Toujours sur la piste de Robert Serveau, ce soldat républicain qui finit sa vie dans la commune vendéenne où sa colonne avait commis des crimes en 1794, j’ai sollicité un service d’entraide généalogique pour retrouver sa trace aux Archives de Vincennes.

Correze 1790Carte du département de la Corrèze en 1790 (les noms surlignés sont cités dans le texte ; le point rouge localise Saint-Exupéry-les-Roches, commune natale de Robert Serveau/Roche)
  

Le volumineux dossier concernant les volontaires de la Corrèze (1) ne comporte pas de liste nominative, hélas ; le nom de Robert Serveau, qui aurait fait partie de cette formation, ne semble pas y figurer non plus. En outre le contrôle des troupes (2), en cours de numérisation, n’est pas communicable actuellement. On espère que cette opération vise à le mettre en ligne sur le site des Archives de Vincennes. Affaire à suivre…

En attendant, j’ai reçu un historique des volontaires nationaux de la Corrèze envoyés en Vendée dès le début de l’insurrection de mars 1793. S’ils n’ont guère brillé par d’éclatantes actions militaires, leur parcours nous éclaire sur le déroulement de la réquisition dans un département très patriote, mais aussi sur le dénuement complet de ces hommes que les représentants de la Convention refusèrent de traiter comme des soldats.

Historique des volontaires de la Corrèze envoyés en Vendée

L’application de la loi sur la réquisition avait provoqué en Vendée un soulèvement général (3). Les paysans vendéens prirent bien les armes, mais ce fut contre la France (4). La Convention nationale répondit à ce nouveau danger par un nouvel appel au patriotisme des départements restés fidèles à la Révolution. En outre du contingent qu’elle leur avait fixé, elle leur demanda de nouvelles forces pour combattre les rebelles. La désignation de ces forces fut laissée aux départements. La plupart eurent recours à la réquisition. Les recrues ainsi levées étaient mises en route sans être instruites. Dans la Corrèze, on préféra requérir les gardes nationales et la gendarmerie, troupes déjà exercées à la manœuvre. Le 19 mars (1793), au reçu des dépêches signalant les progrès de l’insurrection en Vendée, le directoire du département prenait les mesures nécessaires pour assurer sans retard l’envoi de forces considérables dans ce pays.

Deux administrateurs désignés comme commissaires furent envoyés à Brive et Uzerche pour requérir la gendarmerie et les gardes nationales dans ces deux districts en aussi grand nombre que possible. Brive devait fournir en outre douze canonniers et un canon. Le même appel était fait sur place au district de Tulle qui devait fournir en outre les chevaux nécessaires à la conduite des bagages et de deux canons.

Rendez-vous fut donné à tout le monde pour le 21 à Uzerche.

Le rassemblement de ces forces se fit rapidement et ne donna lieu qu’à deux incidents peu importants.

Le 20 mars, douze volontaires requis par la municipalité de Beaulieu (5), venus à Tulle à cheval, se présentent à la séance du conseil du district. Ils déclarent qu’ignorant le motif de la réquisition dont ils étaient l’objet, ils refusent de partir, n’ayant pu faire leurs préparatifs de voyage. Et comme ils persistaient dans leur refus, malgré les instances du conseil, leur conduite fut seulement flétrie et signalée à leur municipalité.

La municipalité d’Uzerche avait convoqué pour partir tous les citoyens en état de prendre les armes. Cette mesure fut jugée trop violente puisqu’elle tendait à faire partir tous les citoyens même les fonctionnaires et les pères de famille (6). La municipalité fut donc invitée à réduire son contingent à un nombre proportionné à sa population.

Trois jours après la réception des dépêches alarmantes, le 22 mars, le directoire de la Corrèze annonçait avec fierté à l’assemblée nationale que grâce au zèle et à l’amour qui animaient le département pour la chose publique, six cents hommes étaient partis pour la Vendée.

