Le mardi 24 décembre 1793, le citoyen Lair, adjudant de la garde nationale du Louroux-Béconnais, ayant arrêté deux prêtres et leur servante, amena ces trois personnes devant le juge de paix du canton, François-Marie Bidon. Voici leur interrogatoire (1)… 

AngersLocalisation des lieux cités sur le plan d'Angers (A.M. d'Angers, 1813) 
   

Pierre-Raoul Doguereau, ci-devant prieur-curé de Saint-Aignan d’Angers, 65 ans (2) :

Pourquoi avez-vous été dans l’armée des brigands ?
Étant exempt par la loi de l’exportation (3), je me suis rendu à la Rossignolerie (4), où étaient les prêtres exempts comme moi. Lorsque les brigands vinrent à la Saint-Jean à Angers (5), je suis sorti de ma prison et passai environ dix jours chez moi. De là je me rendis chez le nommé Guilleux, curé du Puiset-Doré (6). Après y avoir passé quelques jours, je me rendis à Saint-Florent-le-Vieil, où j’ai toujours resté. Lorsque l’armée des brigands a passé à Varades (18 octobre 1793), je les ai suivis et depuis je ne les ai point quittés dans leurs marches au Mans et à Angers. Je m’en suis revenu avec eux et les ai quittés à Ancenis (16 décembre 1793). De là je me rendais à Angers. J’assure n’avoir porté aucune arme

AB_Pierre_Raoul_Doguereau_1729Acte de baptême de Pierre-Raoul Doguereau (A.D. 49, registre BMS de Marcé, 1713-1733). Chose rare pour un registre paroissial, la mort est notée en marge.
   

Nicolas-Charles Chesneau, ci-devant curé de Montreuil-Belfroy, 72 ans (7) : 

 Pourquoi avez-vous été dans l’armée des brigands ?
– Étant exempt par la loi de la déportation, je me suis rendu à la Rossignolerie. Quand les brigands vinrent à Angers à la Saint-Jean, je passai en Poitou avec le curé Raoul Doguereau, ci-devant prieur-curé de Saint-Aignan d’Angers. Je fus chez le neveu du prieur-curé de Saint-Aignan d’Angers, curé du Puiset-Doré. De là nous nous rendîmes à Saint-Florent, où nous sommes restés. Nous avons passé la rivière lorsque les brigands l’ont passée. Nous les avons suivis jusqu’à ce jour tant au Mans qu’à Angers jusqu’à Ancenis, où nous les avons quittés. Lorsque nous avons été pris sur la commune du Louroux, nous nous rendions à Angers. 

AB_Nicolas_Charles_Chesneau_1722Acte de baptême de Nicolas-Charles Chesneau
(A.D. 49, BMS de Saint-Pierre d'Angers, 1722-1729)

   

Madeleine Neil, fille, domestique de Chesneau, ci-devant curé de Montreuil-Belfroy, âgée de 25 ans : 

Pourquoi avez-vous été avec les brigands ?
Lorsque mon maître a sorti de la Rossignolerie par l’armée des insurgés à Angers, je l’ai suivi au Puiset-Doré, et de là à Saint-Florent. J’ai passé la rivière avec l’armée des brigands. Je les ai suivis ainsi que mon maître au Mans et à Angers. De là je m’en suis revenue à Ancenis, où nous avons quitté l’armée. L’intention de mon maître était de se rendre à Angers.

Le juge de paix du Louroux, « vu que les trois susdits dénommés sont convaincus d’avoir suivi l’armée des brigands », les adresse au comité révolutionnaire d’Angers. Le mardi 31 décembre 1793, les deux curés furent interrogés par la commission militaire, dans l’ancienne église des Jacobins. 

Quels sont vos nom, âge et qualité ?
Pierre-Raoul Doguereau, âgé de 65 ans, ci-devant prieur-curé de Saint-Aignan d’Angers, prêtre non assermenté, natif de Marcé, domicilié à Angers.
Pourquoi, au lieu de rester à la Rossignolerie comme non sujet à la déportation, avez-vous suivi constamment les brigands ?
Ayant été délivré par eux, j’ai profité de la liberté, de commun avec tous les autres.

Quels sont vos nom, âge et qualité ?
Nicolas-Charles Chesneau, 70 ans, prêtre non assermenté, natif d’Angers et y demeurant.
Pourquoi avez-vous enfreint la loi et suivi les brigands ?
J’ai fait comme mon confrère Doguereau. Notre dessein était de nous en revenir, après avoir passé par Saint-Florent, Varades et Le Mans

Séance tenante, les deux prêtres, « respectables par leur âge et leur bonne conduite » (8), furent condamnés à mort (8) et exécutés le même jour sur la place du Ralliement, à quatre heures du soir, le dernier jour de l’année 1793. Le bourreau ramassa la tête des deux prêtres, et celle de Marie-Jeanne Oré qui fut exécutée en même temps, et les montra à la populace qui cria aussitôt : « Vive la République ! » (9).

Affiches AngersExtrait des Affiches d’Angers, n°3, 14 nivôse an II (3 janvier 1794). D'après l'abbé Gruget, c'est chez Antoine Raumant que furent arrêtés les deux prêtres. Le commandant de la garde nationale de Lésigné fut arrêté avec eux, conduit à Angers et exécuté lui aussi le 31 décembre 1793. Curieusement son nom n'apparaît pas dans les interrogatoires qui situent l'arrestation au Louroux-Béconnais. 
       


Notes : 

  1. F. Uzureau, Deux prêtres angevins guillotinés le 31 décembre 1793, L’Anjou historique, 1905, pp. 52-55. 
  2. Né le 16 mars 1729 à Marcé, et baptisé le lendemain (acte de baptême ci-dessus), Pierre-Raoul Doguereau fut nommé prieur-curé de Saint-Aignan d’Angers en 1762. 
  3. La loi du 26 août 1792 ordonnait la déportation des prêtres insermentés, sauf les prêtres sexagénaires et les infirmes qui, pour le diocèse d’Angers, furent enfermés dans à la Rossignolerie. L’endroit servi également de prison aux enfants de Vendéens âgés de 6 à 15 ans. Neuf prêtres et quarante-huit jeunes garçons y moururent. 
  4. Actuel lycée David d’Angers, dans le faubourg Bressigny. 
  5. Après leur victoire à Saumur le 9 juin 1793, les Vendéens entrèrent à Angers le 17 juin, sans combat, et occupèrent la ville jusqu’au 25. 
  6. Nommé curé du Puiset-Doré en 1784, Jacques Guigneux (et non Guilleux) refusa le serment, mais resta au pays durant toute la Révolution. 
  7. Nicolas-Charles Chesneau est né et a été baptisé le 16 janvier 1722, paroisse Saint-Pierre d’Angers (acte de baptême ci-dessus). Montreuil-Belfoy a fusionné en 1973 avec Juigné-Béné pour former Montreuil-Juigné, commune située au nord d'Angers. 
  8. Mémoires et journal de l’abbé Gruget, curé de la Trinité d’Angers, p. 27. 
  9. Motifs de leur condamnation à mort : 1° avoir eu des intelligences avec les brigands de la Vendée ; 2° avoir quitté la Rossignolerie, leiu destiné par le département à recevoir les prêtres, où ils devaient rester aux termes de la loi ; 3° avoir, après cette infraction à la loi, suivi les brigands de la Vendée dans leur marche contre-révolutionnaire, avoir excité et maintenu leur rassemblement tant par leurs discours que par leurs actions ; 4° avoir provoqué au rétablissement de la royauté et à la destruction de la République française. 
  10. Mémoires et journal de l’abbé Gruget…, p. 27.