Sous la Restauration, il n’était guère aisé pour les veuves de combattants vendéens d’obtenir une pension du roi. La correspondance du maire d’Ardelay entre 1816 et 1820 offre une parfaite illustration de cette longue épreuve jalonnée d’efforts et de désillusions.

Ardelay 2Fin 1819, le maire d'Ardelay s'étrangle en apprenant qu'aucune des veuves d'anciens combattants de sa commune n'aura de pension
(extrait de la correspondance de la mairie d'Ardelay, A.D. 85)

  

L’état des veuves de combattants vendéens avait été établi en 1814, mais le maire d’Ardelay, Louis Bourbon, continuait de le tenir à jour. « Je ne puis m’empêcher de vous recommander instamment la veuve d’André Robert de la Jonchère en cette commune, écrit-il par exemple au préfet de la Vendée, le 10 mai 1816. Elle est chargée de deux enfants et a perdu son mari dans la dernière guerre de la Vendée… »

Il veillait même scrupuleusement à éviter les doublons. S’adressant au sous-préfet de Beaupréau, le 3 juillet 1816, il déclare : « On fait actuellement dans ce département le travail relatif aux veuves des Vendéens tués dans la 1ère guerre ; vous devez avoir sur vos états faits en 1814, Marie Guérin veuve Robineau, autrefois domiciliée à Chollet, maintenant au Boistissandeau, commune d’Ardelay. Cette veuve demeurant ici désire être sur l’état des veuves d’Ardelay, je consens à l’y porter, mais vous prie de la rayer de vos états, afin qu’il n’y ait pas double emploi… »

Le temps passe et rien ne se passe…

En dépit de ses démarches, le maire d’Ardelay s’inquiétait de ne pas obtenir gain de cause pour ses administrées : « Chaque jour les blessés et les veuves de la première guerre me demandent, les uns si les 2 trimestres de 1816 & le dernier de 1815 qui leur sont dus ne sont pas envoyés ; les autres, si le travail qui se fait pour elles n’est pas terminé. Il est fâcheux de n’avoir pas de réponse satisfaisante à faire à ces malheureux, presque tous indigents… » (lettre au préfet, 13 janvier 1817)

Les mois passaient, le maire s’impatientait : « J’ai la certitude que Mlle La Rochejaquelein et un chef vendéen sont allés dans les bureaux du ministère de la guerre pour voir où en était le travail des veuves de la 1ère guerre ; on leur a répondu que le travail n’était pas arrivé du département. Serait-ce possible ? De grâce, Monsieur le Préfet, éclaircissez un fait aussi important. Combien de malheureuses attendent impatiemment le secours que la bonté du Roi leur a promis ? Chaque jour en voit périr quelques-unes, et les autres sont, je puis le dire, dans leur extrême misère. N’obtiendraient-elles rien ? Ou même n’obtiendront-elles pas avant les veuves de 1815 ? » (lettre au préfet, 26 septembre 1817)

Deux ans après, la situation n’avait toujours pas évolué : « … quantité d’autres veuves de Vendéens, la plupart dans une grande misère, attendent depuis bien longtemps un secours qui leur a été promis. Je ne sais pourquoi ma commune n’a encore rien reçu pour ces malheureuses veuves… » (lettre au préfet, 25 octobre 1819)
  

Ardelay 1Le maire d'Ardelay distingue les veuves de 1793 (dites de la première guerre) et celles de 1815 (extrait de la correspondance de la mairie d'Ardelay, A.D. 85)
 

Aucune veuve de la commune d’Ardelay n’aura de secours

À la fin de l’année 1819, le maire d’Ardelay tomba de sa chaise en apprenant par une lettre du préfet datée du 7 décembre, que « le travail de 1814 ne comprend pas une seule veuve de la commune d’Ardelay par suite de la guerre de 1793 » ! Il lui répond le 12 :

« En 1814, l’état des veuves d’Ardelay a été dressé et envoyé par mon prédécesseur (Charles-Basile de Hillerin). Il comprenait 23 veuves (…) Les troubles des cent jours ont sans doute fait égarer ce travail qui m’a été redemandé en 1816. Je l’ai refait, j’ai envoyé un tableau dont je n’ai plus le brouillon et qui comprenait autant que je puis croire aussi 23 veuves. J’en avais retranché quelques-unes du tableau de 1814 soit parce qu’elles étaient décédées ou qu’elles avaient changé de domicile ; je les avais remplacées par celles qui avaient été omises. Je suis encore à même de refaire ce tableau.

