Au temps des Guerres de Vendée, l’église de La Réorthe fut le théâtre d’un épisode peu connu, sinon localement. C’est dans le vieux clocher, la partie la plus ancienne de l’édifice, qu’un témoin de l’affaire en garde le souvenir.

La ReortheL'église de La Réorthe et sa grosse cloche convoitée par les Bleus
  

Située entre Chantonnay et Sainte-Hermine, la paroisse de La Réorthe appartient à cette zone tampon placée entre le Bocage insurgé et les communes patriotes de la Plaine. Sa position en bordure du Lay conférait à son territoire un intérêt stratégique pour le contrôle des points de passage comme Libaud ou le gué de Poêle-Feu tout près du bourg. Elle fut par conséquent âprement disputée, d’autant plus que les frères Béjarry, dont le château de la Roche-Louherie s’élève sur l’autre rive (1), avaient pris la tête du soulèvement dans ce secteur.

Un bon prêtre martyr et un jureur défroqué

La fracture entre Blancs et Bleus déchira le clergé de La Réorthe. Curé de la paroisse depuis 1764, Mathurin Billaud (1729-1794) rejeta la Constitution civile du clergé. On n’en attendait pas moins d’un prélat originaire de Chambretaud… Il fut par conséquent remplacé par Gabriel Liebert (1755-1820), son vicaire depuis 1788, qui, lui, prêta le serment constitutionnel, signant son premier acte en tant que curé de La Réorthe le 9 juillet 1791. Qu’advint-il des deux hommes ? Leur destin fut emblématique de la tourmente qui frappa l’Église sous la Révolution.

L’abbé Billaud fut contraint de s’éloigner de sa paroisse. Interné à Fontenay, il fut délivré par les Vendéens le 25 mai 1793, puis les suivit, jusqu’à trouver refuge avec quatre autres réfractaires (2) à Noirmoutier, dont Charette s’était emparé le 12 octobre 1793. Capturés par les Bleus après la reprise de l’île le 3 janvier 1794, ils furent fusillés près du château, probablement en même temps que d’Elbée et ses compagnons.

L’assermenté Liebert, quant à lui, ne tardera pas à jeter sa soutane aux orties et à se marier. On le voit signer, après les derniers registres paroissiaux en tant que curé, les premiers de l’état civil laïque en tant qu’officier public de la commune. Acheteur de biens nationaux, il occupera du reste plusieurs fonctions administratives avant de s’établir notaire à Féole, près de La Réorthe. Ce modèle de républicanisme aurait-il eu quelques remords sur ses vieux jours, puisqu’il se fit enterrer religieusement… ?
  

La Reorthe 1Le clocher de la Réorthe et sa girouette

La Reorthe 2Un ancien panneau sur le clocher indique la direction de Saint-Vincent(-Puymaufrais), aujourd'hui rattaché à Bournezeau, et de Saint-Martin-Lars(-en-Sainte-Hermine)
 

Les cloches de La Réorthe

L’église de La Réorthe fut, elle aussi, secouée par les événements, notamment lorsque le Directoire départemental prit un arrêté, le 16 frimaire an II (6 décembre 1793), ordonnant la réquisition des cloches des paroisses insurgées, afin de les fondre pour en faire des canons. Le clocher en possédait trois, dont la plus grosse baptisée « Estienne » – 80 cm de diamètre pour 304 kg – datait de 1504. Des ouvriers escortés de gendarmes vinrent s’en emparer au début de l’année 1794. Ils pénétrèrent dans l’église abandonnée, gravirent l’escalier du clocher avant d’en descendre une première cloche, la plus petite, puis la moyenne.

La plus grosse, en revanche, leur donna du fil à retordre. Trop large pour passer à travers l’étroit colimaçon, elle y resta coincée. Les ouvriers tentèrent d’abord de la briser, mais la cloche résista, rendant chaque coup de marteau qui rebondissait sur l’épais bronze dans un vacarme assourdissant. Ils se résolurent en désespoir de cause à casser le moyeu de l’escalier pour en élargir le passage. Vingt-cinq marches sur quarante-huit furent ainsi martelées.

