Normand d’origine, Gustave Flaubert avait beaucoup d’imagination – faute de preuves – quand il s’enorgueillissait d’une ancêtre améridienne ou d’un aïeul vendéen compagnon d’armes de Lescure et de La Rochejaquelein. 

Gustave FlaubertPortrait de Gustave Flaubert adolescent, par Caroline Franklin-Grout (1883, BnF)
    

L’écrivain a fait part de cette ascendance pittoresque dans deux lettres. Il adressa la première à George Sand, en juin 1868 : « Enfin, vous avez fait un maître livre, allez ! (1) Et qui est très amusant. Ma mère prétend que ça lui rappelle des histoires qu’elle a entendues étant enfant. À propos de Vendée, saviez-vous que son grand-père paternel a été, après M. de Lescure, le chef de l’armée vendéenne ? Ledit chef s’appelait M. Fleuriot d’Argentan. Je n’en suis pas plus fier pour ça ; d’autant plus que la chose est problématique, car le père de ma mère, républicain violent, cachait ses antécédents politiques… » 

La seconde lettre, datée de Croisset le 18 septembre 1877, est envoyée à Mme Roger des Genettes : « Je veux vous dire bonjour (…) avant de partir vers les lieux qui vous ont vue naître ; car demain je prends mon vol, pour Bouvard et Pécuchet (2), vers Séez ; ce sera ma première étape, et je passerai par Argentan qui est un peu aussi ma patrie, puisque mon arrière-grand-père, M. Fleuriot (le compagnon de La Rochejacquelin) était de ce pays-là. Et dire que je ne me suis pas servi de cette parenté pour "faire" ma tête dans le noble faubourg ! Je suis plus fier de mon aïeule la sauvagesse, une Natchez ou une Iroquoise (je ne sais)… » 

Un aïeul « chef de l’armée vendéenne »… mort en 1785 ! 

L’arrière-grand-père de Gustave Flaubert, dont il est question dans les deux lettres, s’appelait Jean-Baptiste-Joseph Fleuriot. Mais hélas pour notre romancier, cet aïeul né à Caen en décembre 1712, marié à Magny-le-Freule (Calvados) le 13 novembre 1758 avec Marie-Anne-Françoise Le Pouterel, est mort à Argences (Calvados) le 11 septembre 1785. Un peu trop tôt, par conséquent, pour rejoindre les héros de 1793 !

Son fils Jean-Baptiste-François Fleuriot (Argences 1763 – Pont-l’Évêque 1803), ce « républicain violent » dont parle Flaubert dans sa première lettre, était médecin. Il épousa, le 27 novembre 1792 à Pont-l’Évêque, Anne-Charlotte-Justine-Camille Cambremer (de Croixmare), qui mourut une semaine après lui avoir donné une fille, Anne-Justine-Caroline, la mère de Gustave Flaubert. 

Difficile dans ces circonstances de trouver chez ces Fleuriot la preuve d’un engagement dans l’armée vendéenne auprès de Lescure ou de La Rochejaquelein. 

La fantaisie du romancier plutôt que la preuve du généalogiste

À l’instar de Victor Hugo et de ses soi-disant origines vendéennes (3), l’imagination de Flaubert a bel et bien pris le pas sur sa généalogie. Ses aïeux maternels Fleuriot étaient en fait originaires d’Argences, près de Caen, et non d’Argentan dans l’Orne, comme il l’écrit. Quant à son arrière-grand-père, qui aurait été « après M. de Lescure, le chef de l’armée vendéenne », il a manqué le soulèvement vendéen de près de huit ans ! 

L’idée de cette ascendance lui vient de sa mère. Anne-Justine-Caroline Fleuriot, qui n’avait pas encore dix ans lorsque son père mourut, fut recueillie par sa famille maternelle. C’est dans ce milieu de petite noblesse normande qu’elle aurait écouté les récits de la Grande Guerre de 1793 et de ses héros. En particulier d’un certain Fleuriot, chef royaliste, auquel elle s’est rattachée. 

Il y eut deux frères de ce nom : Jacques Fleuriot de La Freulière, né à Ancenis en 1736, blessé grièvement à la bataille de Nantes le 29 juin 1793 et mort le 10 juillet à Saint-Florent-le-Vieil ; et son frère Nicolas-Jacques, né à Ancenis en 1738, qui devint généralissime de la Grande Armée catholique et royale en remplacement d’Henri de La Rochejaquelein. Il survécut à la guerre, fut maire d’Oudon, et mourut en 1824. Bien entendu, rien ne les relie aux Fleuriot d'Argences. 

FLEURIOTAu cimetière d'Oudon, la tombe de Jacques-Nicolas Fleuriot de La Freulière
et la plaque posée par le Souvenir Vendéen en 1983

   

Bien que cela sorte du cadre de notre sujet, on ne trouve pas non plus de trace, dans la généalogie de Flaubert, de son « aïeule la sauvagesse, une Natchez ou une Iroquoise », dont il était si fier. Si l’un de ses ancêtres, Jean-François Le Pouterel, s’est en effet établi en Nouvelle-France au XVIIe siècle, on ne lui connaît aucune union avec une autochtone. Mais pourquoi s’encombrer de preuves généalogiques quand l’imagination a tant à offrir au romancier ? 
   


Notes :

  1. Flaubert parle du roman Cadio de sa correspondante.
  2. Roman posthume de Flaubert, publié en 1881. 
  3. Simone Loidreau, Les origines vendéennes de Victor Hugo : légende ou vérité ? Revue du Souvenir Vendéen, n°135 (juin 1981), pp. 14-44.