L’irruption dans le Bocage vendéen, en 1793-1794, de soldats des armées régulières et surtout de bataillons de volontaires venus de Paris ou d’autres départements, eut pour conséquence de propager des maladies vénériennes dans cette région qui les ignoraient quasiment jusqu’alors. Une enquête ministérielle établie en l’an V (1796-1797) permit de rassembler les témoignages d’officiers de santé sur ce fléau qui frappa, par le viol, nombre de Vendéennes.

AN AF II 269-25En-tête d'un arrêté pris à Nantes le 17 juin 1794 par les représentants du peuple Bourbotte et Bo, visant à lutter contre la prostitution (A.D. 85, AN AF II 269-25)
  

L’indiscipline des soldats républicains fut dénoncée tout au long de la guerre (1), tant par leurs officiers que par les autorités civiles des quatre départements concernés. Les administrateurs du Maine-et-Loire attribuèrent ainsi les revers des généraux Berruyer et Leygonnier, le 24 avril 1793, « à l’indiscipline des troupes. La plus grande partie de celles qui ont été envoyées contre les révoltés, disent-ils, particulièrement les volontaires, se souillent de tous les crimes. Brigandages de toute espèce, viol, incendie, voilà leur passe-temps ordinaire… » (2)

Ce comportement empira au fil des mois pour atteindre son paroxysme à l’époque des Colonnes infernales, comme on le lit dans une lettre de Laurent Lecointre, député de la Seine-et-Oise à la Convention. Ce dernier rapporta qu’en février 1794, les opérations dans la Vendée « se réduisent à ceci, incendier, piller, violer, massacrer. Tout ce pays-ci n'offre que ruines et partout où nous avons passé, nous avons brûlé tout ce qui ne l'était pas. Quant au viol, il n'a plus été ordonné, mais il a été toléré et souffert, et c'est à peu près de même » (3).

Ces exactions ne paraissaient toujours pas faiblir en 1795, lorsque les municipaux de Port-Fidèle (Saint-Gilles-sur-Vie) écrivaient au Comité de Salut public : « L’indiscipline est à son comble, les commandants et les officiers ne peuvent plus retenir le soldat qui se porte à tous les excès, pillages, viols, assassinats… » (4)

Or, dès le début de la guerre, les armées républicaines se signalèrent par la présence de prostituées dans leur camp, en dépit du décret du 30 avril 1793 qui en excluait les femmes, à l’exception des blanchisseuses et des vivandières. Ce texte n’eut aucun effet en Vendée : « Je dois vous prévenir, citoyens ministres, que le décret qui exclut les femmes des bataillons est entièrement éludé ; on voit à la suite de nos armées une multitude prodigieuse de filles habillées en hommes ; les camps en sont infectés » (5)

L’état sanitaire de la Vendée après la guerre

Cette situation eut pour effet de répandre les maladies vénériennes parmi les soldats qui, par les viols auxquels ils se livrèrent au sein de la population vendéenne, diffusèrent une véritable épidémie. Il reste cependant difficile d’appréhender l’ampleur de ce mal en raison de son caractère honteux pour les victimes et de la méconnaissance des symptômes par les soignants.

On comprend par conséquent que les documents qui peuvent en attester soient rarissimes. Les Archives de la Vendée en conservent quelques-uns, rassemblés dans un dossier sous la cote L 275 (6). Ils ont été établis à la fin de l’année 1796 et au début de 1797 par des officiers de santé à la demande du ministre de l’Intérieur, Pierre Bénézech, afin de dresser un état des lieux de leur canton.

Je ne m’attarderai pas sur les infections les plus couramment constatées, comme la dysenterie, la gale ou la rage, pour ne retenir ici que les maladies vénériennes, directement causées par les armées républicaines en Vendée.

Le 20 pluviôse an V (8 février 1797), le chirurgien Jean-Baptiste Pellizatti (7) écrit à l’administration départementale (orthographe respectée) : « Je vient de recevoir une instruction sur les maladies vénériennes (…) Vous me demandé, citoyens, les renseignement que j’ai sur le poison du virus vénérien, je ne peux y songer san frémir… » Et de citer le cas d’une femme qu’il a auscultée aux Sables (8) ; il en décrit les symptômes et note que « personne des gens de l’art », c'est-à-dire les médecins, n’a pu la guérir. La cause de la maladie ne fait aucun doute pour Pellizati : « La troupe qui a passé dan la Vandée a au coup sur (répandu, propagé ? le verbe est illisible) cette maladie par le commerce infâme qu’ils ont mené par la violence… »

Pierre Aubin (9), officier de santé réfugié dans la commune de Bazoges-en-Paillers, donne plus de détails sur les effets de cette pathologie lorsqu’il écrit à Dominique Dillon, président du département de la Vendée, le 30 pluviôse an V (18 février 1797) :

