Chanzeaux fut l’une des paroisses qui donna le plus à l’insurrection de 1793 et qui en paya le prix fort. Son église conserve un grand nombre de souvenirs de cette époque, mais on trouve aussi un petit monument sur le lieu d’un massacre commis par la colonne infernale du général Crouzat, le 25 janvier 1794. 

Chanzeaux 3La croix sur le lieu du massacre du 25 janvier 1794
  

Le récit de cette terrible journée nous est conté par Théodore de Quatrebarbes dans son livre Une paroisse vendéenne sous la Terreur :

Le 25 janvier, au lever du soleil, les habitants du bourg avaient tranquillement dormi dans leurs maisons, lorsque les flammes qui s’élevaient du côté de la Jumellière (1) leur apprirent l’affreuse réalité. Dans peu d’instants, tous les hommes se retirèrent dans les bois ; mais les femmes croyant n’avoir rien à craindre, restèrent dans l’espoir d’empêcher le pillage.

Bientôt arriva la colonne républicaine, précédée de Rozet et de Meunier de Rablay (2). Le sieur Durand (3), à la tête de la municipalité, reçut à l’entrée du bourg le général Crouzat (4), et lui apprit en tremblant qu’il était presque désert.

« Tu as donc prévenu les habitants, interrompit Crouzat, en frémissant de rage ; prends garde à toi, car si dans cinq minutes tu ne m’amènes pas ce qui reste, malgré ton écharpe tricolore, je te fais fusiller, toi et tous tes municipaux. – Les louveteaux sont cachés, dit Rozet avec une infernale joie, je les lancerai mieux que ce pauvre Durand, qui pâlit comme une vieille femme condamnée à mort. »

Et sans attendre de réponse, il court forcer l’entrée des maisons et réunir les victimes. Un vieillard et quatorze femmes sont traînés devant le général Crouzat. Alors commence entre lui et Rozet l’interrogatoire suivant :
  

Chanzeaux 6L'interrogatoire mené par le général Crouzat
(fresque de R. Livache, église de Chanzeaux)
  

Le général – Qu’ont fait ces femmes ?
Rozet – Elles ont leurs maris ou leurs frères dans les brigands.
– Je n’ai jamais eu de frères reprend une femme (5) courbée par les années, et je suis veuve depuis quarante ans.
– Tu n’en vaux pas mieux pour cela, s’écrie Rozet, d’ailleurs tes enfants ont pris les armes contre la république. Général, ajoute-t-il, en se tournant vers Crouzat, si l’on s’amuse à écouter ces pleureuses, il n’en est pas une seule qui ne se prétende innocente. Voici, par exemple, la citoyenne Picherit, c’est la meilleure de toutes, j’en conviens. Lorsque les brigands me cherchaient pour me tuer, elle m’a fait entrer chez elle, elle m’a caché dans une armoire. Mais elle n’en est pas moins une enragée d’aristocrate.
– Infâme, ne put s’empêcher de murmurer Crouzat, tu dénonces la personne à qui tu dois la vie ? Sors d’ici, car si je te rendais justice, je te ferai fusiller à sa place.

Dans ce moment, un soldat, la bêche sur l’épaule, s’approcha du général et lui dit quelques mots à voix basse. « C’est bien, répondit ce dernier. Amène-moi un piquet de trente hommes ; et puisque le lit est fait, ce n’est pas trop de deux femmes de chambre pour coucher chaque jeune fille. » Un éclat de rire accompagna cet atroce jeu de mots et en dévoila le sens aux infortunées prisonnières.
  

Chanzeaux 7Les prisonnières assemblées près du pont (à l'arrière-plan) avant leur exécution
(fresque de R. Livache, église de Chanzeaux)
  

Toutes alors tombèrent à genoux sans verser une larme ; et se tournant vers la vieille église, elles remercièrent Dieu de ce qu’il permettait que leur sang coulât pour sa sainte cause. Des cris et des insultes abrégèrent leur prière. Elles se levèrent en silence, et descendirent entre deux haies de soldats la grande rue du bourg. En arrivant près du pont, vis-à-vis le moulin, une voix pure et céleste comme celle des anges commença le Salve Regina, que répétèrent en chœur toutes les victimes. Sans cesser de chanter, elles se rangèrent autour de la fosse. Vainement Crouzat qui voyait des larmes d’attendrissement baigner le visage de ses soldats entonna lui-même la Marseillaise, l’hymne de sang ne put interrompre le chant sacré ; et quand il se termina, les saints martyrs montaient au Ciel. (6)
  

Chanzeaux cadastreLe bourg de Chanzeaux sur le cadastre de 1824 (A.D. 49, sections B3 et C1)
  

La croix du massacre

Une croix a été élevée à l’endroit même où ce massacre fut perpétré. On peut lire sur son fût : « Martyrs – Chanzeaux – 25 janvier – 1794 ». À quelques pas, les arches du vieux pont ruiné enjambent encore la rivière de l’Hyrôme (voir les photos ci-dessous). C’est par là que passait l’antique chemin aux pentes si raides qui menait à Chanzeaux, et qui longeait la façade du château. Le comte de Quatrebarbes le fit dévier et adoucir sa pente, lorsqu’il restaura et agrandit sa demeure au XIXe siècle. On ne peut donc plus suivre l’itinéraire qu’empruntèrent les victimes chanzéennes, sauf dans la rue étroite qui descend de l’église et à laquelle on a donné le nom de « Salve Regina ».
  

Chanzeaux 5La croix du massacre
    


Notes :

  1. Le bourg de La Jumellière était investi par la colonne du général Cordelier.
  2. Rablay-sur-Layon, commune « signalée par son exaltation et l’asile qu’elle donnait aux réfugiés républicains ».
  3. Seule l’initiale du nom est notée dans le texte (comme pour Meunier qui précède), mais c’est bien le cordonnier Durand qui était maire de Chanzeaux.
  4. Th. de Quatrebarbes nomme ce général « Grignon ». Mais c’est bien Crouzat qui est présent ce jour-là. Son binôme, le général Cordelier, écrit de La Jumellière le 25 janvier 1794 : « Crouzat, arrivé de sa mission, vient de me rendre compte qu’il avait incendié le village de Chanzeaux et tous les hameaux et métairies qui l’environnent… » (Savary, t. III, p. 68). Le général Grignon agit à cette époque sur la gauche de la colonne de Turreau, dans le Bressuirais.
  5. Madame Blanchard de la Briauderie.
  6. Théodore de Quatrebarbes, Une paroisse vendéenne sous la Terreur, 3e édition, 1838, pp. 158-163.
      

Chanzeaux 1Le vieux pont ruiné sur l'Hyrôme

Chanzeaux 2

Chanzeaux 4La rue du Salve Regina