Voilà plus de deux siècles que ces gardiens de notre mémoire détachent leurs silhouettes immenses et torturées dans l’horizon de notre paisible bocage. Quelques-uns ont servi de refuge aux Vendéens pourchassés par les Bleus ; d’autres, bien malgré eux, servirent de cadre à de tragiques exécutions. On les relègue pourtant à l’arrière-plan des récits de la Grande Guerre de 93, alors qu’ils en sont les derniers contemporains.

Guerre de Vendee 1Cet arbre creux a servi, selon la tradition locale, de refuge sous la Révolution*
  

L’arbre – principalement le chêne – demeure un élément de décor obligé dans les récits des Guerres de Vendée. Il devient l’ultime sanctuaire d’une religion persécutée, un lieu de pèlerinage notamment à Notre-Dame de Charité. Parfois il remplace l’église que les révolutionnaires ont condamnée, comme à La Petite-Boissière où un chêne creux sert de confessionnal au curé Michel Chaillou, qui poursuit son ministère dans la clandestinité.
  

Guerre de Vendee 3La tête de ce chêne immense peut encore servir de cachette*
  

L’arbre creux

Mais l’arbre se distingue surtout comme le refuge des Vendéens. En nombre, ils protègent des communautés entières des exactions républicaines. Les forêts de Vezins, de Princé, de Grasla, de Leppo, ou encore « la Combe aux Loups » au Tablier, en demeurent des exemples connus. Seul, l’arbre-refuge prend les traits d’un « chêne têtard » au tronc épais, dont le paysan coupe régulièrement les branches pour en faire du bois de chauffage. Sa forme boursoufflée à force de tailles laisse bien souvent apparaître de larges fentes à son sommet, offrant ainsi d’invisibles cachettes.

On rencontre de ces arbres creux dans maints récits de la Grande Guerre. Madame de La Rochejaquelein en parle au sujet de Monsieur et Madame Moricet qui « se tinrent tous deux cachés dans un arbre, du côté d’Ancenis, pendant cinq semaines [nous étions à la fin décembre 1793] ; ils ne pouvaient s’asseoir que l’un après l’autre ; elle était grosse [entendez : enceinte]. » Il y a quelquefois assez de places au sein de ces refuges naturels pour abriter plusieurs personnes, dans des conditions fort précaires.

On se souvient à ce propos de l’arbre creux que Madame de Bonchamps évoque dans ses Mémoires. En voici l’extrait : « Les républicains étant venus de Nantes faire une battue auprès de notre nouveau refuge [la Hardouillière], on nous fit au plus vite sortir de la maison, et l’on nous mit dans le creux d’un arbre qui avait douze pieds de haut ; nous y montâmes par le moyen d’une échelle, nous y restâmes trois jours pleins et trois nuits […] Le bon paysan plaça près de nous, dans le creux de cet arbre, une petite cruche d’eau et un morceau de pain. Qui pourrait exprimer tout ce que j’ai souffert dans cette triste situation, après le moment de joie que me causa la possibilité de pouvoir tenir avec ma fille dans le creux de cet arbre ! Du moins c’était un asile, et dans ce moment terrible, c’était tout […] Au bout d’une heure, je me trouvai si fatiguée de l’attitude forcée que j’étais obligée d’avoir dans cette étroite prison, et que je ne pouvais changer, que je pensai qu’il me serait impossible d’y fermer l’œil […] Je passais en effet une nuit affreuse, et l’inquiétude, autant que le mal-aise physique, ne me permit pas de prendre un instant de repos ; ma fille dormit un peu ; mais, durant son sommeil, elle gémissait toujours, et ses plaintes me déchiraient le cœur ; elle ne se réveillait que pour demander à boire ; j’éprouvais moi-même une soif ardente et je n’osais la satisfaire, dans la crainte d’épuiser notre petite provision d’eau. Enfin, au point du jour, notre charitable paysan vint nous apporter du pain noir et des pommes [elle reste pendant trois jours et sa santé se dégrade] Enfin on découvrit notre refuge, ou du moins on le soupçonna. Un paysan, en passant le soir dans l’obscurité près de notre arbre, m’entendit tousser à plusieurs reprises : il devina que quelqu’un était caché dans cet arbre. Il parla de cette découverte en arrivant dans son village. Un ancien soldat de l’armée de M. de Bonchamps entendit ce récit […] Il fit semblant d’aller se coucher, et, au lieu de se mettre au lit, il vint sur-le-champ dans l’endroit où j’étais, car il se l’était fait désigner. Tout à coup, sur la fin de la nuit, je m’entendis appeler par mon nom […] Il grimpa sur le haut de l’arbre, m’aida à parvenir jusqu’à lui, et m’invita à me mettre sur ses épaules, ce que je fis : quoique la charge fût lourde, il descendit avec beaucoup d’adresse et de bonheur, mais, en touchant la terre, le pied lui glissa, et nous tombâmes tous les trois dans la haie [Madame de Bonchamps trouve refuge dans la famille de son libérateur, mais doit bientôt à nouveau se cacher dans la chaumière des paysans de la Hardouillière ; des visites de hussards dans la maison la poussèrent à retourner dans un arbre creux] Malgré le bon accueil de mes hôtes et toute leur générosité, je vis clairement que je les compromettais. Il y avait, à très peu de distance de notre ferme, un gros arbre creux, et je résolus de m’y cacher encore, mais seule, et en confiant ma fille à ces paysans ; un enfant ne pouvait les exposer, et j’étais certaine qu’ils en auraient le plus grand soin […] Je m’établis donc dans cet arbre, beaucoup moins haut que le premier ; je n’y restai qu’un jour, parce que personne ne pouvait m’apporter à manger. On me fit sortir au point du jour ; je promis de revenir le soir dans la chaumière ; ensuite je changeai de dessein, je m’abandonnai entièrement à la Providence. »
  

