Un rapport adressé au ministre de la police générale le 26 décembre 1798 nous donne un aperçu de la situation en Vendée il y a tout juste 220 ans.

AN F7 3695-1-47En-tête de la lettre (A.D. 85, AN F7 3695/1-47) 
   

Ce document conservé aux Archives nationales a été envoyé au ministre par le commissaire du Directoire du département de la Vendée, le 6 nivôse an VII (26 décembre 1798). Son auteur met en garde contre le climat insurrectionnel qui règne depuis plusieurs mois dans les anciens foyers du soulèvement de 1793, en accusant, comme à l’accoutumée, les émigrés et les prêtres réfractaires. Il déplore qu’on en retire les cantonnements qui, seuls, peuvent garantir d’une part la tranquillité publique, d’autre part (ce qui est bien souligné dans le texte) la collecte des impôts. Voici le contenu de ce rapport : 

« Il résulte de tous les rapports qui me sont parvenus jusqu’à ce moment sur la situation politique de chaque canton de mon ressort au 20 frimaire dernier (10 décembre 1798), que l’esprit public, loin de s’améliorer, semble s’affaiblir sensiblement depuis quelques décades (1), notamment dans les parties cy devant insurgées, limitrophes des départements de la Loire inférieure, Maine et Loire et les Deux Sèvres, où il y a toujours eu plus d’agitation (2), et où la malveillance a toujours été plus active. Tout me porte à croire que les ennemis du gouvernement s’agitent en tout sens et mettent tout en œuvre pour susciter de nouveaux troubles dans les départements de l’ouest et y rallumer la guerre civile. Les renseignements que m’a transmis à ce sujet le commissaire près l’administration du canton du Poiré(-sur-Vie), dont je connois le patriotisme et le dévouement (…) s’accordent avec ceux qui m’ont été donnés par mes collègues près les administrations centrales de la Loire et du Morbihan (…)

Ces renseignements annoncent un plan d’une insurrection générale dont les chefs rebelles seront les agents principaux (3). Ils n’y réussiront pas j’en suis persuadé ; mais il ne faut pas se dissimuler que le peuple de ces contrées est travaillé par des agents secrets des émigrés, par les prêtres déportés ennemis irréconciliables du gouvernement républicain, qui se tiennent cachés dans la Vendée depuis le 18 fructidor (4) ; et malgré la tranquillité dont jouissent jusqu’à ce jour toutes les communes de ce département, je n’en vois pas avec moins de peine retirer tous les cantonnements de troupes stationnées dans l’intérieur, dans un moment où la surveillance des autorités civiles et militaires doit être plus active que jamais. La retraite de ces cantonnements, qui n’étaient pas déjà trop multipliés pour en imposer aux ennemis du gouvernement, favoriser son action, rassurer la marche des administrations, et activer la rentrée des derniers publics dans les cantons qui ont été le théatre de la guerre civile, produit généralement un mauvais effet : elle inquiète les patriotes et fait lever la tête aux mauvais sujets qui ne manquent pas de répandre que des besoins pressans attirent nos forces ailleurs. Si ces cantonnements ne sont promptement remplacés, il en peut résulter les plus graves inconvénients pour la tranquillité publique. Il ne faudra plus parler d’y percevoir de contributions, dont la rentrée occasionnoit déjà beaucoup de mécontentements et de murmures. Vous pressentez bien que les ennemis du gouvernement ne manquent pas d’employer tous leurs moyens pour entraver cette partie intéressante, que je suis et surveille avec tout l’intérêt qu’elle mérite. Permettez moi donc, citoyen ministre, de vous observer de nouveau qu’il serait peu prudent et très impolitique, selon moy, de ne pas entretenir dans les circonstances présentes des forces assez imposantes dans les dép(artemen)ts de l’ouest et notamment dans celui de la Vendée pour y comprimer et en imposer aux malveillans ; ce n’est qu’à ce prix qu’on parviendra à y maintenir la tranquillité dont il jouit et à y assurer l’exécution des lois (…)

Je n’ai pas manqué de faire part au général Travot, commandant les troupes stationnées dans ce département, de ma surprise de la retraite précipitée de plusieurs cantonnements dont il connoit comme moy l’utilité, et je ne doute point qu’il ne fasse tous ses efforts pour les faire remplacer, si le général Beaufort (5), commandant la 2e division militaire, lui en donne les moyens (…) » 

Source : Archives de la VendéeArchives de la guerre de Vendée conservées aux Archives nationales, AN F7 3695/1-47  
   


Notes : 

  1. La décade désigne la semaine de dix jours dans le calendrier républicain. 
  2. « Il y a, dans quelques communes de ce canton (de La Flocellière), des métayers qui ont des cornes à bouquins, dont ils se servent pour appeler aux repas, ainsi que pour épouvanter les loups ; ils s’en servent encore pour appeler leurs voisins à la veillée. Cet instrument donne de l’inquiétude, surtout lorsqu’il est entendu la nuit ; il rappelle les rassemblements qui se faisaient pendant la dernière guerre, qui s’opéraient de cette manière. » (A.D 85, L. 213, cité par A. Billaud, La Vendée sous la Directoire, p. 194)
  3. L’arrestation préventive de treize anciens chefs vendéens (Caillaud, Saint-Pal, Forestier, Savin, etc.), au printemps 1798, montre que les autorités républicaines craignent toujours un nouveau soulèvement. 
  4. Le coup d’État du 18 fructidor an V (4 septembre 1797) fut dirigé contre les royalistes devenus majoritaires aux élections de 1797. Il fut suivi de nouvelles persécutions, en particulier contre les prêtres réfractaires. 
  5. Jean-Baptiste Beaufort de Thorigny (1761-1825), général de brigade à l'époque où il combattait les Vendéens outre-Loire, promu général de division après sa participation à la défense de Granville (De Courcelles, Dictionnaire historique et biographique des généraux français, vol. 1, pp. 450 et suiv.).