« Vous me demendez, citoyen président, un détaillée sur la nature, les effets du mal vénérien ; ces effets sont infiniement étanduë, je me bornerai à dire qu’il doivent être considéré dans les enfans qui en sont attaqués dans le sein de leur mère et dans les adultes qui l’ont reçu par contagion lorsque le père et la mère ont la verolle, il arrive quelque fois que les enfans sont infectés du virus au point qu’ils meurent dans la matrice (…) ce qui vient d’arriver dernièrement à une malheureuse femme de la ferme de la Brossardière, commune de la Boissière, canton de Montaigu, qui est dans ce moment bien rétablie… »

Il poursuit : « Le 12 prereal an 4ème (31 mai 1796), je suis sorty de l’hospice militaire de Montaigu où j’ai resté 6 mois y fésant le service d’officier de santé en chef (…) J’ai donné mes soins à différants individus, généraux, commandants, soldats, qui étoient dans les cantonnements de Beaurepere, les Herbiers, St Fulgent, dont plusieurs étoient attaqués des premiers simptomes de la maladie vénérienne comme chaude pisse, chancre, bubon, etc. »
    

SignaturesLes signatures des quatre officiers de santé qui ont répondu à l'enquête
(extraites de leurs actes de mariage, A.D. 85 et A.D. 17)
  

Pierre-Marie Durand (10), officier de santé à La Pommeraie-sur-Sèvre, se fait plus explicite sur la maladie, sur ses causes et sur son étendue jusqu’aux départements voisins. « Dans mon arrondissement, écrit-il le 4 pluviôse an V (23 janvier 1797) d'une belle écriture très régulière, j’ai vu bien des filles victimes de l’armée révolutionnaire ou troupe de brûleurs. Comme le viol a eu lieu dans tous les cas, et que par conséquent les attouchements impurs ont toujours été forcés et violents, le mal vénérien caractérisé chez elles par la gonnorée virulente & quelques chancres aux parties naturelles, n’a été que local ; mais les symptômes étaient constamment accompagnés d’accidens inflammatoires les plus prononcés. » Il explique ensuite le type de traitement qu’il mit en œuvre pour soigner ses patientes.

« Quoique dans mon arrondissement je ne connoisse plus personne infectée de ce mal, il ne s’ensuit pas, & il est même à croire au contraire, qu’il en est encore beaucoup dans d’autres parties de ce département & départements voisins, parce que plusieurs de ces infortunées ont été privées de secours convenable & administrés à tems, ou que par une fausse honte elles n’auront osé déclarer leur mal qui par là sans doute aura acquis un caractère plus grave, celui probablement de la vérole confirmée. »

La suite du mémoire concerne les cas de chiens enragés, de plus en plus nombreux et dangereux pour la population. Durand demande qu’on envoie aux officiers de santé une instruction sur le traitement de la rage afin de « détruire les préjugés du peuple en luy présentant des remèdes certains & incontestables à la place des moyens superstitieux ».

Ce dernier point est également souligné par Jean-André Vidal (11), médecin dans le canton d’Hermine (Sainte-Hermine) qui regrette que ces maux se manifestent « chez un peuple victime de l’ignorance des magiciens, devins, restaurateurs, traiteurs de bétail, qui sont depuis longtemps les guérisseurs de confiance d’un pays où l’on n’a recours aux médecins que quand ceux-là sont à bout de leurs expériences meurtrières ».

Le même consigne dans son rapport sur les maladies vénériennes, daté du 4 pluviôse an V (23 janvier 1797), qu’il est difficile de dénombrer les cas : « cette maladie, tout à la fois honteuse chez quelques-uns, étonnante et inconnue aux autres, ne s’avouant qu’à regret, puis le pays n’étant point suffisamment pourvu d’officiers de santé assez instruits pour reconnaître dans les maladies ordinaires ces complications serophalo-vénériennes qu’ils pourraient considérer comme simptome ».

Son constat dépasse son seul canton pour s’étendre sur tout le Haut-Bocage, mais lui se garde bien d’accuser les soldats républicains : « Depuis six mois que j’ai quitté la médecine militaire, les marchés et foires d’Hermine m’ont amenés plus de cinquante malades serophaleux ou vénérieux, que la Caillère et environs m’a offert plus d’écroueleux que la Chaise (La Chaize-le-Vicomte) et ses environs où le mal vénérien m’a paru plus fort ; que passant à la Chataigneraie, je vis des malades vénérieux et serophaleux ; que l’opinion publique était qu’il y avait beaucoup de vénérieux dans le pays ; que des personnes de Cholet m’invitant à rester dans leurs communes me donnèrent la même assurance pour leur canton ; qu’aux Herbiers les mêmes invitations et témoignages me furent donnés, et que là surtout à un village entre Mouchamps, Ardenne (Ardelay) et les Herbiers, j’eus la conviction de l’existence du vice vénérien-serophaleux-galeux que je reconnus dans deux filles de quinze à vingt ans. Enfin, sur la totalité des malades consultant contre ces vices assassins, les trois quarts étaient du sexe, et que le nombre des filles surpassait celui des femmes ».