Le détachement comprenait 206 hommes du district d’Uzerche (7) et 235 des districts de Brive et de Tulle. Il y avait dans ce nombre 83 cavaliers montés sur des chevaux prêtés par des particuliers et 75 gendarmes nationaux. Il fut placé sous les ordres du citoyen Melon (8), président de l’assemblée départementale qui le conduisit à Niort.

La rapidité avec laquelle il fut levé et organisé fut remarquable. Notons cependant qu’il n’avait pas éprouvé, comme les recrues de la réquisition, de difficultés pour son habillement et son armement.

Cette levée nécessita de grandes dépenses dont le département fit les avances et dont il réclama le remboursement au ministre.

Elle eut l’inconvénient de priver le département de toute sa gendarmerie. Aussi, pour assurer ce service, les administrateurs durent-ils avoir recours à la garde nationale. Les hommes qui y furent employés reçurent quarante sols par jour.

Le détachement ne comprenait pas que des célibataires. Beaucoup de pères de famille y furent enrôlés. Aussi ne s’étonnera-t-on pas de voir qu’un mois après, la plupart d’entre eux demandaient à être rappelés pour pouvoir vaquer à leurs affaires (9).

Cette démarche fut jugée d’ailleurs inconsidérée. Les administrateurs du département n’y donnèrent pas suite, les mesures nécessaires ayant été prises pour assurer des moyens de subsistance aux femmes et aux enfants des volontaires.

Le départ du détachement avait été si précipité que la plupart de ses hommes n’avaient pu être pourvus de tous les effets nécessaires. Ils se trouvaient au bout d’un mois dans le plus grand dénûment (sic). En signalant cette situation aux commissaires de la Convention dans les Deux-Sèvres, les administrateurs de la Corrèze leur demandaient que leurs concitoyens fussent assimilés pour la solde et l’habillement aux bataillons de volontaires envoyés aux frontières.

Cette demande ne fut pas satisfaite. Le dénûment des volontaires de la Corrèze était bientôt complet. Ils n’avaient rien obtenu des administrations locales.

Le 17 novembre, à la requête des volontaires, la guerre de Vendée touchant à sa fin (10), le directoire du département demandait aux généraux leur rapatriement.
   

ALe 9 avril 1793, cinq volontaires de la Corrèze, dont un certain Roche, vont s'emparer d'un drapeau blanc de la rébellion dans le clocher de Saint-Laurent-de-la-Salle (A.D. 85 SHD B 5/3-49)
  

Faits d’armes des volontaires de la Corrèze

L’historique de cette formation ne fait état d’aucune action remarquée. On en trouve cependant quelques-unes dans la Gazette nationale.

Dans la séance du 30 avril 1793, Jean-Augustin Pénières, député de la Corrèze, fait à tribune de la Convention « le récit d’un fait qui s’est passé dans le département de la Vendée. Un bataillon de la Corrèze passait près de Saint-Hermand (11) ; on lui apprend que le drapeau blanc est arboré dans ce village, et que quinze cents révoltés y sont réfugiés. Les volontaires de la Corrèze n’écoutent que leur patriotisme et leur courage, et marchent à Saint-Hermand, dispersent les contre-révolutionnaires ; quelques-uns montent au clocher, où était arboré le drapeau blanc, cassent les cordes des cloches, et mettent en pièces le signal de la rébellion. Le bataillon de la Corrèze, après avoir ainsi appris aux habitants de Saint-Hermand ce que peuvent les soldats de la liberté a continué sa route ». En réalité cet épisode eut lieu non pas à Saint-Hermand, mais à Saint-Laurent-de-la-Salle, à 13 km de là, le 9 avril 1793 (12).

Un autre fait est rapporté à la Convention le 25 juillet 1793 : un lougre qui fuyait pour « joindre l’armée des brigands » au large des Sables fut poursuivi par deux frégates ; son équipage gagna la côte, mais il fut rattrapé. « Trois cavaliers volontaires de la Corrèze amenèrent le capitaine et son second » (13). Le navire comprenait deux canons, six pierriers et 27 hommes d’équipage dont certains furent suspectés d’être des émigrés.

