Beaucoup se sont émus de la dernière réforme de l’orthographe, que les éditeurs de manuels scolaires veulent appliquer pour la rentrée 2016. Les projets de simplification d’écriture de notre langue, jugée trop complexe, parfois irrationnelle, ne datent pourtant pas d’hier. Pensez donc qu’en 1795 d’aucuns annonçaient « qu’il allait se faire une révolution dans la langue comme dans le régime ».

SicardNotre gracile accent circonflexe est plongé au cœur d’une polémique soulevée par la nouvelle réforme de l’orthographe. Pas si nouvelle cependant, car elle fut initiée sous un gouvernement socialiste – celui de Michel Rocard, en 1990 – pour ressurgir un quart de siècle plus tard sous un autre gouvernement socialiste. Les héritiers de la Révolution se montrent toutefois plus frileux que leurs grands ancêtres, en n’égratignant guère que des accents et des traits d’union.

Un projet bien plus ambitieux, établi par Roch-Ambroise Sicard, professeur de grammaire (portrait ci-contre), et présenté à l’École Normale le 25 pluviôse an III (13 février 1795), ne visait rien de moins qu’à écrire le français phonétiquement, de telle sorte qu’« aucun son pût être représenté par deux signes différents, ou qu’un même signe pût représenter deux sons différents ». Sans doute inspiré par son travail avec les sourds-muets, Sicard appelait même à « proscrire radicalement l’alphabet usuel, pour le remplacer par un autre où tout son plein serait représenté par une voyelle particulière ». Il visait en effet les voyelles en prônant par exemple la suppression du -e- muet et des diphtongues.

La gazette « L’Ami des Citoyens » applaudit à cette idée. Elle clama « qu’il allait se faire une révolution dans la langue comme dans le régime, que Sicard avait déclaré une guerre à mort aux préjugés grammaticaux », que la Convention avait déjà tout approuvé et que par son ordre on fondait de nouveaux caractères pour l’imprimerie.

Hélas pour Sicard ! son ambitieux projet, qui aurait rendu illisible tous les anciens imprimés (encore un moyen révolutionnaire de faire table rase du passé…), rencontra de vives oppositions. Il fit alors volte-face, reniant son radicalisme orthographique pour plus de modération, à tel point que sa réforme tomba dans l’oubli.

Source : Le Centenaire de l’École Normale, Presses de l’École Normale Supérieure, 1994