernière nuit. Il se situe au n°3 de l’avenue Henri Rochereau, derrière un grand portail plus récent. En quittant cet endroit, le cavalier tourna à droite vers le carrefour des Quatre-Routes pour rejoindre le « cours royal » qui traverse Chantonnay du nord au sud. Il fila vers le village de la Tabarière (n°2) et descendit le coteau jusqu’au Pont-Charron (n°3).

02 CroixLa croix de Sapinaud, entre la Tabarière et le Pont-Charron

03 CroixLes vestiges de la terrasse au pied de la croix

04 CroixL'inscription en mémoire de Sapinaud et des Vendéens du Bocage
  

J’ai marqué une halte entre la Tabarière et le Pont-Charron pour revoir la croix que le Souvenir Vendéen a érigé en 1948 sur ces hauteurs. On lit sur son socle l’inscription suivante : « À la mémoire des Vendéens du Bocage et de leur général Sapinaud de La Verrie glorieusement tombés au Pont-Charron 19 mars et 25 juillet 1793 ». Ce texte peut prêter à confusion, puisqu’il laisse entendre que le général de l’Armée du Centre serait mort ici, alors qu’en fait cette croix honore tous les combattants vendéens morts pour la défense de cette frontière matérialisée par ce pont.

J’arrive enfin au bord du Grand-Lay. Un passage dans une haie me permet d’approcher de la rivière, pour mieux découvrir la belle arche en pierres de taille du Pont-Charron (n°3). Cet ouvrage d’art bâti au milieu du XVIIIe siècle fut le témoin des combats que Blancs et Bleus se livrèrent pour son contrôle. Il échappa aux destructions et nous apparaît aujourd’hui comme il était à l’époque, si ce n’est son tablier élargi pour répondre aux contraintes de la circulation automobile.
  

05 Pont-CharronPont-Charron sur le Grand-Lay

06 Pont-CharronLe chemin entre Pont-Charron (n°3) et la Mozée (n°4)
  

La route suivie par Sapinaud se poursuit en amont jusqu’aux Noues-Maçon. Là commence un véritable chemin de terre qui longe la petite rivière de la Mozée. À l’extrémité du coteau, une passerelle de bois (n°4) me permet d’accéder à l’autre rive, mais je me retrouve aussitôt face à deux directions opposées. Celle de gauche monte sur le plateau pour filer directement vers le village de Vildé, et plus loin vers la route de Chantonnay à Saint-Philbert-du-Pont-Charrault (n°12) ; celle de droite passe par un sentier en fond de vallée rejoignant lui aussi Vildé.

Cet itinéraire est le plus direct et le plus rapide. Passant sur les hauteurs, il permet d’autre part de mieux repérer l’ennemi par ses coups de feu. La seconde en revanche, présente un tracé plus sinueux dans un relief accidenté. Si Sapinaud et ses hommes voulaient se déplacer rapidement, il y a fort à parier qu’ils eussent évité cette solution.
  

09 VildeLa côte après le pont de la Mozée

10 VildeSur le chemin de Vildé (n°5)
  

Je choisis par conséquent de prendre sur la gauche après le pont sur la Mozée. Le seul obstacle est là : une côte assez raide d’un dénivelé de 60 mètres sur une distance de 400 mètres environ. Je la gravis en marchant, en gardant une pensée pour nos Vendéens qui ont dû faire cet effort épuisant en courant. Arrivé en haut (n°5), je retrouve une route goudronnée menant à Vildé. L’horizon très dégagé me permet de voir l’église de Saint-Philbert à 2 km vers l’est et les châteaux d’eau du Fuiteau à 4 km vers l’ouest.
  

