L’année 2019 marquera le 180e anniversaire de l’incendie qui dévasta l’Entrepôt des Cafés, ce vaste bâtiment de sinistre mémoire, dans lequel s’entassèrent, au cours de l’hiver 1793-1794, 8 à 9.000 prisonniers vendéens ; presque tous périrent dans des conditions effroyables. Il n’en reste plus aujourd’hui que l’entrée, le reste ayant entièrement brûlé dans la nuit du 21 au 22 septembre 1839. 

AD_Brocard_1839Acte de décès du sergent Brocard qui « a été trouvé mort dessous les décombres de l’incendie de l’Entrepôt » (A.M. Nantes)
      

L’Entrepôt des Cafés se situait dans un quadrilatère enfermé entre les actuelles rues Lamoricière, Dobrée et Bayard. Cet immense bâtiment, initialement destiné à stocker les denrées coloniales débarquées dans le port en contrebas, se vida sous la Révolution en raison de la guerre avec l’Angleterre, qui ruina le commerce atlantique. 

Plan de Nantes 1795Localisation de l'Entrepôt des Cafés sur le plan de Nantes par Coulon et Boudet (1795). Le Sanitat fut aussi transformé en prison sous la Révolution. 
   

On lui trouva sans peine une autre fonction quand affluèrent à Nantes des milliers de Vendéens capturés au terme de leur Virée de Galerne, surtout après le désastre de Savenay, le 23 décembre 1793. 8 à 9.000 prisonniers furent ainsi misérablement entassés dans les étages de cet entrepôt ; la quasi-totalité succomba rapidement à cause du typhus ou des exécutions de masse, noyades en Loire ou fusillades dans les carrières de Gigant. 

Entrepot des Cafes 1La plaque inaugurée en 1994 à l'entrée de l'ancien Entrepôt des Cafés

Entrepot des Cafes 2L'entrée de l'ancien Entrepôt des Cafés au n°2 de la rue Lamoricière
   

Vidé de ses malheureux occupants, le bâtiment fut nettoyé et transformé quelques années plus tard en caserne de cavalerie, dont on voit encore le tracé sur le cadastre établi en 1834 (illustration ci-dessous). 

CadastreL'ancien Entrepôt des Cafés (en clair) sur le cadastre de Nantes, 1834 (A.D. 44) 
      

Le grand incendie de 1839

Cinq ans après, un terrible incendie le réduisit en cendres. Voici le récit de cette nuit du samedi 21 au dimanche 22 septembre 1839, rapporté par le journal Le Breton du 23 septembre 1839 : 

« C’est sous l’impression d’une profonde tristesse que nous venons rendre compte de l’événement qui a eu lieu dans la nuit de samedi à dimanche. On n’a pas mémoire d’un plus grand désastre depuis l’explosion de la poudrière du château et l’incendie du théâtre Graslin (1)

Le spectacle, au Grand-Théâtre, venait de finir, à dix heures et demie environ : des sous-officiers du 8e lanciers en revenaient et rentraient à leur quartier, lorsqu’ils aperçurent des flammes qui s’élevaient au-dessus du bâtiment à gauche en entrant. Ils courent en grande hâte : la sentinelle qui se tient à la porte de la rue de l’Entrepôt (2) n’avait rien pu apercevoir. Tous les lanciers étaient couchés ; la nuit était froide ; les gardes de nuit se tenaient dans les écuries, et quand l’alarme fut ainsi répandue, le feu avait déjà fait des progrès effrayants. 

Dans le quartier, la garde veillait, selon l’usage ; mais on sait que le feu se concentre longtemps dans le foin avant d’éclater, et en effet les premières flammes n’ont paru qu’après avoir embrasé le plancher du premier étage, où se trouvaient couchés les lanciers : ceux-ci, réveillés en sursaut par les cris d’alarme, se sont empressés d’éviter un imminent danger par une prompte retraite ; car les flammes et la fumée ont empêché de rien sauver dans cette portion du quartier : vêtements, lits, équipements, tout a été brûlé, mais aucun lancier n’a été blessé. 

Pendant que les hommes de garde répandaient en toute hâte la nouvelle par la ville, et qu’à pied et à cheval ils allaient demander des secours aux casernes de l’infanterie et donner avis aux autorités, on faisait évacuer les écuries, en poussant au-dehors confusément tous les chevaux, dont aucun n’a péri. 

Bientôt de toutes parts pompes et travailleurs sont accourus. Le feu gagnait avec rapidité ; il était déjà à l’angle du bâtiment, et deux pompes, incomplètement alimentées par le puits du quartier, essayaient, mais en vain, de s’opposer à ses progrès. Au-dessus de la porte principale, à l’abri d’un mur de refend, les travailleurs eurent plus de succès ; on employa la hache, et là toute communication fut coupée. On y dirigea en sûreté plusieurs tuyaux qui eurent un bon effet. 