Si ces volontaires ont bien quitté la Vendée après le 17 novembre 1793, comme il est noté dans l’historique, qu’en est-il de Robert Serveau ? Difficile à dire étant donné qu’il y eut plusieurs bataillons de Corréziens et que leurs numéros ne sont pas toujours mentionnés. La plupart ont été envoyés sur les frontières et il s’en trouve qui furent versés dans l’armée du Nord, dont une division sous les ordres de Duquesnoy fut envoyée en Vendée à la fin de l’année 1793. Le volontaire Serveau en faisait-il partie ? Ou bien faut-il le chercher parmi les gendarmes de la Corrèze qui ont sévi dans les rangs des Colonnes infernales ? (14)
  


Notes :

  1. Service historique de la Défense, cote XW 24.
  2. Service historique de la Défense, cotes 16YC 93 et 94.
  3. Le décret voté par la Convention le 24 février 1793 ordonnait une levée de 300.000 hommes pour faire face à la première coalition européenne contre la France révolutionnaire (rappelons que c’est la France qui a déclaré la guerre, d’abord à l’Autriche le 20 avril 1792, à l’Angleterre et à la Hollande le 1er février 1793, à l’Espagne le 7 mars suivant).
  4. En réalité contre le gouvernement révolutionnaire de la France.
  5. Beaulieu-sur-Dordogne, tout au sud du département de la Corrèze.
  6. Le décret du 24 février 1793 stipulait pourtant dans son article premier que seuls « les citoyens français, depuis l’âge de dix-huit ans jusqu’à l’âge de quarante ans accomplis, non mariés ou veufs sans enfants, sont en état de réquisition ».
  7. Le général Jean-Baptiste Materre (Limoges 1772 – Eyburie 1843) a laissé des souvenirs intéressants en la circonstance, puisqu’il fit partie de ces 206 volontaires du district d’Uzerche envoyés en Vendée en mars 1793, précisément dans la compagnie franche dite bataillon de la Concorde (voir l’article de Georges Bertin, Le général Materre, Bulletin de la Société des Lettres, Sciences et Arts de la Corrèze, 1904, pp. 355 et suiv.) « Les membres du club de la ville d’Uzerche, écrit-il, me désignent pour faire partie de la garde nationale qui devait se rendre dans le département de la Vendée. M. de La Grénerie en prend le commandement et nous allons coucher le même jour à Pierre-Buffière. » Arrivés le lendemain à Limoges, le détachement continue sa route. Le 27 mars, il entre à Confolens après être passé par Briguil « pour faire recevoir un curé jureur que la paroisse ne voulait pas reconnaître. À notre arrivée à Confolens, nous sommes reconnus et reçus par une compagnie de femmes vêtues et armées à l’amazone ». On imagine leur surprise ! « Le 29 (soit 6 jours après le départ), pour la première fois j’ai connaissance des motifs de l’insurrection vendéenne. » À Melle, les volontaires sont surpris : « On veut nous couper les fleurs de lys que nous avons aux basques de nos habits » ; ils s’y refusent d’abord, mais finissent par supprimer ces insignes avant leur entrée à Niort le lendemain 31 mars. Pendant le séjour dans cette ville, « deux de nos camarades arrêtent un malheureux prêtre, déguisé en femme ». Le bataillon de la Concorde, à peu près au complet à Niort, formait un total de 650 hommes, y compris la cavalerie et une quarantaine de gendarmes. Le 2 avril, il atteignait Fontenay-le-Comte ou plutôt le Peuple. « Notre hôte, écrit Materre, veut nous faire souper avec ses domestiques. » Le lendemain, le bataillon est « commandé de service pour assister au supplice de quatorze Vendéens qui furent guillotinés sur la place publique. Je vis pour la première fois couler le sang humain ». Nos Corréziens vont ensuite