Tout ce raffut finit par alerter le poste de Vendéens cantonné près du gué de Poêle-Feu. Commandée par Gaspard de Béjarry (3), la petite troupe marcha de ce pas sur La Réorthe. Du haut du clocher, les Bleus s’alarmèrent à son approche, préférant déguerpir avec leurs deux cloches (4), plutôt que tout perdre dans un combat. « Estienne » resta donc bloqué dans l’escalier jusqu’à la fin de la guerre, et bien au-delà. Il faudra attendre, après le Concordat, l’arrivée d’un nouveau curé à La Réorthe, M. Champaud, pour que la vénérable cloche soit enfin remontée à son emplacement d’origine. L’escalier, par contre, ne sera jamais réparé. On se contentera d’installer une barre métallique à la place du moyeu pour en sécuriser l’ascension.
  

La Reorthe 3« Estienne », la grosse cloche qui résista aux républicains. Aujourd’hui classée monument historique, elle est l’une des plus anciennes de Vendée. L’église de Châteauneuf, près de Challans, en possède une datée de 1487

La Reorthe 4On distingue, dans l’escalier du clocher, la partie centrale martelée par les Bleus
pour faire passer la grosse cloche
  

Les deux autres cloches disparues dans les flammes des fonderies de la République furent remplacées par deux nouvelles, une première en bronze en 1824 – de 70 cm de diamètre pour 198 kg – une seconde en fonte, de piètre qualité, en 1866.

Des travaux de restauration décidés en 2000 et menés par l’entreprise Bodet de Trémentines, ont nécessité la dépose des deux plus anciennes cloches, celles en bronze, les seules concernées par l’opération (5). Celle-ci fut menée de manière plus réfléchie qu’en 1794, puisqu’on procéda au démontage de la charpente de soutènement – le beffroi – pour descendre la plus grosse à travers une trappe située au-dessus du transept sud. La solution était simple, mais elle avait échappé à la jugeote des Bleus.
  

La Reorthe 5La grosse cloche descendue du clocher pour être restaurée

La Reorthe 6Le clocher de La Réorthe aura eu raison des Bleus
    


Notes :
1. Le château de la Roche-Louherie fut bombardé et incendié dès le mois de mars 1793 en raison de sa proximité avec cette ligne de front. Sa clôture conserve près de la grille d’entrée plusieurs boulets républicains. Il sera rebâti tel qu’il apparaît aujourd’hui en 1875, à l’exception de la chapelle reconstruite en 1857.
2. Jean-Léon Rodier, vicaire-général de l’évêque de Luçon, Louis Blanchard, curé du Bourg-sous-la-Roche, Jean-Paul Ballon, curé d’Ardelay et René Lusson, vicaire de Saint-Georges-de-Montaigu (Louis Delhommeau, Le clergé vendéen face à la Révolution, Siloë, 1992, p. 118)
3. Gaspard (1762-1825) était l’aîné des Béjarry. Contrairement à ses deux frères, Auguste et Amédée, tous officiers de l’Armée du Centre, il refusa de faire la Virée de Galerne, estimant que cette expédition était une folie et qu’il serait plus judicieux d’utiliser les atouts d’un bocage impénétrable pour continuer la lutte contre les républicains.
4. En ont-ils perdu une dans leur fuite ? Une tradition orale transmise à Poële-Feu rapporte en effet qu’une cloche aurait été cachée dans le lit de la rivière pour la mettre à l’abri. Si tel est le cas, elle n’en serait jamais sortie.
5. Les deux cloches de bronze furent parfaitement restaurées, en particulier la plus petite qui était fendue ; les bélières en acier remplacées par des pièces en inox ; les anses renforcées ; les pièces de fixation et le mécanisme refaits à neuf. Elles furent hissées dans le clocher le 26 novembre 2011, avant d’être remises en place le lendemain sur le beffroi. Cette restauration a permis de retrouver sur la grosse cloche une inscription qu’on peut ainsi lire : « Saint Étienne dont je porte le nom, défends le peuple et soutiens-le, fait l’année 1504. » On ne pouvait écrire devise plus vendéenne.