Mais, en peu d’instants, les flammes étaient arrivées à l’angle du bâtiment, et s’y déployaient avec fureur ; partout les fourrages, les poutres et les soliveaux desséchés de cette ancienne construction leur procuraient un aliment actif : il leur suffit de quelques minutes pour envahir complètement d’un bout à l’autre l’aile du bâtiment qui aspecte le nord et s’étend de l’avenue de l’Entrepôt à la Chésine. À l’extérieur, la rue Bayard, à l’intérieur une ruelle de cinq ou six pieds isolaient ce brasier et laissaient à l’air une libre circulation pour l’entretenir (…) 

Les sapeurs-pompiers vinrent : il ne s’agissait pas de chercher à préserver les bâtiments enflammés, il fallait les sacrifier, et toute la tâche consistait à y concentrer le feu et à préserver les bâtiments voisins (…)

Les travailleurs étaient nombreux, soit en citoyens, soit en pompiers, soit en militaires du 43e de ligne et du 8e lanciers : partout le travail s’était organisé utilement. Une chaîne s’était formée jusqu’à la Loire. Ailleurs, on prenait l’eau dans les puits et dans la petite rivière de la Chésine (…)

Les autorités du département et de la ville, soit civiles, soit militaires, vinrent sur les lieux avec M. le lieutenant-général d’Erlon et son état-major, et M. le maire de Nantes avec ses adjoints. M. le préfet avait été retenu chez lui par une attaque de goutte. 

À minuit, deux grands bâtiments étaient en feu : ils n’offraient plus qu’un immense brasier, et pourtant la pluie tombait alors en torrents. Si elle contribuait à préserver les bâtiments voisins, elle était de nul effet pour éteindre l’incendie, tant le foyer était ardent, et, d’autre part, elle rendait excessivement rude et pénible la tâche des travailleurs qui avaient tous leurs vêtements traversés ; cependant nulle part le zèle ne s’est démenti dans cette triste nuit. 

À deux heures, la part au feu était faite ; ce fut lorsque deux énormes pans de murailles, de cinquante pieds de hauteur et de plus de deux cents pieds de développement (3), s’écroulèrent à la foi, et engloutirent une troupe entière de travailleurs sous un amas de décombres. Ce fut une horrible scène à voir, à la lueur de la vaste torche qui éclairait ce désastre, que cette masse sombre et fumante qui venait de s’affaisser à l’endroit même où l’on distinguait, quelques secondes auparavant, des hommes intrépides, de généreux citoyens se dévouant au danger ; ce furent des cris déchirants, des gémissements lugubres, auxquels succéda un silence plus affreux encore. 

La ville entière attendit le jour avec angoisse pour connaître l’étendue des pertes qu’elle avait faites. 

Ce matin, les premières fouilles ont accusé la découverte de dix cadavres ; la plupart sont méconnaissables ; quelques-uns n’étaient plus que d’informes lambeaux. On cite parmi les victimes quatre honnêtes artisans, pères de famille ; le fils d’un entrepreneur de messagerie ; quelques soldats de la garnison et un fourrier, employés dans les bureaux de l’état-major. 

Les blessés sont au nombre de quarante environ, parmi lesquels dix-huit ont reçu des blessures tellement graves, que quelques-uns donnent de sérieuses inquiétudes. Le plus grand nombre appartient au 43e régiment de ligne, et l’on compte parmi eux le chirurgien-major, un capitaine et un lieutenant. » 
  

AD_1839Les actes de décès des cinq victimes civiles de l'incendie, dans le registre d'état civil du 6e canton de Nantes pour l'année 1839 (A.M. Nantes)
   

Les noms des victimes ont été enregistrés dans le registre des décès du 6e canton de Nantes (A.M. Nantes, Décès de 1839, vue 35/43). Il s’agit de Pierre-Honoré Loisy, charron, 22 ans ; Germain Gousset, bottier, 40 ans ; Jean-Baptiste Lizé, marchand de draps, 61 ans ; Frédéric Moulard, couvreur, 36 ans ; et Julien-Antoine-Désiré Marchand, charron, 18 ans. On ne trouve pour les militaires, page suivante, que l’acte de décès d’Étienne-Joseph Brocard, sergent à la 5e compagnie du 1er bataillon du 43e régiment de ligne, 45 ans, originaire de Lons-le-Saunier. Tous ces actes se terminent par : « a été trouvé mort dessous les décombres de l’incendie de l’Entrepôt, sixième canton, hier, vers midi ».

Le 1er octobre 1938, un service funèbre fut célébré à leur intention dans la cathédrale Saint-Pierre, qui n’était pas assez vaste pour accueillir toute l’assistance. 

Medaille 1839Médaille frappée en souvenir de Germain Gousset, victime de l'incendie de 1839
    


Notes : 

  1. L’explosion de la poudrière du château de Nantes eut lieu le 25 mai 1800 (la cathédrale, plusieurs églises et une centaine de maisons furent touchées par la déflagration) ; le théâtre Graslin fut ravagé par un incendie le 24 août 1796. 
  2. Actuelle rue Lamoricière. 
  3. Plus de 15 m de haut et plus de 60 m de long.