Parmi les dossiers de pension des anciens combattants vendéens mis en ligne par les Archives du Maine-et-Loire, il en est un qui surprend par son contenu, très différent des documents qu’on y trouve habituellement, celui de René Nicolas, « ancien officier des armées royales ». 

Yzernay AD 49Ruinée par les Guerres de Vendée, l'église Saint-Hilaire d'Yzernay fut reconstruite en 1828, sauf le clocher du XVIIIe siècle, aujourd'hui disparu (A.D. 49, 11 Fi 6494)
  

Les Archives du Maine-et-Loire sont les seules à avoir indexé individuellement, grâce à des bénévoles, les dossiers de pensions des anciens combattants vendéens issus de ce département, qui a d’ailleurs fourni les plus forts contingents à la cause royaliste. On y découvre d’ordinaire des pièces justifiant les états de service des demandeurs, un extrait d’acte de baptême, voire des certificats médicaux attestant d’éventuelles blessures.

On en déniche parfois quelques-uns qui diffèrent dans leur forme, comme celui attribué à René Nicolas, titré avec un point d’interrogation plein d’incertitude car le prénom n’apparaît pas dans les documents. Le doute s’estompe quand on apprend l’identité de son frère, qui intervient dans les échanges de courriers : « M. Nicolas, desservant de la commune d’Izernay », c’est-à-dire d’Eugène-Prosper Nicolas, curé d’Yzernay de 1819 à 1825. Le demandeur de pension est donc bien René Nicolas.

Les deux frères perdent leurs parents en 1794

Un petit mot sur la famille Nicolas, originaire de Mazières-en-Mauges, et sur les deux frères René et Eugène :

Le père, René-Sébastien, est né en 1758 et a épousé Marie-Françoise Fonteneau en 1777. Ce blanchisseur siégeait au comité royaliste de Cholet après la prise de la ville par les Vendéens, le 14 mars 1793. Il le paiera de sa tête. Il comparut le 8 janvier 1794 devant la commission militaire d’Angers, qui le condamna à mort. Il fut compris dans la fusillade du 12 janvier à la Haie-aux-Bonshommes d’Avrillé (1). On lit par ailleurs que son épouse aurait elle aussi péri en 1794.

Leur fils aîné, René, a été baptisé le 2 mars 1778 à Mazières-en-Mauges. Un peu trop jeune pour combattre dès 1793, il s’illustra surtout pendant la guerre de 1815, notamment à l’attaque sur les Échaubrognes, le 18 mai, sous les ordres d’Auguste de La Rochejaquelein. Il mourut à l'hospice Saint-Jacques de Nantes, le 17 septembre 1851. 

Leur autre fils, Eugène-Prosper, est né le 5 mars 1792. Le Dictionnaire du Maine-et-Loire rapporte qu’Eugène « est perdu à 15 mois près de Saint-Florent-le-Vieil lors de la déroute de Cholet. Recueilli par des soldats républicains et nourri par eux, il retrouve sa famille vers l’âge de 5 ans. Ordonné prêtre en 1817, il sera vicaire à N.-D. d’Angers, curé d’Yzernay, puis de 1825 à sa mort (le 2 septembre 1871) curé de Segré ».

Le dossier de pension de René Nicolas

La démarche de l’abbé Nicolas visait à obtenir qu’on convertît « en une pension de 1800 Fr le secours annuel d’égale somme qui avait été accordé sur la liste civile » à son frère, « ancien officier des armées royales » (2). Et le prêtre n’y va pas avec le dos de la cuillère dans le plaidoyer qu’il adressa au préfet le 8 septembre 1820 :

« Une chose m’étonne beaucoup, monsieur le préfet, c’est la modicité de la pension qu’on donne à mon frère, après l’avoir fait jouir, pendant un certain temps, de la demi-solde de colonel d’état major et l’avoir bercé des plus belles espérances, qui font maintenant son malheur (…) J’avais dessein de rappeler ces promesses, mais les affaires étaient menées d’une si triste manière, la fidélité était si méconnue, qu’il y avait une espèce de honte à demander, et encore plus à obtenir aujourd’hui, qu’enfin on semble ouvrir les yeux, et discerner les gens d’honneur des traîtres (…) En protégeant mon frère, vous consolerez la famille la plus cruellement et la plus injustement traitée de la Vendée… »

L’abbé Nicolas fait la chasse aux prêtres dissidents

Le post-scriptum de cette lettre sort complètement du contexte, mais peut-être avait-il pour but de montrer au préfet que le curé d’Yzernay était un allié utile aux autorités dans la lutte contre la « Petite Église » (3), très active dans le sud du Choletais, et par là même obtenir gain de cause pour son frère. Le voici in extenso :

« Je prends la liberté de vous demander de quelle manière légale on pourrait empêcher les prêtres dissidents, dits de la petite Église, d’administrer les sacrements dans ma paroisse. Ces prêtres nommément interdits par l’Évêque de Poitiers, qui s’en vont partout disant qu’on ne doit pas communiquer avec nous, parce que nous autorisons les acquéreurs de biens nationaux, peuvent-ils être tolérés comme on le dit par le gouvernement pour répandre le schisme et la révolte ? Les autorités requises pour faire cesser un pareil abus doivent-elles, peuvent-elles s’y refuser ? Si ces demandes sont raisonnables, je vous prie, monsieur le Préfet, d’y faire droit le plutôt (sic) possible ».

Il faut dire qu’à l’époque la moitié de la population d’Yzernay refusa le Concordat de 1801 et adhéra à la « Petite Église ». Les efforts des curés de la paroisse firent peu à peu diminuer ce chiffre tout au long du XIXe siècle.

Rene NicolasExtrait du dossier de pension de René Nicolas : le post-scriptum de l'abbé Nicolas demandant au préfet les moyens de lutter contre les dissidents de sa paroisse
(A.D. 49, 1 M 9/274)

  


Notes :

  1. Son interrogatoire a été publié par Charles Coubard dans la S.L.A. de 1958-1959, pp. 101-102. Le Dictionnaire du Maine-et-Loire de Célestin Port le confond avec un autre Nicolas, commandant une division sous les ordres de Stofflet, et qui fut « pris avec son neveu et trois autres chefs, et fusillé à Cholet le 1er de ce mois (20 février 1796) » d’après le Moniteur du 11 ventôse an IV (1er mars 1796). Le fils de ce Nicolas figure comme chef de bataillon dans la division de Cholet (J. Crétineau-Joly, Histoire de la Vendée Militaire, t. V, p. 107), mais il est probable que ce soit plutôt le neveu. 
  2. Célestin écrit dans l'édition originale de son Dictionnaire du Maine-et-Loire (la note n'a pas été reprise dans l'édition révisée) que René Nicolas « jouissait en 1826 d'une pension de 1.800 fr., mais qu'en vertu d'ordres supérieurs il ne pouvait toucher qu'à Mazières, étant frappé de cette singulière folie, "de se croire d'un rang très-élevé et de demander publiquement en mariage des femmes de distinction, qu'il peut aborder" ». 
  3. Les prêtres et fidèles qui refusèrent le Concordat de 1801 entre la France et le Saint-Siège se constituèrent en une « Petite Église » et reçurent le nom de « dissidents ». Très présents dans le nord-ouest des Deux-Sèvres, qui relève du diocèse de Poitiers, ils débordaient également sur plusieurs communes limitrophes du département de la Vendée et sur le sud du Choletais.