Le samedi 1er février 1794 eut lieu à Avrillé, à l’écart d’Angers, une fusillade de plusieurs centaines d'hommes et de femmes extraits de la prison nationale, de celles du Bon-Pasteur, du Calvaire et du Château. Trois ans plus tard, le mardi 31 janvier 1797, une pièce de théâtre racontant cet épisode de la Terreur, sur un ton radicalement anti-jacobin, fut jouée avec succès au théâtre de la place du Ralliement. 

Les Affiches d AngersExtrait des Affiches d'Angers du 15 pluviôse an V (3 février 1797)
qui encense la pièce de Louis Papin (A.D. 49)

   

Cette pièce fut écrite par Louis-Guillaume Papin, professeur d'histoire à l’École centrale d'Angers. Né à Baugé (paroisse Saint-Laurent) le 15 février 1773, il avait pris fait et cause pour la Révolution dès ses débuts et avait même abjuré le prénom de Louis en 1792, pour prendre celui d’un homme dont les vertus privées et publiques étaient l’objet de son admiration : « le tendre, l’éloquent Cérutti » (1). Il s’enrôla en 1793 et fit la guerre en Vendée dans le bataillon soldé d’Angers, avant de revenir à des activités civiles à la fin de l’année 1794, puis à l’enseignement. 

Parmi ses écrits figure une pièce en deux actes, parue à Angers et jouée pour la première fois le 31 janvier 1797 Les Détenues au Calvaire d'Angers ou la générosité récompensée par l’amour. Ce drame évoque le martyre des 103 femmes de la prison du Calvaire (située au 8 de la rue Vauvert, dans le quartier de la Doutre), fusillées le 1er février 1794 à la Haie-aux-Bonshommes d’Avrillé. 

À cette époque, rapporte le chanoine Uzureau (2), le président de la commission militaire s’appelait Félix, connu pour sa féroce cruauté ; Scotty était secrétaire du représentant du peuple Francastel ; au Calvaire, Trotouin, administrateur de cette prison, était réputé pour son humanité. Papin les mit tous trois en scène, en même temps que plusieurs autres.

Fusillade AvrilleScène des fusillades au Champ des Martyrs d'Avrillé en 1794
   

Une pièce de théâtre pour raconter la fusillade

Voici les personnages de la pièce : 1) Mme Dorsan, détenue ; 2) Mlle Adèle Dorsan, sa fille, détenue ; 3) Dorval, jeune garde national ; 4) Melcourt, ami de Dorval, officier du poste : 5) Corbin (Trotouin), administrateur du Calvaire ; 6) le président de la commission militaire ; 7) Torcy (Scotty), secrétaire du représentant du peuple Francastel. 

La scène se passe dans la cour du Calvaire d'Angers, le 2 février 1794, lendemain de la fusillade. Au lever du rideau, on entend sur le théâtre le tambour de la garde montante, puis une voix qui crie : Peloton ! Halte ! Front ! À droite, alignement ! Un caporal et un fusilier viennent relever le factionnaire placé à la porte qui fait le fond de la scène. 

Dorval, jeune garde national, raconte à son ami Melcourt qu'il aime une jeune fille, détenue avec sa mère par ordre du président de la commission militaire qui voulait l’épouser. Il craint qu'elle n’ait été fusillée la veille. L'administrateur du Calvaire le rassure sur l'existence des deux prisonnières. 

Dorval veut s'adresser au Département pour obtenir leur mise en liberté, mais le citoyen Corbin lui fait observer que ces hommes de bien, estimés et chéris de tous ceux qui leur ressemblent, ont été dépouillés de toutes leurs attributions et sont muets et tremblants sous la verge de fer qui opprime le pays. De nouvelles démarches en faveur des dames Dorsan les perdraient inévitablement. Cette longue conversation est remplie de détails sur les jugements par F (3) rendus par la commission militaire et les circonstances qui accompagnent le départ des malheureuses prisonnières pour la fusillade. Les dames Dorsan entrent en scène et supplient Dorval de ne pas faire de nouvelles démarches en leur faveur. 

Au commencement du deuxième acte, Melcourt retient son ami, qui a formé le projet de tuer le président de la commission militaire. L’administrateur de la prison leur apprend qu'un arrêté du représentant du peuple en mission dans le département autorise les républicains à sauver une détenue en l’épousant. Dorval refuse d'avoir recours à un semblable procédé qui ressemblerait à de la contrainte, les dames Dorsan appartenant à la noblesse, tandis que lui n'est qu'un roturier. Il se décide à aller exposer sa situation à un de ses amis, le citoyen Torcy, secrétaire du représentant du peuple. 