La mort de l'abbé Chapelain
La mort de l'abbé Chapelain au pied de son arbre creux
(vitrail de l'église Saint-Hilaire-de-Mortagne)

  

Le piège de l’arbre creux

Il arrive aussi, hélas ! que la cachette devienne le tombeau de son hôte, soit que les Bleus l’aient découvert, soit que l’arbre ne l’en ait pas laissé ressortir. Dans le premier cas, citons l’exemple de l’abbé Chapelain, vicaire des Épesses, qui se glissa dans un chêne creux pour échapper aux soldats des Colonnes infernales, à la fin janvier 1794. Les Bleus, s’étant aperçus que de la paille qui servait au coucher du prêtre, était tombée au pied de l’arbre, l’attendent le soir venu et le capturent au moment même où trois villageois arrivaient avec les ustensiles pour la messe. Les trois hommes sont fusillés sur-le-champ. L’abbé Chapelain sera emmené au commandant de la troupe républicaine et sommé de prêter serment. Il refuse et est exécuté le lendemain.

Dans le second cas, plus terrible encore, le chêne creux devient un piège. « À un endroit nommé la Rigaudière, dans la commune de Pipriac, l’on a trouvé dans un arbre creux, le squelette d’un homme, ayant à côté de lui un fusil et à ses pieds de l’or et de l’argent dans un pot à lait. On suppose que ce devait être un seigneur de la Perdrilaye (ou Perdrilais) – château peu éloigné de la Rigaudière – qui, n’ayant pu émigrer, se sera caché dans cet arbre où il est mort de froid ou de faim. » (Adolphe Orain, La Chouannerie légendaire dans l’Ille-et-Vilaine, Revue de Bretagne, janvier 1910, tome XLIII, p. 167).

Les annales vendéennes mentionnent d’autres témoignages de ce genre : « Rose Gréau tenait de son père que, pendant la guerre de Vendée, un habitant du village du Chaffaud était poursuivi par les Bleus. Il réussit à les distancer suffisamment et a cru leur échapper en se jetant dans un “châgne” creux, c’est-à-dire dans le creux d’un chêne. Ses poursuivants ont perdu sa trace. Quand l’homme a voulu se libérer, il n’a pas pu sortir de sa cachette devenue prison. Il n’a pas osé crier de peur d’attirer ses ennemis. Au deux ou troisième jour, n’y tenant plus, il a crié avec ce qui lui restait de voix : “Au secours ! qu’o seye des bieux, qu’o seye des nautres, v’nez dan m’arracher.” Par chance, ce sont des Vendéens qui ont entendu les appels désespérés et l’ont sauvé de ce qui aurait pu devenir son tombeau. »

Ce danger n’était pas imaginaire, car le chêne creux garde au fond de sa cavité de la poussière de bois qui pourrit et s’accumule en grande quantité. Celui qui s’engage dans l’arbre ignore que le fond peut se dérober. On a d’ailleurs retrouvé, dans un vieux chêne abattu à Bertré, près de Beaurepaire, le squelette d’un homme qui avait trouvé sa perte en y cherchant son salut (anecdote recueillie par l’abbé Bossard, dans les années 1930, auprès de la fille de Rose Gréau, cité par Philippe Ricot, Les Herbiers, un gros bourg vendéen au XVIIIe siècle sous la Révolution, Blancs et Bleus devant l’insurrection, Nantes, Ouest Éditions, 1994, p. 137)
  

Le chene de la Mainborgere 1Le chêne de la Mainborgère à Saint-Hilaire-le-Vouhis...

Le chene de la Mainborgere 2... servit de lieu d'exécution au temps des Guerres de Vendée
  

L’arbre creux, lieu de mémoire de la Vendée

Témoins des heures sombres de notre Histoire, certains arbres sont parvenus jusqu’à nous, plus de deux siècles après. C’est le cas du chêne de la Mainborgère, à Saint-Hilaire-le-Vouhis. On raconte ici que des soldats républicains firent irruption dans cette métairie, s’emparant des paysans qui n’avaient pas eu le temps de s'enfuir. Ils les alignèrent devant le chêne et les fusillèrent sans autre forme de procès. Le lieu ne porte ni plaque ni croix, mais les gens du pays s’en souviennent encore, grâce à cet arbre…

Près de Cholet, le vieux chêne de la Goubaudière perpétue la même histoire, au point qu’on en fit le héros d’un spectacle intitulé « Peuple de Géants » joué à l’été 1993. Incarné par un acteur, celui-ci, « seul témoin vivant » âgé de trois cents ans et qui pousse en « un lieu historique… refuge des prêtres réfractaires de l’église Saint-Pierre de Cholet », raconta les épisodes locaux des Guerres de Vendée. La presse présenta ce spectacle en titrant : « Peuple de Géants : Quand les arbres se mettent à raconter ». Et Dieu sait qu’ils en ont des choses à nous dire…
  

Le chene de la GoubaudiereLe chêne de la Goubaudière, près de Cholet
  

Cela n'est qu'un aperçu, parce que je pourrais vous en conter bien plus sur le gros chêne de la Chevasse, sur celui de Robert le Chouan ou de la Vollerie, ou encore sur les arbres qui saignent des massacres commis par les républicains sous la Terreur, comme l'épicéa de Clisson ou le marronnier de Fontenay-le-Comte. Il y aurait de quoi écrire un livre entier…
  


* L'arbre illustrant le début de cet article (et qui m'en a donné l'idée) se trouve quelque part dans le Haut-Bocage, sur une propriété privée, ce qui explique pourquoi je ne l'ai pas localisé plus précisément.