Les bulletins paroissiaux mis en ligne par les Archives de la Vendée recèlent de précieuses anecdotes de la Grande Guerre de 1793. En voici une de circonstance, à la veille de Noël. Extraite du bulletin de Saint-Philbert-du-Pont-Charrault, près de Chantonnay, elle relate une messe de minuit dans les bois à Beaufou sous la Terreur. 

La Seguiniere 1793Une messe de minuit sous la Terreur (vitrail de l'église de La Séguinière)
  

Je tiens de mon vieux curé l’épisode que je vais rapporter. Il en avait lui-même recueilli le récit sur les lèvres de ceux qui en furent les héros.

En ce temps de terreur, où les bandes infernales mettaient tout à feu et à sang, la paroisse de Beaufou avait la faveur inappréciable d’avoir pour curé un prêtre d’une rare vertu et d’une grande énergie, M. Joubert de La Cour. Il aurait pu, comme tant d’autres, s’en aller à l’étranger, demander un asile plus sûr, en attendant la fin de la tourmente. Il préféra rester parmi ses paroissiens qui le chérissaient comme un père.
Déjà une première fois, la vieille église avait été incendiée et le bourg mis au pillage. Le pauvre prêtre, chassé de sa demeure, s’était retiré dans une cachette, qui lui avait été préparée sous terre, dans un épais buisson de la gîte de la Grève. Il en sortait pour aller visiter ses paroissiens et les encourager.
Ces braves gens étaient inconsolables de n’avoir plus de messe le dimanche. « Hélas, disaient-ils, que faisons-nous donc sur la terre ? Plus rien… plus de maisons, plus de biens, plus de joie, plus de repos, plus de religion. On nous enlève le bon Dieu… » Alors ils versaient des larmes amères. Et le cœur du prêtre saignait, en entendant ses accents déchirants.

C’était aux approches de la fête de Noël. La tristesse ne faisait que grandir, à la pensée qu’on ne pourrait célébrer dignement la naissance du Sauveur.
Ce soir-là, 8 décembre, fête de l’Immaculée-Conception, le bon curé, rentré dans son gîte, essayait vainement de fermer l’œil, le sommeil ne venait pas. Une idée le subjuguait, forte et impérieuse comme une inspiration d’en haut. « Le diable est bien fort, se dit-il, mais la sainte Vierge est plus forte encore. Eh bien ! je veux donner une messe de minuit solennelle, une messe de minuit comme on n’en a jamais vue. »
Le lendemain et les jours suivants il se mit en courses, pour aller porter la bonne nouvelle. Sans interrompre ses autres fatigues, il visita lui-même toutes les maisons de la paroisse, confiant tout bas son dessein, et confessant toutes les personnes capables de recevoir la Sainte Communion.
Le secret de la messe fut si bien gardé qu’aucun des espions, qui sillonnaient les villages, n’en eurent connaissance.
Au jour dit, tout était prêt. Les cœurs étaient purifiés, l’église était construite.

Au beau milieu du Bois des Rivières, quelques jeunes gens avaient déblayé un espace convenable ; puis à l’aide de branchages entrelacés, ils avaient édifié une sorte de hutte aux vastes proportions, bien close et suffisante pour contenir tous les assistants. De la bruyère hachée servait de tapis. Ce fut le travail d’une journée.
Dès dix heures du soir, tous les invités se trouvaient au rendez-vous, et remplissaient le temple rustique.
Une quinzaine d’hommes furent postés, à une certaine distance, autour du petit bois, pour faire le guet et donner l’alarme en cas de danger.
Deux bouts de cierges brûlaient à l’autel. Des torches de résine plantées en terre éclairaient l’assistance tant bien que mal.
Le curé souhaita la bienvenue à ses paroissiens et dans un parallèle saisissant, il compara la scène de Bethléem avec la situation présente. Les larmes coulaient. Il fallut interrompre la cérémonie pour leur donner libre cours.
Enfin la messe commença et se poursuivit chantée à mi-voix, comme la prudence le demandait. Tous les assistants y communièrent. Que c’était beau de voir ces rudes visages, se relevant de la Table Sainte, les yeux pleins de larmes et le cœur brûlant du saint amour !
Instinctivement on se reporte à ces jours des catacombes, où les premiers chrétiens devaient aussi se cacher pour accomplir les actes de la religion.
Les fils aujourd’hui vaudraient-ils bien leurs pères ?

Après la messe, deux vieillards vénérables s’approchèrent de l’autel, pour remercier le pasteur du bonheur qu’il leur avait procuré durant cette nuit inoubliable. Puis d’une voix fortement émue, ils s’écrièrent : « Monsieur le curé, maintenant, laissez-nous faire. Nous avons le bon Dieu avec nous, nous ne craignons plus rien. »
– Eh bien, oui, mes amis, répond le curé, vive le saint Enfant Jésus !
Et ils se mirent à chanter, non plus discrètement, mais à pleine voix. Ils chantèrent jusqu’à l’aurore.

Saint-Philbert-du-Pont-Charrault


Source : Archives départementales de la Vendée, Bulletin paroissial de Saint-Philbert-du-Pont-Charrault, 1908, vues 008 et 009/009