Le président de la commission militaire entre au Calvaire et, dans un monologue, expose ses projets sur Adèle. En redoublant de rigueur envers elle et sa mère, il l’obligera à se soumettre et à accueillir sa demande. Il ne cache pas que les trente mille livres de rente, que possède sa victime, sont pour beaucoup dans son désir de l’épouser. Entrée des dames Dorsan, qui rejettent avec horreur ses avances. Il feint d'avoir pour elles de la pitié. La jeune fille lui reproche le sang qu'il fait verser chaque jour. Dans la colère, le président appelle l'administrateur de la prison et lui ordonne de faire conduire les deux détenues au Bon-Pasteur, où l’on prépare une fusillade pour le lendemain. Celui-ci refuse d’obéir. Le président appelle la garde, Melcourt entre avec quatre fusiliers et se refuse aussi à exécuter les ordres du président, qui se retire en fureur.

Dorval revient. Il a obtenu un ordre de mise en liberté pour les dames Dorsan, en déclarant qu'il allait épouser Adèle. Mais il proteste qu'il renoncera à demander l'exécution de cette promesse supposée. C'est Mme Dorsan qui, avec le consentement de sa fille, offre à Dorval la main de celle-ci. 

Le président rentre, suivi de quatre hommes armés de sabres, auxquels il ordonne de saisir les dames Dorsan, ainsi que Dorval qui veut les défendre. La garde accourt et croise les baïonnettes contre les satellites du président. On va en venir aux mains, lorsque arrive Torcy, secrétaire du représentant du peuple. Celui-ci apporte un arrêté destituant de ses fonctions le président de la commission, qui se retire en menaçant ses adversaires de la vengeance du Comité de Salut public. Mais Torcy les rassure et les invite à être heureux. 
   

AvrillePlaque posée en 1997 dans l'enclos de la Haie-aux-Bonshommes d'Avrillé 
   

Les Jacobins d’Angers dans le viseur de la pièce 

Plusieurs citations de la pièce, particulièrement applaudies, mirent en fureur les Jacobins d'Angers : 

Sur Francastel, représentant du peuple : Je l'ai vu, environné de prostituées, égayer de dégoûtantes orgies par des arrêts de mort. Je l’ai vu, du haut de sa fenêtre, repaissant ses yeux du spectacle d'un égorgement affreux, et savourant avec ivresse l'agonie cruelle de ses tristes victimes. (Francastel, qui habitait l'hôtel de Maquillé, apercevait les fusillades du Port-de-l'Ancre, après le siège d'Angers) 

Sur Félix, président de la commission militaire : Je le vois d'ici avec son œil faux et perfide, sa voix contrainte, son ton hypocrite, et son visage dont la douceur affectée laisse percer je ne sais quoi de farouche

Sur les membres de la commission militaire et du comité révolutionnaire : En vain j'ai fatigué de mes prières et de mes cris les membres du comité révolutionnaire et de la commission ; les monstres n'ont ni oreilles, ni cœur, ni entrailles. Au comité sanguinaire et au tribunal assassin, on n'ouvre l'oreille qu'aux dénonciations, et la bouche que pour prononcer les incarcérations ou des arrêts de mort. Les Jacobins et leurs sbires sont plus féroces que les tigres ; ceux-ci, en effet, n'arrosent point les forêts du sang de leurs semblables, et les farouches Montagnards rougissent tous les jours la terre de sang humain, et du sang précieux de l'innocence.

