Un lecteur m’a demandé à quel endroit d'Angers se trouvait la « prison nationale » mentionnée dans mon article d’hier. Ce ne fut pas seulement le dernier séjour de Stofflet, mais aussi celui de nombreux habitants des Mauges, victimes des persécutions sous la Terreur. 

Angers 1813Détail du plan d'Angers par Rudemare en 1813 (A.M. d'Angers) avec plusieurs lieux liés aux Guerres de Vendée : la porte Cupif (point d'attaque des Vendéens le 3 décembre 1793), la place du Ralliement (siège de la guillotine), le Champ de Mars (exécution de Stofflet), etc. On y distingue la place des Halles à l'angle nord-est de la ville close. 

Comme Nantes, Angers avait été transformé en ville pénitentiaire en 1793-1794 et comptait un grand nombre de lieux de détention aménagés dans les couvents, comme le Carmel (rue Lionnaise), le Calvaire (rue Vauvert), le Bon-Pasteur (rue Saint-Nicolas), les Pénitentes (boulevard Descazeaux), mais aussi le Grand Séminaire (rue du Musée) et le château qu’on appelait alors « prison de la Citadelle ». 

La « prison nationale », quant à elle, n’a pas été transformée. Il s’agit en fait de l’ancienne prison royale, qui se situait sur la place des Halles (actuelle place Imbach, au niveau du n°12). Ce quartier d’Angers concentrait à l’époque une bonne part de l’activité de la ville, avec la mairie, le tribunal et sa prison, et les halles (illustration ci-dessous). 
   

11 Fi 1849Les anciennes halles d'Angers (A.D. 49, 11 Fi 1849) 
   

Plusieurs témoignages nous donnent une idée effrayante de ce que fut ce haut lieu de la répression sous la Terreur : 

Benaben (1), le fameux révolutionnaire angevin qui nous a laissé un journal et une correspondance très précieux pour l’histoire de la Révolution (2), écrit ainsi le 5 novembre 1794 : « En allant voir Humeau, dont la maison se trouve près de la maison d’arrêt nationale, j’ai vu plusieurs fois Hudoux (3), membre de la Commission Militaire, faire sortir de cette prison un grand nombre de malheureux, accablés de vieillesse et d’infirmités. On en mit dans deux charrettes, parce qu’ils n’avaient pas la force de se traîner. Ayant demandé où on les conduisait, on me dit qu’on les menait à la fusillade ». 

« J’ai vu différentes fois des victimes attachées deux à deux sortir de la maison d’arrêt nationale, et d’autres hors d’état de marcher conduites dans des charrettes, et prendre le chemin de Boisnet, déclara au comité révolutionnaire d’Angers, le 28 octobre 1794, Jean Blanchet-Buisson, un chapelier qui résidait dans la rue Saint-Étienne. J’ai vu un jour un homme de peine, plus de moitié ivre, qui attachait des individus deux à deux ; il en mit plusieurs dans une charrette, dont l’un, ayant la tête en bas, mourut avant de sortir de la place des Halles. »

Le lendemain, 29 octobre 1794, c’est Marie-Pélagie Cheron, épouse Chateaurenaud, qui témoigne devant le même comité : «  Le jour que l’on fusilla 300 individus, je vis, chez Thierry, Martin-Lusson qui tenait une grosse pelote de ficelle, qu’il dit être destinée à lier des brigands à la prison nationale, et qu’il y allait pour les lier. En revenant, il dit qu’ils étaient liés et qu’ils étaient f… En effet, environ deux heures après, ce malheureux cortège sortit de la maison d’arrêt et fut fusillé dans la journée ».

Le 1er novembre, Marie Cheron, femme de Pierre Bedier, habitant place du Pilori, non loin de la place des Halles, passe à son tour devant le comité révolutionnaire : « Peu de temps après le siège d’Angers (3 et 4 décembre 1793), il fut amené environ cent prisonniers de Doué, tant hommes que femmes et enfants, lesquels furent mis à la maison d’arrêt nationale. Remplie de pitié pour ces malheureux, je me présentai à feu Fricard (4) pour les soulager. La femme Boutreux, ma voisine, instruite de mes démarches, m’accompagna à la municipalité et au Comité Révolutionnaire, où l’on nous répondit qu’on ne savait pas ce que c’était. Enfin nous nous présentâmes à la Commission Militaire, où l’on nous permit d’y aller ; Hudoux s’y opposa. Nous portâmes de la soupe et autres comestibles à ces malheureux pendant plusieurs jours. Nous parvînmes à faire transférer les femmes et les enfants au Calvaire, et les hommes à la Citadelle. Ces malheureux avaient été pris à Doué en fuyant les brigands. Cependant, en continuant nos soins au Calvaire, nous nous aperçûmes que douze de ces femmes avaient été fusillées. Nous obtînmes un arrêté portant permission aux habitants de réclamer les enfants ».

Source : F. Uzureau, La Prison nationale et les fusillades du Champ-des-Martyrs, L’Anjou historique, 1904-1905, pp. 643-646. 
   


Notes : 

  1. Né à Toulouse en 1746, Jean-Céleste-Gautier-Louis Benaben enseigna à l’Oratoire d’Angers et prit très tôt le parti de la Révolution. Il fut nommé commissaire civil du département du Maine-et-Loire près l’armée de l’Ouest, fonction pour laquelle il apporta un témoignage exceptionnel, notamment pour la Virée de Galerne.  
  2. La Terreur en Anjou, correspondance et journal de Benaben, éditions Pays et Terroirs, 2006. 
  3. Né à Angers en 1769, Jacques Hudoux fut juge, mais aussi accusateur public de la commission militaire Félix. Réprouvé pour ses actes pendant la période révolutionnaire, il mourut seul à Angers en 1839. 
  4. René Fricard mourut début juin 1794 « d’une maladie épidémique occasionnée par l’air infect qu’il avait respiré dans la prison ».