Situé sur la route de Luçon aux Sables-d’Olonne, le bourg de Saint-Cyr-en-Talmondais possède une rue tortueuse au nom surprenant : « le Trou des Brigands ». Ce souvenir bien modeste évoque une bataille décisive et funeste pour l’armée de Charette.

Le Trou des BrigandsPlaques de rues de Saint-Cyr-en-Talmondais, marquant le souvenir de la bataille.
La rue du Trou des Brigands, en forme de boucle, se situe au nord
de la place centrale du bourg, peu bâtie à l’époque.
La place devant l’église a reçu quant à elle le nom de Guérin.
  

Les espoirs de paix du début de cette année 1795 ont fait long feu. La guerre a repris dès l’été, même si l’échec de l’expédition de Quiberon (1) a obéré les projets des royalistes. Deux mois après, un événement vient leur insuffler un nouvel élan : le comte d’Artois, frère de Louis XVI, annonce sa venue prochaine en Vendée. « Me voilà enfin près de vous, Monsieur, écrit-il à Charette le 13 septembre, et, si le Ciel le permet, notre réunion va combler nos désirs mutuels. » (2) Le prince compte sur le général vendéen pour couvrir son débarquement à Noirmoutier en contrariant toute concentration de forces ennemies sur la côte.  

Charette et le comte d’Artois

Charette reçoit sa lettre le 16. Il exulte à l’idée d’une telle opération qui grossira, à n’en pas douter, les rangs étiolés de son armée. Le général s’empresse de fournir aux deux émissaires du prince les informations requises sur l’état des troupes républicaines en Vendée, mais lui recommande de débarquer plus au sud, vers la pointe de l’Aiguillon « où les ennemis n’ont aucune force ».

Les jours passent dans l’incertitude. Charette commence même à s’impatienter. Ses hommes aussi rongent leur frein au quartier général de Belleville. Le général met alors sur pied une expédition sur le camp républicain de Saint-Cyr-en-Talmondais qui garde la route stratégique de Fontenay aux Sables-d’Olonne. La manœuvre a également pour but de créer une diversion vers le sud, afin de permettre au comte d’Artois de prendre terre.

Car Hoche, fort de sa victoire à Quiberon, entend à présent réinvestir la Vendée. Ce jeune général, promu au commandement en chef de l’Armée de l’Ouest le 31 août dernier, tient à rester maître de la côte menacée par ces nouvelles voiles anglaises. Il lance contre Charette trois colonnes sur Belleville  : la sienne depuis Clisson, par Saint-Fulgent ; celle de Grouchy depuis Sainte-Hermine, par La Roche-sur-Yon ; et celle de Canuel depuis La Garnache ou Challans, en passant par Palluau (3). Tandis qu’au sud l’adjudant général Delaage, commandant la garnison de Luçon, s’assure la route des Sables (4).

Les Vendéens y reparaissent pourtant le soir même, 24 septembre, installant leur bivouac dans la lande de Champ-Saint-Père. Lucas de La Championnière, officier de l’armée de Charette, rapporte que « des maladroits mirent le feu dans les ajoncs dont elle était bordée ; l’incendie fut si violent que nous fûmes sur le point de décamper, on parvint à arrêter les progrès du feu. Le bruit que cet événement occasionna et la lueur des flammes donnèrent une connaissance bien certaine de notre arrivée à la garnison de Saint-Cyr. » (5)
  

Le Trou des Brigands 1L’église de Saint-Cyr-en-Talmondais sur la place du Général Guérin
  

L’affaire de Saint-Cyr

L’attaque prévue pour le 25 septembre, a été organisée en trois colonnes. Celle de Guérin et Le Moëlle, formant l’avant-garde, est chargée de l’assaut principal sur le bourg ; à droite, celle de Charette se porte sur le Givre pour observer la route des Sables ; à gauche, celle de Pajot, La Robrie et Le Couvreur prend position au pont de La Claye pour barrer la route à tout secours qui viendrait de Luçon. Le général Grouchy estime cette troupe à 8 ou 9.000 fantassins et environ 900 chevaux (6). Les Vendéens n’ont apporté aucune pièce d’artillerie, à cause des marais qu’ils pensaient traverser. Cette négligence leur sera fatale.