Sur la fusillade du 1er février 1794 : Deux membres de la commission militaire, deux monstres dont le nom fait peine à prononcer et que l’enfer sans doute a vomis sur la terre (Vacheron et Morin), étaient venus la veille, accompagnés de leurs farouches licteurs ; ils s'étaient fait conduire de chambre en chambre et avaient pris les noms des infortunées qui y étaient renfermées. Qui es-tu ? D'où es-tu ? Pourquoi es-tu ici ? Voilà toute l’instruction, toutes les formalités qui précèdent ces jugements affreux. Interdites et tremblantes, les détenues balbutient avec peine une réponse qu'on n'écrit même pas ; leurs noms sont sur-le-champ apostillés d’un F, et ce F est une sentence irrévocable, un arrêt de mort ! J'ai vu condamner ainsi des infortunées étendues sur le lit de la mort, et qu'on en tirait pour les charger et les entasser sur des tombereaux ! J’ai vu conduire au supplice la vieillesse caduque et la faible enfance. J'ai vu ce que la beauté a de plus noble et de plus frappant, ce que les grâces ont de plus touchant et de plus aimable, ce que la vertu et le malheur réunis ont de plus attendrissant, j'ai vu tout cela conduit au trépas et presque enseveli vivant. Bourreaux, où entraînez-vous ces tendres victimes ? Quel crime ont-elles  commis ? Elles sont dans l'âge de l’innocence, elles comptent à peine seize ans ! Entendez-vous leurs cris perçants, leurs cris douloureux ? Voyez-vous couler leurs larmes ? Voyez-vous leurs yeux élancés vers le ciel dont ils implorent la justice ? Barbares, vous n'êtes point émus ? Cœurs de bronze, vous n'êtes point navrés, déchirés à ce spectacle ? Ô ciel, et ces monstres se disent des hommes ! Allez, cruels, allez immoler la beauté qui vous demande la vie ! Revenez, tout couverts de sang, demander votre salaire. — Ces infortunées, attachées deux à deux, étaient conduites au lieu de leur supplice, aux acclamations d'une population effrénée, qui insultait lâchement à leur malheur. On voyait à la tête de cet affreux cortège, tous ces monstres à grand sabre et à moustaches, montés sur des chevaux superbes, et précédés d'une musique nombreuse, parce qu'en effet ces exécutions horribles sont pour eux des jours de fête. On les a vus, plus fiers que des triomphateurs romains, revenir de ce champ de carnage, les bras nus et dégoûtants de sang ! Les lâches ! Ils avaient été plus loin que la mort même, et ils se vantaient d’avoir haché leurs victimes ! Leurs satellites rapportaient à leurs baïonnettes ensanglantées les tristes vêtements des malheureuses qu'ils avaient égorgées et dépouillées de sang-froid. — Il fallait les voir, hier, accoupler et garrotter impitoyablement leurs victimes. Sarcasmes grossiers, propos insultants, traitements barbares, rien n'a été omis de ce qui pouvait rendre leur agonie plus cruelle. J'ai vu ces monstres. spéculer froidement sur les dépouilles de ces infortunées ; je les ai vus se disputer et se battre pour conduire au trépas les plus richement vêtues. J'ai vu leurs mains sacrilèges arracher le voile de la pudeur, et attenter à la beauté. Tout retentissait de cris et de sanglots ! Eux seuls impassibles et froids repoussaient avec barbarie les malheureuses qui embrassaient leurs genoux. Ici une mère demandait qu'on épargnât sa fille ; là une fille éplorée sollicitait la grâce de sa mère. Soins superflus ! Les bourreaux ont tout immolé… 

Représailles jacobines après le coup d'État de 1797

Cette pièce, qui mettait en scène des événements dont le souvenir était encore présent dans toutes les mémoires, et des personnages que chacun pouvait désigner par leurs noms, attira la foule au théâtre et fit le plus grand honneur à son auteur. Attaqué par un journal jacobin d'Angers, L'Ami des Principes, Papin fut défendu par Les Affiches d'Angers.

Arrive le coup d'État du 18 fructidor (4 septembre 1797). Les Jacobins angevins qui n'avaient pu pardonner à Papin le succès obtenu par son drame, entreprirent de le faire destituer de ses fonctions de professeur d’histoire à l’École centrale. Sur l’ordre du Directoire exécutif, le ministre de la Guerre enjoignit, le 9 octobre 1797, à Papin de se rendre à l'armée, où il fut appelé en qualité de réquisitionnaire. Le 28 octobre, l'administration départementale déclara sa chaire vacante. Il reviendra à Angers en 1800 comme secrétaire particulier de Pierre Montault-Desilles, premier préfet du département de Maine-et-Loire. 
   

Les Affiches d Angers 2Extrait des Affiches d'Angers du 19 pluviôse an V (7 février 1797) rapportant les attaques jacobines contre la pièce (A.D. 49)
   


Notes : 

  1. C. Port, Dictionnaire du Maine-et-Loire, édition révisée, t. III, p. 86.
  2. F. Uzureau, À propos de la fusillade du 1er février 1794 au Champ des Martyrs d’Avrillé, L’Anjou historique, 1939, pp. 107-112. La description de la pièce de théâtre reproduit son article.  
  3. La sentence de mort était très sommairement définie par la lettre « F » pour « à fusiller » ou « G » pour « à guillotiner ».