Dans le tome VI de son Histoire de la Vendée, l’abbé Félix Deniau livre plusieurs exemples de pardons que des Blancs accordèrent à leurs ennemis républicains. L’un des plus édifiants concerne un soldat des Colonnes infernales qui finit sa vie à Saint-Fulgent, là même où il s’était couvert de sang.

CassiniLocalisation de la Fructière, notée sous son ancien nom (Fuquetière) sur la carte de Cassini, et autres lieux cités dans l'article
  

Voici l’anecdote citée par l’abbé Deniau : « Serveau, volontaire de Limoges (1), en 1794, avait fait partie d'une colonne incendiaire. Il avait mis le feu au village de la Fructière (2) et y avait massacré des femmes et des vieillards. Parmi ces victimes se trouvait la femme Moreau. Vieux et pauvre, Serveau vint mendier dans les fermes qu'il avait livrées aux flammes et où il fit couler tant de sang. Au lieu de le repousser et de le regarder avec horreur, les paysans l'assistèrent avec la plus grande commisération, lui procurèrent un refuge et lui achetèrent même un petit mobilier. Épris du désir de revoir son pays, Serveau vendit tout ce qu'on lui avait payé. Ses voisins lui donnèrent encore une somme d'argent pour les frais de son voyage. Serveau avait promis de ne plus paraître au pays. Malgré ses promesses, il y revint encore. En 1858, âgé presque de cent ans et devenu malade, il fut reçu à la Fructière chez le fils de la femme Moreau qu'il avait égorgée, et fut traité avec le plus grand soin par ce généreux Vendéen jusqu'à son dernier soupir. Celui-ci s'empressa surtout de lui faire administrer les derniers sacrements par M. Béthuis, curé de Saint-Fulgent » (3).

Les traces de Serveau dans les registres

Pour ceux qui pourraient en douter, ce Serveau bel et bien existé puisqu’on trouve sa trace dans le registre d’état civil de Saint-Fulgent ; il est mort en effet dans cette commune vendéenne, à l’état de mendiant, le 5 janvier 1858, à l’âge de 88 ans. Deux Fulgentais, Joseph-Henri Pauleau et le garde champêtre Charles Seguin (4), qui se présentent comme amis du défunt, sont venus le lendemain en mairie afin de déclarer ce décès. Il est noté que Robert Serveau est né à Saint-Exupéry, en Corrèze, qu’il est veuf, mais les noms de ses parents et de son épouse restent inconnus.

Dans son livre Saint-Fulgent sur la « route royale », Maurice Maupilier consacre deux pages à ce soldat républicain. Il écrit que lors de la mort de ce dernier, la municipalité inscrivit que Robert Serveau « a épousé à un moment de sa vie une certaine Jeanne-Antoinette… dont on ne sait pas le nom de famille et qui est décédée avant lui » (p. 206).

Sur la foi de ces indices, j’ai fouillé les registres paroissiaux de Saint-Exupéry-les-Roches (5) sur plusieurs années autour de 1770 (s’il est bien mort à 88 ans en 1858). Je n’ai malheureusement trouvé aucun Robert Serveau, y compris avec les variantes orthographiques : Cerveau, Cervau, Serveaux, etc. Un seul acte m’a donné quelque espoir, vite déçu, à savoir un baptême en 1764, mais ce Robert (le seul sur une décennie) n’est un Serveau que par sa mère (6) ; c’est d’autant plus décevant qu’il a épousé une certaine « Jeanne » Soustrat en 1786, que celle-ci décède en 1797, et que né en 1764 il aurait eu 94 ans en 1858, ce qui correspondrait au texte de l’abbé Deniau : « âgé presque de cent ans ». Se serait-il engagé comme volontaire sous le nom de sa mère ? Pour l’heure je dois en reste là, en attendant de pouvoir consulter ses états de service aux Archives de Vincennes.
  

AD Robert ServeauActe de décès de Robert Serveau
(A.D. 85, état civil de Saint-Fulgent, Décès 1855-1864, vue 41/134)
  

Les Fulgentais viennent en aide à l’ancien massacreur

Pour conclure, j’emprunte à Maurice Maupilier le récit de la vie de ce soldat républicain après la Révolution : « Il est apparu un jour à Saint-Fulgent. A-t-il été immédiatement reconnu ? Une chose certaine, c’est qu’il n’a pas caché qui il était et avait été. Il aurait même cité le nom d’une femme qu’il aurait contribué à tuer. La tradition est muette sur les réactions fulgentaises. Les sages toutefois prirent une décision qui semblait de bon sens : ils fournirent à Robert Serveau ce qui lui était nécessaire pour rentrer sans encombre en son pays.

Qu’a-t-il fait ? Est-il vraiment revenu en Corrèze ? Toujours est-il qu’il est reparu quelque temps après à Saint-Fulgent. Les Fulgentais se montrèrent alors logiques avec leur foi chrétienne. Robert Serveau, l’ancien massacreur, l’incapable et le mendiant, qui allait d’un chemin à l’autre, d’une rue à l’autre, d’une ferme à l’autre, ne manqua jamais du peu qu’il lui fallait pour mener sa vie, y compris le logement, y compris la nourriture donnée même, la tradition le précise, dans les familles où sa main avait porté le feu et la mort. Et cela jusqu’à sa propre mort » (7).

Après vérification dans le cimetière de Saint-Fulgent, sa tombe n’existe plus.
  


Notes :

  1. En réalité il s’était engagé dans un bataillon des volontaires de la Corrèze qui stationna en 1793 au sud de la Vendée, principalement à Fontenay. On se souvient que cinq de ces Corréziens s’illustrèrent le 9 avril 1793 en enlevant le drapeau blanc que les insurgés avaient hissé sur le clocher de Saint-Laurent-de-la-Salle (A.D. 85, SHD B 5/3-49). D'après le blog des bataillons de volontaires de la Révolution, ce serait plutôt des gardes nationaux ou des gendarmes de la Corrèze qui auraient été envoyés en Vendée au printemps 1793. 
  2. Située sur la grand-route de Nantes à La Rochelle, entre Saint-Fulgent et Montaigu, la Fructière se trouvait en première ligne sur le passage des armées républicaines. Les notes d’Alexis des Nouhes y rapportent un autre massacre, à une date antérieure : « Vers la fin d'août 1793, un détachement de bleus passait près du village de la Fructière ; quelques traînards y pénétrèrent, ils entrent chez la femme Hardouin et l'égorgent avec ses cinq enfants. À quelques pas plus loin, ils fusillent à bout portant la vieille femme Rautureau, mère d'une nombreuse famille. Dans la maison Auneau, du même village, comme moyen plus expéditif, ils renferment une trentaine de femmes, de vieillards et d'enfants et les massacrent ; ils mettent ensuite le feu à la ferme et continuent leurs égorgements jusqu'au moulin de Preuilly (sur la Grande-Maine, paroisse de La Boissière-de-Montaigu). Ce fut le terme de leurs assassinats. Deux Vendéens les surprennent et les passent à leur tour par les armes » (source : Le canton de Saint-Fulgent).
  3. Félix Deniau, Histoire de la Vendée, t. VI, pp. 120-121.
  4. Charles Seguin est né aux Landes-Genusson en 1807, mais s’est établi à Saint-Fulgent.
  5. En ligne sur le site des Archives de la Corrèze.
  6. Anne Cervau (sic), épouse de Gaspard Roche.
  7. Maurice Maupilier, Des étoiles au lion d'or. Saint-Fulgent sur la « route royale », Éditions Hérault, 1989, pp. 206-207.