Les républicains ont eu le temps de se mettre en défense. Saint-Cyr a été vidé de ses habitants et le bataillon de deux cents soldats de la 157e demi-brigade s’est barricadé dans l’église. Les meilleurs tireurs ont pris position dans le clocher.

Les Vendéens se lancent à l’assaut dès leur entrée dans le bourg, mais réalisent très vite que le terrain découvert autour de l’église les expose dangereusement au feu nourri d’un ennemi solidement retranché. « Les soldats étaient entassés derrière les maisons, écrit Lucas de La Championnière dans ses mémoires, et il était presque impossible de les en faire sortir, car quiconque traversait une rue ou se montrait à découvert était renversé aussitôt. » (7)

Face à cette fusillade qui décime sa troupe et qui lui a tué deux chevaux, Guérin met pied à terre et invite ses hommes à prendre chacun une botte de foin pour se protéger des balles ennemies. Il veut tenter l’escalade, mais les Bleus ont brûlé tout matériel qui aurait pu soutenir l’attaque des « brigands », comme ils appellent les Vendéens. À peine peut-on trouver quelques échelles. Guérin se sert alors des bottes de foin pour mettre le feu aux maisons voisines de l’église, en espérant que la fumée couvrira les assaillants et qu’en se propageant, le feu fera céder les Bleus.

Démoralisés par ce siège meurtrier qui s’enlise, les Vendéens commencent à reculer en regrettant amèrement de ne pas avoir de canon pour battre en brèche la fortification ennemie. Une bande armée surgit soudain, ce sont les soldats de Charette qui, dans le chaos de l’incendie et de la fusillade, prennent les hommes de Guérin pour des soldats républicains. Les tirs éclatent de toutes parts. Guérin s’interpose au péril de sa vie, ralliant les deux troupes au milieu du bourg, sans que l’offensive y gagne en succès.

La mort de Guérin

Fauchés à chacun de leurs assauts, les Vendéens n’ont guère de chance face aux tireurs embusqués dans l’église. Le Moëlle, blessé, est remplacé par Charpentier, un déserteur des armées républicaines. Ce dernier s’élance vers une échelle quand un coup de feu l’atteint en pleine poitrine. Guérin s’avance à nouveau en première ligne. Deux balles le frappent à son tour, en plein cœur, au moment où il s’avançait pour sommer les républicains de se rendre. Il avait tout juste vingt-neuf ans. Le général Grouchy ajoute qu’« un autre porteur de sommation n’a pas été plus heureux, son cheval a été tué sous lui, et quatre de ceux qui sont venus pour le dégager, ont été tués à ses côtés. » (8)

Le même établit le bilan de cette seule attaque à cinquante-deux morts et un grand nombre de blessés. Parmi les victimes les plus notables, outre Guérin, figurent le jeune La Grossetière, âgé d’à peine dix-sept ans, et plusieurs émigrés échappés du désastre de Quiberon comme M. de La Voûte.

La plupart des cadavres seront jetés dans un abreuvoir, aussitôt comblé, connu dans la tradition locale sous le nom de « Trou aux Brigands ».

Les Vendéens se replient avant de repartir au secours de la colonne de Pajot, aux prises au pont de La Claye avec la garnison de Luçon. Ils doivent toutefois se résoudre à battre en retraite vers La Roche-sur-Yon, au terme de cette douloureuse journée de combat, lorsque les défenseurs de Saint-Cyr, sortis de leur retranchement, accourent à leur tour pour soutenir les soldats de Delaage.
  

Le Trou des Brigands 2Incendiée en 1794, l’église du Bourg-sous-la-Roche a été relevée au XIXe siècle.
Elle a toutefois conservé des éléments de l’ancien édifice roman,
comme les contreforts de sa façade.
  

Au lendemain de l’affaire

Le corps de Guérin, ramené de la bataille, est inhumé le lendemain, 26 septembre, près de l’église du Bourg-sous-la-Roche. La mort de cet officier qui était « plutôt un conseil et un ami qu’un subalterne » (9), demeure une perte irréparable pour la Vendée, un véritable deuil pour Charette. « C’est le seul officier que je l’aie [sic] vu pleurer dans ces derniers temps de la guerre de la Vendée » (10), témoigne Lucas de La Championnière.

