En 1793-1794, la présence au Mans de Choletais, qui n’avaient pas voulu prendre part à l’insurrection vendéenne, incita des industriels à fonder dans cette ville une manufacture de « mouchoirs façon de Chollet ». Confrontée à bien des difficultés, cette modeste industrie prit fin avec la pacification de la Vendée et le départ des réfugiés. 

Le MansL'hôtel de Tessé et l'enclos de la Visitation, deux sites ayant accueilli au Mans
la manufacture des « mouchoirs façon de Chollet »
(plan de la ville du Mans par C. Aubry, 1736, BnF) 
   

La Statistique du département de la Sarthe parue en l’an X (1801-1802) nous apprend que « le séjour des Vendéens au Mans fit naître à quelques fabricans l’idée d’y établir une manufacture de mouchoirs, façon de Chollet. Cet établissement se trouva de suite monté à deux cents métiers ; mais ce succès n’a pas été de longue durée. Elle tomba faute de bras et surtout de matières premières. Il ne reste plus aujourd’hui qu’un très petit nombre de métiers » (1). 

Besnard veut la Visitation du Mans pour sa fabrique

Parmi les entrepreneurs qui se lancèrent dans cette aventure figure François-Yves Besnard, auteur bien connu des Angevins pour ses Souvenirs d’un nonagénaire, publiés en 1880 par Célestin Port. Cet ancien curé de Nouans, prêtre jureur (2), s’est lancé dans les affaires. Au début de l’année 1794, un de ses amis l’invita à venir au Mans et lui fit part de son projet « de fonder une fabrique de mouchoirs de Cholet par le moyen d’une foulle, qui se grossissait tous les jours, d’ouvriers de cette ville, que la loi (3) obligeait de quitter leurs foyers et qui déclaraient vouloir se fixer au Mans ». 

Besnard fit valoir ses compétences en la matière : « Outre que j’avais acquis quelques connaissances dans la fabrication des toiles de Mamers et de Fresnay (4), (…) je compris qu’il serait facile de faire envisager cette entreprise par le club comme un acte de patriotisme, alors qu’il s’agissait de donner du travail et du pain à de malheureux patriotes chassés de leurs foyers (…) Je revins donc au Mans (…) Tout était à créer, métiers, ustensiles, matières premières, teinturerie, blanchisserie, etc. Secondés par ces mêmes réfugiés, qui avaient hâte de gagner quelque chose par leur travail, nous en vînmes beaucoup plus tôt à bout que nous ne l’espérions. Avant la fin du troisième mois, nous avions 75 métiers battants, 4 à 500 fileuses, près de 1.000 individus occupés » (5). 

Cet apparent succès se heurta rapidement à des difficultés de fonctionnement et d’approvisionnement, pour finalement aboutir à la faillite. Un autre souci vint de la maison de la Visitation, ancien couvent que Besnard voulait acquérir (6), mais ce dernier dut ferrailler avec les administrateurs du département qui préféraient y installer le tribunal, et intrigua jusqu’à Paris. Ses manœuvres échouèrent cependant, ce qui dû sauver la chapelle de la Visitation de la démolition. 
   

Hotel de TesseL'hôtel de Tessé, devenu musée (A.D. 72, 2Fi08425) 

  

La fabrique de Rojou dans l’hôtel de Tessé

Un autre industriel réfugié de Cholet, le citoyen Rojou, eut plus de chance en parvenant à installer sa manufacture de fils et cotons façon de Cholet dans l’hôtel de Tessé, ancien palais épiscopal, malgré l’opposition de la municipalité qui envisageait de transformer le bâtiment en musée. Il faut dire qu’il bénéficiait du soutien du puissant représentant du peuple Garnier de Saintes. 

Bien que la guerre eût pris fin en Vendée en 1796, Rojou poursuivit son activité et demanda même la prolongation de son bail. Il exposa, dans une lettre datée du 1er décembre de cette année, qu’il avait tenu ses engagements de fonder une manufacture dite de mouchoirs façon de Cholet, « afin d’occuper des bras et de tirer de la fainéantise le plus d’individus qu’il pourroit employer » et « qu’il avoit de plus formé des apprentifs (sic), en tel nombre que sur 35 métiers battans dans l’intérieur de sa maion, sans compter ceux qu’il employ au dehors, il n’y en a plus que 4 occupés aujourd’huy par les Vendéens », ajoutant enfin « qu’il auroit le projet d’en établir encore 30 autres » (7). 

En dépit de ses efforts et de ses soutiens, l’affaire de Rojou périclita au fil des ans. Un mémoire rédigé vers 1800 note que « la Manufacture des mouchoirs façon de Chollet et celle de toiles peintes ont pendant un certain temps formé deux branches importantes pour la ville du Mans, mais leurs succès ont été éphémères. La première devait sa formation aux malheurs de la Vendée ; plusieurs fabricans réfugiés dans la commune du Mans trouvèrent quelques capitalistes qui leur fournirent les fonds nécessaires tant pour l’achat des matières, que pour établir des mécaniques et des métiers, jusqu’au nombre de deux à trois cents (…) Le calme s’étant ensuite rétabli dans les départements de l’Ouest, ces réfugiés retournèrent dans leur patrie » (8). 

La décadence de la fabrique du citoyen Rojou permit de relancer, en 1798, le projet d’installation d’un musée et d’une bibliothèque dans l’hôtel de Tessé. Ce qui fut fait l’année suivante (9). 
   


Notes : 

  1. L.-M. Auvray, Statistique du département de la Sarthe, an X, p. 217. 
  2. C’est lui qui a remplacé, très brièvement, l’abbé Bernier à la cure de Saint-Laud (Souvenirs d’un nonagénaire, t. II, pp. 45-46). 
  3. Le 20 février 1794, les représentants Garrau, Hentz et Francastel signèrent un arrêté ordonnant « à tous les réfugiés des pays révoltés dans les départements de l’Ouest, qui se sont retirés dans toutes les communes situées à six lieues au-delà des rives de la Loire et dans l’espace compris entre la Loire et la mer, depuis Nantes jusqu’à Tours » de s’établir à « au moins vingt lieues (près de 100 km) du théâtre de la guerre ». 
  4. Une pétition signée le 22 novembre 1793 indique que Besnard « faisait fabriquer des toiles à Nouans et aux environs et qu’il désirait quitter ce pays et fixer son domicile aux Alleuds, son pays natal, district de Vihiers, et y continuer le genre de fabrique, dont il était occupé » (Souvenirs d’un nonagénaire, t. II, p. 63). 
  5. Souvenirs d’un nonagénaire, t. II, pp. 81-82. Les chiffres qu'il avance semblent exagérés. 
  6. Il avait installé sa fabrique dans les bâtiments situés dans l’enclos de la Visitation, mais pas dans l'ancien couvent. 
  7. Paul Cordonnier, Les mouchoirs de Cholet, une industrie importée au Mans pendant la Révolution, 1940, pp. 12-13. 
  8. Ibidem, p. 16. 
  9. Les 300 tableaux et les quelque 80.000 ouvrages, en bonne partie saisis sur les biens du clergé et des émigrés, trouvèrent ainsi leur place dans ce qui fut l’un des premiers musées de France.