Votée en juillet 1790, la Constitution civile du clergé bouleversa la vie des catholiques qui refusaient de reconnaître comme leurs curés les prêtres « jureurs » qu’on leur imposait. Mais alors, comment pouvaient-ils faire baptiser un enfant ou se marier en toute légalité ? Un Choletais avait la solution… 

La RenolliereLe logis de M. Bourasseau de La Renollière, défenseur des prêtres insermentés, membre du Conseil supérieur des Vendéens en 1793
 

La Constitution civile du clergé réorganisa de fond en comble l’Église de France en la détachant de Rome. Les diocèses s’en trouvaient redécoupés dans le nouveau cadre départemental, tandis qu’évêques et curés ne devaient désormais leur nomination qu’à l’assemblée des électeurs, du département pour les premiers, du district pour les seconds.

En contrepartie de la nationalisation des biens du clergé et de la suppression de la dîme, qui privait l’Église de ressources, l’État prenait en charge le traitement des ecclésiastiques et demandait en retour, comme à tous ses agents, de prêter serment de fidélité à la Nation, à la Loi et au Roi, et de jurer de maintenir la Constitution votée par l’Assemblée.

Le serment constitutionnel déchire l’Église de France

Cette situation nouvelle provoqua un véritable schisme entre ceux qui acceptèrent le serment (les jureurs, constitutionnels ou assermentés) et ceux qui le rejetèrent (les réfractaires ou insermentés). Ces derniers perdirent leur charge. Ils furent condamnés à l’exil ou à la clandestinité, bientôt à la déportation, à l’emprisonnement, voire à la mort.

Dans le cadre de la future Vendée insurgée, l’installation de prêtres jureurs ne se fit pas sans heurts. Une large majorité des curés et vicaires avait refusé le serment constitutionnel et leurs ouailles n’entendaient pas qu’on leur imposât ce qu’ils appelaient des « intrus » ; ils n’hésitaient pas à les malmener, parfois violemment, désertaient leurs messes, et jugeaient leurs sacrements sans valeur.

Cette attitude provoqua un casse-tête à la fois d’ordre spirituel et administratif. Comment faire baptiser un enfant, mais aussi l’enregistrer à l’état civil puisque c’était encore le curé qui tenait les registres ? Comment légitimer un mariage et les enfants qui en seront issus, si les époux ne veulent pas recevoir le sacrement d’un prêtre jureur ?

La bonne idée de M. Bourasseau de La Renollière

Les catholiques choletais trouvèrent la parade : ils invoquèrent l’Édit de tolérance de 1787 par lequel Louis XVI avait accordé un état civil à ses sujets protestants. L’enfant baptisé au foyer après sa venue au monde, pouvait être ainsi présenté par le père et deux témoins, non pas au curé, mais à un officier de justice qui dressait l’acte de naissance ; on procéderait de même pour la publication des bans et la célébration des mariages.

L’idée fut soufflée par M. Bourasseau de La Renollière (1), membre du Conseil général de Maine-et-Loire, qui assistait cependant aux messes que l’abbé Rabin (2), le curé réfractaire de Notre-Dame de Cholet, continuait de célébrer à La Séguinière.

L’abbé Rabin demanda même au Département, le 6 juin 1791, l’autorisation « d’acheter ou de bâtir un temple » pour y dire la messe, en assurant que la tranquillité publique n’en souffrirait pas. Allait-on voir les catholiques des Mauges, à présent non-conformistes, devenir de nouveaux « protestants » vivant leur foi et célébrant leur culte en marge de l’Église constitutionnelle ? (3)
  

SignatureSignature de M. Bourasseau de La Renollière (A.D. 49, Procès-verbaux des délibérations du Conseil général de Maine-et-Loire, An VIII, 1 N 1)
  

L’enfant de René Doublet baptisé sans curé jureur

Un premier cas se présenta rapidement. Un enfant naquit dans les premiers jours de juin 1791 chez René Doublet, un bordier de Cholet marié à Perrine Charrier (4). La date précise n’est pas connue, car le registre de 1791 a disparu. Sur le conseil de M. Bourasseau de La Renollière, qui demanda au père de ne pas présenter le nouveau-né au curé Durand, « l’intrus » de la paroisse Saint-Pierre, le baptême fut donné au domicile familial par Amaury Gellusseau (5) ; l’enfant reçut pour parrain et marraine René Doublet frère et Marie Charrier. La déclaration fut faite le 10 juin 1791 devant le juge de paix, le sieur Le Feubvre (6).

