« Ici fut massacré, en haine de la foi, un prêtre dont le nom n’est connu que de Dieu. 1793. » Ces mots émouvants sont inscrits sur une croix perdue dans la campagne de Fougeré, en Vendée. Quelle est son histoire ? 

Les Cerisiers 1La pierre gravée à la base de la croix des Cerisiers
  

Érigée près du couvent des Cerisiers, sur la route de Fougeré à Saint-Martin-des-Noyers, cette croix de granit fut bénie le 18 septembre 1960. C’est ce que nous apprend la Revue du Souvenir Vendéen qui décrit le déroulement de la journée (1). L’abbé Brébion, curé de la paroisse, avait prévu de l’organiser entièrement dans le cadre de l’antique couvent, mais la pluie contraria ses projets. 

La journée commença donc par une grand-messe célébrée par Mgr Rupp, évêque auxiliaire du diocèse de Paris, en l’église paroissiale de Fougeré. Parmi les personnalités présentes se trouvaient le chanoine Billaud, célèbre historien de la Vendée, le maire de la commune et celui de La Roche-sur-Yon, MM. Durand et Guitton, sénateur et député de la Vendée, et bien sûr le docteur Charles Coubard, président du Souvenir Vendéen.
  

Les Cerisiers 2La croix des Cerisiers
  

À l’issue de la messe, l’assistance se rendit en voitures aux Cerisiers, où Mgr Rupp procéda à la bénédiction de la croix sous une pluie diluvienne ; elle se réfugia ensuite à l’abri de la salle paroissiale pour écouter des causeries du chanoine Billaud et du docteur Coubard, entrecoupées de chansons vendéennes. Ces animations s’achevèrent par la représentation du drame de Jean Yole, Le capitaine de paroisse, et par la projection du film Vendée 93, réalisé par André Mallard pour le Souvenir Vendéen.

Le texte n’en dit pas davantage, hélas, sur l’histoire de cette croix et sur ce prêtre dont le nom est resté inconnu. Il faut chercher dans la presse locale, plus loquace sur cet événement. C’est le journal Ouest-France qui nous en apprend le plus (les temps ont bien changé depuis 1960…), en deux articles : le premier, paru le 16 septembre, annonçait le programme de la journée ; le second en rendait compte le lendemain.
   

Les Cerisiers 4L'entrée du couvent des Cerisiers
  

« Y’a un prêtre qui dit la messe aux Cerisiers ! »

Voici ce qu’on peut y lire sur ce prêtre auquel il était rendu hommage (2) :

Poursuivi par les Bleus, traqué, malgré tout fidèle à sa foi, le prêtre se cache en forêt de Fougeré. Il connaît les braves paysans du coin, ceux qui peuvent le nourrir et l’abriter quand il pleut ou qu’il fait froid. Les Vendéens de la région le connaissent : il n’est pas comme l’abbé Rodrigue, curé de Fougeré, qui est prêtre constitutionnel, et a renié sa foi pour sauver sa vie. C’est un vrai prêtre. On lui demande de célébrer la messe ici ou là. Il vient, apporte avec lui la parole de Dieu et les conseils de sagesse et de droiture dictés par l’Évangile.

Ce jour-là de l’année 1793, on lui a demandé une messe : « Vous viendrez la dire dans le vestibule d’entrée du couvent des Cerisiers ».

L’abbaye est déserte. Le vestibule, par où, de l’extérieur, on accède à la cour, est bien situé : on mettra un gars plus loin sur la route, pour monter la garde. S’il y a du danger, le prêtre pourra s’enfuir à travers champs.

« M. l’abbé, dit encore la délégation venue le voir, il y a un jeune homme de Mareuil-sur-Lay qui a 18 ans et s’appelle Joseph Grimaud (3). Il voudrait faire sa première communion. » Le prêtre accepte de donner l’Eucharistie pour la première fois à ce garçon.

Discrètement, les gens sont prévenus de la messe secrète et discrètement on arrive au couvent. On se masse dans le vestibule. Le prêtre dit la messe, dans un recueillement complet sur lequel pèse le silence du danger.

Joseph Grimaud reçoit le Corps du Christ. L’office se termine quand l’alerte est donnée. Les Bleus ont été prévenus traîtreusement par une femme du nom de Voyse (4) : « Y’a un prêtre qui dit la messe aux Cerisiers ! »

Les soldats partent vers le couvent, mais l’homme qui monte la garde, plus haut, près de Virecourt (5), les aperçoit et court prévenir le prêtre et les fidèles.

Vite, à travers champs, on se réfugie à l’étang l’Hermite (6). Quand les Bleus arrivent, il n’y a plus personne. Pour se venger, ils brûlent et saccagent le couvent pour retrouver le prêtre. Celui-ci traqué, après plusieurs jours, finira par être massacré.

On ne connaîtra de lui que son martyre. Comment s’appelait-il ? Personne ne saura jamais son nom.

On doit ce récit à l’abbé Brébion, curé de Fougeré, qui fouilla les archives pour en rassembler les éléments, et qui eut l’idée d’ériger une croix à l’emplacement où ce prêtre martyr fut massacré par les Bleus.
  

Les Cerisiers 5Le couvent des Cerisiers
  


Notes

  1. Revue du Souvenir Vendéen n°53 (Noël 1960), pp. 31-32.
  2. Ouest-France, 16 septembre 1960 : « 167 ans plus tard, le 18 septembre, au (sic) Fougeré, la Vendée rendra hommage à ce prêtre inconnu, en érigeant une croix en sa mémoire ».
  3. Le seul Joseph Grimaud que j’ai trouvé et qui pourrait correspondre est le fils de Joseph Grimaud et Marie-Jeanne Turcaud, né à Thorigny le 12 mars 1773 (il a 20 ans en 1793), marié le 9 février 1808 à Mareuil-sur-Lay avec Marie Jobet, et décédé à Mareuil-sur-Lay le 7 septembre 1834.
  4. Ce patronyme est inconnu en Vendée, en tout cas sous cette forme.
  5. Aucun « Virecourt » ne figure dans le Dictionnaire des toponymes sur le site des Archives de la Vendée. On trouve cependant une rue de Virecourt à La Chaize-le-Vicomte.
  6. Situé dans la forêt de la Chaize (voir la carte ci-dessous).
      

Les Cerisiers 6Titre de l'article du 16 septembre 1960

Les Cerisiers 7L'article du 19 septembre 1960 (coupé en deux parties, ci-dessus et ci-dessous, pour une meilleure lisibilité)

Les Cerisiers 8

Les Cerisiers 3La croix des Cerisiers

CarteLocalisation du couvent des Cerisiers et de l'étang l'Hermite