Dans une déclaration adressée à la Convention en novembre 1794, le général Cordelier mentionne « un grand nombre de noyades et fusillades » commis sur des prisonniers vendéens aux Ponts-de-Cé à la fin de l’année 1793.

Les Ponts-de-CeLe château des Ponts-de-Cé
  

Le document est bien sûr à prendre avec quelques réserves, considérant qu’il fut écrit à une époque où les responsables des crimes perpétrés sous la Terreur s’employaient à se couvrir en se déchargeant sur d’autres, à commencer par Carrier. Le général Cordelier était alors suspendu et emprisonné en raison de ses exactions en Vendée.

Cordelier « s'étonne » qu'on fusille des prisonniers qui se rendent

« Pendant le temps qu’il resta à Angers, il (Cordelier) a eu connaissance d’un grand nombre de noyades et fusillades qui se sont effectuées aux Ponts-de-Cé, distants d’une lieue d’Angers, et sur des brigands qui étaient, comme ceux de Saumur, venus déposer leurs armes au désir de la proclamation qui leur en avait été faite par les représentants du peuple. Le déclarant, étonné de ce que l’on agissait ainsi envers des hommes, qui n’avaient déposé les armes que sur les proclamations dont il vient d’être parlé, et qu’en s’en rapportant à la loyauté française, il fit plusieurs questions au général Robert (1) pour s’éclairer sur ce fait. Ce dernier lui répondit qu’il avait ordre de faire faire des noyades et fusillades de tous les brigands qui venaient déposer leurs armes, ainsi que l’avaient déjà fait 7 à 8000 d’entre eux… »

L’étonnement que manifeste Cordelier et son appel à la « loyauté française » ne manquent pas d’ironie, quand on se souvient qu’il fit fusiller sans aucun état d'âme les municipaux de La Jumellière venus à sa rencontre avec une partie des habitants de ce bourg des Mauges, le 25 janvier 1794. Et ce n'était pas là le moindre de ses forfaits.

Des procès-verbaux pour se couvrir

La déclaration de Cordelier se poursuit ainsi : « Se trouvant un jour chez le représentant du peuple Francastel (2) avec le général Robert, ce dernier rendit compte au représentant qu’il avait donné les ordres pour que 12 à 1500 brigands fussent fusillés et jetés dans la Loire aux Ponts-de-Cé (ce qu’il appelait envoyer à Nantes par eau). À quoi le représentant Francastel demanda si l’on avait eu soin de faire dresser un procès-verbal de rébellion contre la garde. À quoi Robert répondit que oui. Un jour, faisant plusieurs demandes au général Robert, pour savoir s’il était vrai qu’il était autorisé à faire exécuter les noyades et fusillades dont il s’agit, il lui répondit que non seulement il était autorisé à la faire, mais encore que, pour couvrir sa conduite et celle des exécuteurs de ses ordres, on avait soin de faire dresser des procès-verbaux qui constataient que les brigands, en allant d’Angers aux Pont-de-Cé, s’étaient révoltés contre leur escorte ; et qu’en conséquence ils avaient été fusillés… »

Cordelier ajoute que « ce stratagème (lui) paraissait (…) être un raffinement de scélératesse ; mais les représentants du peuple Carrier et Francastel paraissaient y donner leur assentiment » (3).

Des prisonniers noyés… par l'écroulement du pont

Il ne faut cependant jamais se fier aveuglément aux documents postérieurs à Thermidor lorsqu’on cherche la trace de crimes commis sous la Terreur, surtout quand ils émanent des criminels eux-mêmes.

D’une part on ne trouve guère de procès-verbaux dressés en pareilles circonstances ; d’autre part il existe une lettre du général Robert au ministre de la Guerre, datée du 9 nivôse an II (29 décembre 1793), qui explique dans un post-scriptum les circonstances dans lesquelles les prisonniers vendéens évoqués par Cordelier furent fusillés et noyés :

« Je t’annonce qu’environ deux mille prisonniers catholiques qui étaient ici détenus et que de concert avec le Cn (citoyen) Francastel, représentant du peuple, nous fesions évaquer (évacuer) sur différents points, une partie de ces messieurs se sont révoltés contre la garde qui en a fait justice. Le reste, en passant sur le pont de Cé, deux arches se sont écroullées et sont malheureusement tombés dans la Loire où ils se sont noyés, ils avaient malheureusement les pieds et mains liés. Vive la république. » (4) La répétition du mot « malheureusement », souligné, traduit sans nul doute le cynisme de l'auteur de la lettre (illustration ci-dessous).

SHD B 5-7-94Post-scriptum de la lettre du général Robert décrivant la noyade des prisonniers dans la Loire à la suite de l'écroulement de deux arches du pont (A.D. 85, SHD B 5/7-94)
  


Notes :

  1. Joseph-Louis-Armand Robert (1767-1796), chef d’état-major de l’armée de l’Ouest lorsque le général Turreau en assumait le commandement en chef.
  2. Marie-Pierre-Adrien Francastel (1761-1831), député de l’Eure à la Convention, envoyé en mission dans l’Ouest, principalement à Angers, d’octobre 1793 à avril 1794. 
  3. Ch.-L. Chassin, La Vendée patriote, t. IV, pp. 213-214.
  4. Archives de la Vendée, Archives militaires de la guerre de Vendée conservées au Service historique de la Défense, SHD B 5/7-94.