La réaction des autorités ne se fit pas attendre. La municipalité délibéra le jour même et la Société des Amis de la Constitution de Cholet le lendemain. Dès le 14 juin, le directoire du Département ordonna de poursuivre MM. Bourasseau de La Renollière, Gellusseau et Le Feubvre, considérant « que Doublet n’ayant nullement rempli pour son mariage les formes prescrites par l’édit de 1787 n’a pu faire baptiser son enfant et consigner la naissance suivant les formes consignées dans ce même édit ».

L’arrêté accusait au premier chef M. Bourasseau d’avoir insinué « les maximes prêchées (…) dans les manuscrits incendiaires des deux missionnaires de Saint-Laurent-sur-Sèvre arrêtés par la garde nationale de Maine-et-Loire et actuellement détenus à Montaigu » (7).

Le 5 septembre 1791, M. Bourasseau de La Renolière fut finalement condamné à cent francs d’amende au profit des pauvres ; il fut également exclu par les électeurs de l’administration, où il put pourtant rentrer en 1792. Quant au juge de paix, il reçut défense de faire dorénavant de pareils enregistrements (8).
  

Notes :

  1. Nommé au Conseil général du Maine-et-Loire en mai 1790, Jacques-Joseph-Marie Bourasseau de La Renollière (La Séguinière 1749 – Cholet 1809) prit la défense des prêtres réfractaires. Il accueillit l’abbé Rabin à La Séguinière (on y voit encore son logis de la Renollière, qui fut épargné par les Guerres de Vendée) et protesta contre l’emprisonnement des insermentés à Angers en 1792. Il se trouvait à Cholet lorsque les insurgés des Mauges s’en emparèrent, le 14 mars 1793. Il les rallia, devint membre du comité royaliste de la ville, puis membre du Conseil supérieur des Vendéens après la prise de Fontenay le 25 mai. Il en démissionna le 31 juillet pour protester contre le séquestre des biens des ennemis de l’État, c’est-à-dire les « patriotes » qui combattaient les royalistes. En 1795, le représentant du peuple Delaunay lui proposa d’entrer dans la municipalité de Cholet. Il refusa, préférant agir auprès des généraux républicains en faveur de la pacification de la Vendée. Il fut toutefois nommé membre du Conseil général de Maine-et-Loire en 1800.
  2. François Rabin, docteur en théologie, était curé de Notre-Dame de Cholet depuis 1774. Il avait été élu député du clergé aux États généraux, mais il était rentré dans sa paroisse dès le 10 octobre 1789. L’abbé Rabin refusa le serment constitutionnel, fut remplacé par le prêtre jureur La Crolle et trouva asile à La Séguinière. Arrêté et emprisonné à Nantes début 1793, il s’évada et rejoignit les insurgés en mars. Il suivit l’armée vendéenne jusque dans sa campagne d’outre-Loire et mourut d’épuisement dans une ferme près de Pellouailles, à l’époque du siège d’Angers, vers le 4 décembre 1793.
  3. Célestin Port, La Vendée angevine. Les origines – L’insurrection (janvier 1789 – 31 mars 1793), 1888, tome Ier, pp. 201 et suiv.
  4. Ils se sont mariés à Cholet le 18 juin 1776.
  5. Félix Uzureau livre deux versions sur cette personne. Dans son article sur L’état civil en Maine-et-Loire avant la loi du 20 septembre 1792 (Revue historique de la Révolution française, 1915, n°22, p. 235), il cite : « Amaury-Gellusseau, fabricant de toiles à Cholet » ; il s’agirait donc d’Amaury-Pierre-Jacques Gellusseau (1735-1803). Mais dans celui sur Bourasseau de La Renollière (L’Anjou historique, 1943, p. 73), il écrit que Le Journal du Maine-et-Loire, organe de la Société des Amis de la Constitution d’Angers, présente « le sieur Gelusseau » comme le « ci-devant vicaire du May(-sur-Èvre) ».
  6. Si Amaury Gellusseau était bien fabricant de toiles (note 5), il était peut-être parent avec le juge de paix, car sa femme s’appelait Françoise Le Feubvre. Faute d’avoir pu trouver le prénom, je ne peux pas encore le certifier.
  7. F. Uzureau, L’état civil en Maine-et-Loire avant la loi du 20 septembre 1792, op. cit., pp. 234-237. – En réponse aux troubles religieux qui agitaient les Mauges, un détachement de gardes nationaux fut envoyé de Cholet à Saint-Laurent-sur-Sèvre, les 1er et 2 juin 1791, afin de perquisitionner chez les Montfortains, foyer de résistance au clergé constitutionnel. Deux missionnaires, les Pères Dauche et Duguet, furent arrêtés. Cette opération suscita l’émoi des administrateurs de la Vendée qui protestèrent contre l’intervention d’une force extérieure au département (A.D. 85, AN F7 3695/1-1).
  8. C. Port, op. cit., p. 205. – F. Uzureau, op. cit. p. 237.