cantonner à Saint-Hermand (voir la note 10) et s’y trouvent placés sous le commandement de Caunier. Le 11 mai, Materre indique dans son récit qu’il est à Marans, puis le 20 à La Rochelle. Le 30, quelques volontaires et lui-même forment le projet de rentrer dans leurs foyers, à l’exemple d’un bataillon de la Gironde qui avait quitté l’armée tout simplement depuis le 22. Ils tentent d’obtenir l’accord de leur hiérarchie, en vain, les représentants du peuple ne veulent rien savoir de leurs réclamations. Alors ils passent outre : le 1er août, « dans la nuit, nous portons nos armes chez le capitaine Besse, et, sous la conduite d’un rémouleur auvergnat à qui nous donnons 60 francs, nous quittons l’armée avant le jour ». Portant des faux papiers pour s’assurer de son retour, Materre parvient chez lui huit jours après. En octobre 1793, une nouvelle levée, mieux organisée, est décrétée à Uzerche. Ces volontaires, dont Materre fait partie, sont dirigés vers Tulle où on les organise en un bataillon de six compagnies, qui devient le 5e bataillon des volontaires de la Corrèze. Ils filent ensuite en direction de Toulouse, puis Toulon au pouvoir des Anglais. Materre poursuivra sa carrière dans l’armée d’Italie, participera à l’expédition d’Égypte et aux campagnes militaires de l’Empire.
  8. Antoine Melon (Tulle 1755 – Tulle 1835), député de la sénéchaussée de Tulle aux États généraux de 1789 (au sein du tiers état), maire de Tulle en 1792, président du département de la Corrèze en 1793.
  9. On a vu dans la note 7 que des volontaires demandaient à rentrer dans leurs foyers et que certains, comme Materre, l’ont fait sans autorisation. Dans une lettre datée des Sables le 3 mai 1793, le représentant Gaudin écrit à ce propos à son homologue Auguis : « Il nous faudroit mille à douze cents hommes tant pour remplacer les volontaires de Challans qui partent demain, ceux de la Roche-sur-Yon et de Fontenay que je ne puis plus retenir, et la compagnie de la Corèze (sic) qui menace aussi d’abandonner si on ne la relève promptement » (A.D. 85, SHD B 5/4-12).
  10. C’est ce qu’on pense du moins à la fin de l’année 1793. La Grande Armée catholique et royale allait être détruite outre-Loire ; les républicains avaient repris possession du territoire insurgé où ne subsistaient que quelques réduits de résistance, notamment l’île de Noirmoutier dont les heures de liberté étaient comptées.
  11. Saint-Hermand et Sainte-Hermine constituaient jusqu’à leur fusion en 1808 (sous le nom de Sainte-Hermine) deux communes distinctes. La première s’étirait le long de la grand-route de Nantes à La Rochelle ; la seconde était enserrée dans un méandre de la Smagne. Ce verrou stratégique entre le Bocage insurgé et la Plaine demeura toujours aux mains des républicains, qui donnèrent en 1793 le nom d’ « Hermand-le-Guerrier » à Saint-Hermand et « Hermine-sur-Smagne » à Sainte-Hermine.
  12. A.D. 85 SHD B 5/3-49 : ce document cite les noms des quatre volontaires corréziens qui s’illustrèrent à Saint-Laurent-de-la-Salle, dont un certain Roche. S’agit-il de Robert, fils de Gaspard Roche et Anne Cervau, qui pourrait être le « Robert Serveau » de Saint-Fulgent ?
  13. Dans les cahiers d'André Collinet, on lit que 150 cavaliers de la Corrèze sont arrivés aux Sables le 21 avril 1793 (Les Sables et la guerre de Vendée, C.V.R.H., 2003, p. 127).
  14. On lira à ce sujet les extraits du Journal du brigadier Graviche, gendarme de la Corrèze envoyé en Vendée en 1793-1794, paru dans la Revue du Bas-Poitou en 1927 et retranscrit par La Maraîchine normande.