Un incident ridicule vient pourtant entacher la dignité de la cérémonie funèbre. Deux prêtres s’en disputent le service : l’abbé Goguet, vicaire d’une paroisse du Pays de Retz, réclamait la préséance au nom de sa division, tandis que le père Givry, desservant du Bourg-sous-la-Roche, prétendait officier dans son église. Commencée en véritable cacophonie, la cérémonie revint finalement au premier prêtre. Mais le second prit sa revanche au cimetière en prononçant une oraison particulièrement émouvante.

L’échec de Saint-Cyr eut des conséquences funestes. En premier lieu la Vendée perdait un chef estimé de tous. D’autre part la désunion, conséquence de bien des défaites, commença à s’installer entre les autres chefs. Charette, enfin, éprouva après cette affaire de plus grandes difficultés à joindre la côte et le prince qu’il attendait.

Hoche ne lui a laissé aucun répit. Tous les postes entre Bourgneuf et Les Sables ont été renforcés. Charette et son état-major ont juste eu le temps d’évacuer Belleville avant que la colonne de Grouchy ne fasse irruption dans la ville. Le débarquement du comte d’Artois à l’île d’Yeu, le 2 octobre, et l’annonce de sa venue ont certes galvanisé les Vendéens, mais l’abandon du projet, dix jours après, ruine définitivement les espoirs de Charette. Son armée se disperse, sa traque commence. Il n’a plus que six mois à vivre…

Nicolas DELAHAYE
Article paru dans Le Cri de la Chouette, n°1, Noël 2012
  

Le Trou des Brigands 3Croix élevée à la mémoire de Guérin dans le cimetière du Bourg-sous-la-Roche

    


NOTES :
1. Le débarquement anglais, émigré et chouan eut lieu le 23 juin 1795. Il prit fin le 21 juillet suivant.
2. Doré-Graslin (Philbert), Journal de la Guerre des Géants, 1793-1796, Cholet, Pays & Terroirs, 1993, p. 228.
3. Doré-Graslin, op. cit., p. 229.
4. Savary (J.-J.), Guerres des Vendéens et des Chouans contre la République française, Paris, Baudouin frères, 1827, t. V, p. 283.
5. Lucas de La Championnière (P.-S.), Mémoires sur la guerre de Vendée, 1793-1796, Paris, Plon, 1904, p. 124.
6. Savary, op. cit., t. V, p. 283.
7. Lucas de La Championnière, op. cit., p. 125.
8. Savary, op. cit., t. V, p. 283.
9. Crétineau-Joly (J.), Histoire de la Vendée Militaire, Cholet, Pays & Terroirs, 1993, t. II, p. 477.
10. Lucas de La Championnière, op. cit., p. 129.
  

Le Trou des Brigands 4Dans le cimetière du Bourg-sous-la-Roche, la croix marquant l’emplacement des cendres de Guérin, chef vendéen tué au combat de Saint-Cyr-en-Talmondais.

Louis Joseph Guérin est né à Saint-Hilaire-de-Chaléons le 6 septembre 1766. Il était marchand de poulets, d’œufs et de beurre au début de la Révolution. Ce commerce l’avait mis en contact avec tous les habitants des campagnes environnantes qui estimaient ce jeune homme.

Guérin comptait parmi les premiers chefs de l’insurrection de mars 1793 dans le Pays de Retz. Il prit part aux premiers combats dans la région, celui de Paimbœuf le 12 mars et ceux de Pornic les 23 et 27 mars. Il assista à la prise de Fontenay le 25 mai et au siège de Nantes le 29 juin. Il participa également à la prise de Noirmoutier le 11 octobre.

À la mort de Ripault de La Cathelinière, guillotiné à Nantes le 2 mars 1794, Guérin reçut le commandement de la division du Pays de Retz et poursuivit le combat aux côtés de Charette. Il signa avec lui le traité de la Jaunaye en février 1795.