11 VildeEn haut du coteau de Vildé (entre les n° 5 et 6)
avec le clocher de Saint-Philbert-du-Pont-Charrault à l'arrière-plan

12 VildeUne vieille masure à Vildé
  

À Vildé (n°6), mon itinéraire se prolonge tout droit vers les Gabardières (n°8) ; je le suis jusqu’à la route (D31). Il est très probable que Sapinaud soit passé par là, certains historiens ayant mentionné cette direction « vers les Gabardières ». Les Vendéens auraient pu ainsi se lancer sur les positions républicaines situées plus bas, près du pont. La seconde, qui file directement de Vildé au Gué (l’actuelle rue du Pont), les aurait jetés dans la gueule du loup.
  

13 VildeVildé (n°6)

14 VildeAu sortir de Vildé (n°7),
près de la route de Chantonnay à Saint-Philbert-du-Pont-Charrault (au fond)
  

En descendant la route de Chantonnay à Saint-Philbert, je réalise que c’est là, au bas de la côte que la fusillade a éclaté et que Sapinaud est tombé sous les coups des Bleus, près de l’endroit où débouche la route de Vildé au Gué (photo ci-dessous), en avant du Pont-Charrault.
  

15 Pont-CharraultÀ gauche la ferme du Gué (n°9), en face le Pont-Charrault (n°10)
et à droite la route menant du Gué à Vildé

16 Pont-CharraultLe Pont-Charrault (n°10)
  

Après une pause près du pont – gardant un œil sur les deux chiens de la ferme – je retourne à Vildé par la rue du Pont. Pour le retour, j’opte en faveur du chemin au bord du Grand-Lay (en orange sur la carte de ma randonnée). Je quitte Vildé par la rue de la Cométerie, pour suivre le chemin de randonnée de la Nouette dont on distingue le tracé sur la cadastre de 1824 (voir ci-dessous en pointillés). Son cadre pittoresque et boisé est nettement plus propice à la promenade que sur les hauteurs. Mais je doute, au vu de la configuration du terrain, que Sapinaud soit passé par là.
  

CadastreExtrait du cadastre de 1824 sur lequel apparaît en orange le chemin suivi
par Sapinaud le 25 juillet 1793 (mon itinéraire aller).
En pointillés, le sentier au sud du coteau (mon itinéraire retour)
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17 VildeLe sentier de la Nouette à la sortie de Vildé (n°6)

18 VildeDu côté de Pautay (n°13)

19 VildeUn chemin empierré descend en pente raide vers le Grand-Lay

20 La NouetteLe Grand-Lay au moulin de la Nouette (n°14)

21 La NouetteLes ruines du moulin de la Nouette (n°14)

22 La NouetteDes amas granitiques dominant la rivière près de la Nouette

23 Les ChateliersUn petit sentier dans le bois du Châtelier
   

Après le bois du Châtelier, je retrouve le pont sur la Mozée et la route qui me ramène à Pont-Charron. Les choses sont plus claires à présent, même si je regrette qu’aucun monument, si humble soit-il, n’honore la mémoire du chevalier de Sapinaud près de la ferme du Gué.


Mise à jour – Aussi agréable fût-il, ce parcours repose sur des incertitudes et des approximations du conteur mentionné au début de l'article. Plus sérieusement, l'historien Pierre Gréau soutient l'hypothèse – documents à l'appui – selon laquelle Sapinaud se serait rendu directement de Chantonnay au Pont-Charrault, sans bifurquer par le Pont-Charron (Revue du Souvenir Vendéen n°273, décembre 2015, pp. 58-59).
 


(1) Ludernière appartenait alors à François Constant Marchegay. La guerre civile fit son malheur. Lorsque les Vendéens s’emparèrent de Chantonnay, son logis fut saccagé, avant que l’état-major royaliste ne s’y établît. Et quand les républicains investirent la ville dès la mort de Sapinaud (en s’installant eux aussi à Ludernière), M. de Marchegay s’enfuit par crainte des représailles. Accusé de collusion avec l’ennemi, il fut arrêté avec toute sa famille. Il mourut en prison à La Rochelle en décembre 1793.