Le 26 7bre (septembre) 1817 j’écrivis à M. le Préfet d’alors pour m’assurer que le travail des veuves était bien rendu à Paris ; je le vis quelque temps après et il me montra un registre où était porté collectivement pour tout le département le nombre de veuves (…) Sur cette assurance que j’avais que les veuves d’Ardelay étaient comprises dans ce travail général, je suis resté jusqu’à ce jour dans l’attente des résultats (…) Il est impossible que 18 ou 20 malheureuses restent seules privées des bontés du Roi (…) Les veuves ont fait des démarches et des dépenses pour fournir deux fois les pièces qu’on leur a demandées. Quelle négligence ou quelle malveillance a pu détruire ou soustraire ces pièces ? »

Le maire conclut en écrivant qu’il était résolu à réparer cette perte, craignant qu’il serait « en but (sic) à des reproches bien motivés » et qu’il n’aura pas du tout mérités. Il alla jusqu’à écrire au ministre de la guerre pour faire part de sa vive douleur d’apprendre « que le travail fait au chef lieu du département pour les veuves de Vendéens morts au service du Roi ne comprenait pas de veuves de la commune d’Ardelay », et lui adresser « l’état des veuves qui ont survécu à leurs malheurs ».

Les veuves meurent sans pension les unes après les autres

Au fil du temps le nombre de veuves ne cessa de décroître. Le maire d’Ardelay écrivit au préfet le 31 janvier 1820, qu’il venait « de régulariser autant que possible les papiers concernant 17 veuves de Vendéens », mais il s’étonnait dans sa lettre suivante, en date du 1er mars 1820 : « Comment se fait-il que sur les 12 que j’ai eu l’honneur de mettre en règle et de vous proposer pour ma lettre du 31 janvier il s’en trouve deux dont vous n’ayez pas envoyé les dossiers ? (il s’agit de Marie Magdeleine Catheau veuve Jean Péault et Jeanne Ayrault veuve Louis Fonteneau) Il ajoute l’acte de décès de Marie Gautron, veuve Charier, et continue de fournir des pièces justificatives.

Le 5 mai suivant, il joignit « un état général et définitif de toutes les veuves d’Ardelay », travail qu’il pensait « à présent terminé ». « Vous y verrez que de 27 le nombre des postulantes est réduit à 17. »

Il regrettait encore, le 26 juillet, que « les veuves qui s’étaient armées d’une nouvelle patience en me voyant refaire leur travail au mois de mars dernier recommencent leurs plaintes et leurs sollicitations, en apprenant que quelques veuves viennent d’obtenir (des secours) récemment dans des communes voisines ; deux de ces veuves sont mortes depuis mon travail ; elles me disent toutes qu’un pareil sort les attend avant qu’elles aient rien obtenu. Je voudrais pouvoir leur distribuer quelques secours pour les faire encore patienter. Elles ne sont plus que 15 de 27. »

Les dernières survivantes sont enfin récompensées

La nomination d’un nouveau préfet, François de Courpon, le 19 juillet 1820, donna l’occasion au maire d’Ardelay de revenir à la charge, le 10 août suivant :

« Ce n’est pas sans une certaine satisfaction que je vois la première relation que j’ai l’honneur d’avoir avec vous concerner l’intérêt de ces veuves de Vendéens (…) J’ai reçu à mon grand contentement la lettre que M. votre prédécesseur m’a fait l’honneur de m’adresser le 9 courant, pour m’annoncer que neuf veuves de ma commune avaient obtenu des pensions. Hélas, sur ces neuf veuves, trois sont décédées avant l’arrivée de leur modique pension » (il s’agit de Jeanne Airault veuve Fonteneau, Marie Élisabeth Pasquereau veuve Chauveau et Jeanne Groleau veuve Audouard)

À la fin de l’année 1820, il n’y avait presque plus de veuves à prétendre à une pension au titre de l’engagement de leurs maris pour la Cause vendéenne. Les survivantes étaient enfin, mais modestement, récompensées pour leur patience. Le maire d’Ardelay écrivit d’ailleurs au préfet, le 9 novembre de cette année : « Les quatre veuves dont je viens de recevoir des pensions sont les quatre dernières… » 

Source : Archives de la Vendée, Délibérations municipales, Ardelay, Correspondance janv. 1816-janv. 1821

Ardelay - Registre de la correspondance du maireEn-tête de la correspondance de la mairie d'Ardelay, 1816-1817 (A.D. 85)