Le Souvenir Vendéen a publié aujourd'hui sur sa page Facebook un article d'Édouard Tétreau paru cette semaine dans Les Échos : La repentance à géométrie variable. Il évoque le silence assourdissant sur les crimes fondateurs de la République française, alors que nos dirigeants politiques se répandent en repentances. Quand se décideront-ils à commémorer les massacres de la Révolution ? 

Les EchosDes massacres de Septembre 1792 à la Guerre de Vendée, les crimes et exactions commis durant la Révolution française sont aussi abondants dans les faits que timidement racontés dans les manuels d'histoire.
  

Ces dernières semaines, nous avons découvert que le président de la République faisait autre chose que de consacrer ses journées à parler à des journalistes, afin d’édifier sa gloire dans une kyrielle de recueils d’entretiens exclusifs, bientôt à peu près aussi nombreux que les livres composant « La Comédie humaine ». Il fait autre chose : il se repent. Un peu, du bout des lèvres, pour les insultes qu’il profère aux uns – les magistrats, qui seraient des lâches – et les sarcasmes qu’il inflige aux autres – les pauvres « sans-dents ». Mais, surtout, abondamment, et à micros grands ouverts, pour les crimes et fautes commis par la République française dans le passé récent ou lointain. Rarement dénués d’arrière-pensées électorales, ces exercices de repentance font mouche. La semaine dernière : les Tsiganes incarcérés par Vichy, et oubliés par la République jusqu’en 1946. Il y a trois semaines : les harkis, qui se sont battus pour la France et que la République a si mal traités, comme des soldats que l’on abandonne à l’ennemi. Et, de mai à juillet, les anniversaires commémorant la colonisation, la rafle du Vél’d’Hiv, et d’autres horreurs commises par la République française.

Ces exercices répétés de mémoire, dûment relayés par les programmes de l’Éducation nationale, étaient d’autant plus nécessaires que le gaullisme, celui de 1944 comme de 1958, avait à l’excès pris le parti inverse : occulter la honte de la collaboration et de la retraite d’Algérie, mettre les tabous sous le tapis, afin que le pays reprenne confiance en lui et se reconstruise. On doit à Jacques Chirac d’avoir soulevé ce couvercle-là, qui n’était pas à notre gloire.

Il y a tout de même dans ces exercices de repentance en boucle tout au long de l’année quelque chose de curieux. D’abord, ce plaisir sadomasochiste à se couvrir sans cesse la tête de cendres, à entretenir le sentiment de culpabilité générale, à aller toujours plus loin dans l’expiation. Comme une mécanique de suicide. Une nation peut-elle vraiment se réunir, être en paix avec elle-même, si ses chefs passent leur temps à exhiber, et exploiter électoralement, ses misères ? Peut-on relever un pays en ne lui proposant que l’image du regret de ce qu’il est et de ce qu’il a fait ?

Ensuite, il faut être aveugle ou de singulière mauvaise foi pour ne pas voir le caractère particulièrement sélectif de ces repentances. Tir groupé sur le XIXe siècle de la colonisation et le XXe siècle vichyste, et gaulliste. Mais pas un mot, pas une ligne, pas une stèle, pour les dizaines de milliers de victimes des crimes fondateurs de la République française, à savoir les exactions de la Terreur. Des massacres de Septembre 1792 au génocide vendéen, des 17.000 guillotinés du Comité de salut public aux chasses aux catholiques menées par les hébertistes, les crimes et exactions de la Révolution française, en particulier du 10 août 1792 au 28 juillet 1794, sont aussi abondants dans les faits que timidement racontés dans les manuels d’histoire. Quelle journée la République française a-t-elle choisie pour commémorer et faire acte de repentance de ces crimes-là ? On cherchera longtemps, et en vain.

Deux siècles après les événements, il serait temps de consacrer enfin une journée aux victimes de la Révolution française, et ainsi de vider ce qui est probablement le tabou le plus mortifère de l’histoire de France. Nous y sommes incités maintenant, pas uniquement parce que ni le président repentant, ni le Premier ministre, ni le ministre de l’Intérieur et des Cultes n’ont eu le courage, le 16 octobre dernier, d’aller à Rome assister à la canonisation de Salomon Leclercq, prêtre clandestin massacré à la prison des Carmes avec 190 autres prêtres en septembre 1792. Plus profondément, c’est parce que notre époque devient robespierriste, et pas seulement en France, qu’il faut l’antidote du travail de mémoire.

La légèreté et la rapidité avec lesquelles nous avons accepté l’état d’urgence et le non-respect de libertés individuelles fondamentales ; l’enthousiasme avec lequel, à droite comme à gauche, on parle de détention préventive ; les derniers sondages d’opinion montrant la progression spectaculaire des candidats aux extrêmes de la droite et de la gauche ; les clivages que l’on veut forcer, entre la droite et la gauche, entre les communautés, entre riches et pauvres ; l’intolérance religieuse : c’est un vent mauvais qui traverse la société française tout entière et qu’épouse bien vite une partie de son élite politique.

Le prochain président de la République, que l’on espère le plus éloigné possible de la droite et de la gauche jugulaires, pourra, dans un esprit de concorde, choisir une date incontestable pour ce travail de mémoire. Une date qui se substituerait aux autres, et encapsulerait tous les crimes et fautes commis par et au nom de la République depuis sa naissance. Par exemple, le 2 septembre, date du début des massacres de Septembre 1792, pendant lesquels des Français exécutèrent d’autres Français emprisonnés à cause de leur religion. Une date qui a l’avantage de démarrer l’année scolaire, et qui corrigerait un oubli séculaire de l’Éducation nationale. C’est la Terreur qui a donné le nom et la réalité du terrorisme. Si nous ne sommes pas capables de faire cet examen de conscience une fois l’an, d’admettre que les pires pratiques de la République française – de la colonisation à Vichy – sont probablement nées de l’acceptation inconsciente de cette barbarie originelle, ne nous étonnons pas d’être défiés par les mêmes instruments, logiques et pratiques. Pour lutter efficacement contre le djihadisme, il faut d’abord tuer le robespierrisme du XXIe siècle. À droite comme à gauche.

Édouard Tétreau (Les Échos, 2 novembre 2016)