Ces rapports médicaux ne furent pas établis en vain. Le ministre de l’Intérieur fit savoir aux administrateurs du département de la Vendée, qu’il avait renvoyé celui de Vidal, curieusement le seul à ne pas dénoncer l’origine du mal, à l’examen de l’École de santé « en la chargeant de (lui) communiquer ses vues sur les moyens les plus efficaces et les plus économiques, pour arrêter les progrès de ce fléau ».

La même enquête fut-elle diligentée dans les autres départements touchés par la guerre, et donc par les mêmes troubles pathologiques comme les ont évoqués Durand et Vidal ? J’en ai cherché la trace dans l’épaisse Correspondance du ministre de l’Intérieur avec le département du Maine-et-Loire de l’an IV à l’an VI (A.D. 49, 1 L 160/1), mais je n’ai rien trouvé à ce sujet. Il reste à vérifier du côté de la Loire-Inférieure et des Deux-Sèvres.

Carte VendeeCarte localisant les quatre officiers de santé cités dans l'enquête
  


Notes :

  1. Au moins jusqu’à la nomination du général Hoche à la tête de l’armée des côtes de l’Océan (qui fusionne les armées de l’Ouest, des côtes de Brest et des côtes de Cherbourg) en 1795.
  2. A.D. 85, SHD B 5/3-80.
  3. A.D. 85, AN W 472-8. Pièce issue du dossier d’accusation contre Jean-Antoine Vial, maire de Chalonnes-sur-Loire, mis en ligne sur le site des Archives de la Vendée.
  4. A.D. 85, SHD B 5/12-13.
  5. Lettre de Hazard, commissaire du conseil exécutif dans les départements de l'Ouest, à Tours, le 1er juillet 1793, cité par Ch.-L. Chassin, La Vendée patriote, t. II, p. 328. On ne manque pas de rapports dénonçant la présence de femmes de petite vertu parmi la troupe, des soldats jusqu’aux généraux.
  6. Émile Gabory, archiviste de la Vendée, les a exhumés le premier dans un article paru dans le Bulletin de la Société française d’histoire de la médecine en 1908 (pp. 64-68) ; il indique la cote L 255, mais c'est bien en L 275 que le dossier est classé aujourd'hui. Le docteur Gaston Blandin s’y est référé lui aussi pour le chapitre qu’il a consacré aux maladies vénériennes dans son livre Médecine et médecins pendant la guerre de Vendée, 1793-1796, Éditions du Choletais, 1990, pp. 87-90.
  7. Jean-Baptiste Pellizatti, surnommé « Pelizzato » (d'après son acte de mariage), est né vers 1750 à Sondrio en Valteline (au nord de la Lombardie). Ce maître en chirurgie s'est marié à Talmont le 4 juillet 1791, avec Marie-Jeanne Arnaud (Le Poiré-sur-Vie 1746 – Saint-Hilaire-de-Talmont 1818). Son nom apparaît dans les délibérations municipales de Talmont d'abord comme officier municipal, puis comme maire à partir de décembre 1792 ; il n'est plus cité en tant que tel après novembre 1793 dans le registre d'état civil. Il était membre de la loge L'Intimité en 1807 à Niort (fichier Bossu). Il est décédé le 18 octobre 1828 à Talmont.
  8. La situation sanitaire des Sables était encore désolante en 1797. Le rapport de Roy fils, officier de santé, en date du 24 messidor an V (12 juillet 1797) déplore « les exalaisons fétides des corps en putréfaction qui environnent notre ville, la malpropreté des ruës occasionnée par le grand nombre d’individus qui remplissaient les maisons, les prisons, les hôpitaux, la disette (…), la peine d’esprit, tout disposant au découragement en affaiblissant le physique et occasionnant la malignité de la maladie » (A.D. 85, L 275).
  9. Pierre Aubin a été baptisé en novembre 1749 (le jour est illisible) à Clisson, paroisse Notre-Dame. Il se marie une première fois à Bazoges-en-Paillers, le 8 mai 1769, avec Louise Boucher (l'acte le mentionne comme chirurgien) ; une seconde fois à Machecoul, paroisse de la Trinité, le 24 novembre 1781, avec Marie-Jeanne-Julienne Vrignaud (il est écrit sur l’acte que ce « chirurgien juré » était domicilié depuis plusieurs années dans la paroisse de Bazoges-en-Paillers). Son acte de décès inscrit dans le registre de la 2e division de Nantes au 17 brumaire an XII (9 novembre 1803) indique que Pierre Aubin est mort en la demeure de la veuve Lebeaupin, section dixième Pont d'Oriant, mais qu'il était domicilié en la commune de Saint-Fulgent (Vendée).
  10. Dans ses Mémoires, Madame de La Rochejaquelein écrit qu'elle se rendit « à la Pommeraie-sur-Sèvre, chez l'excellent et vertueux médecin Durand » (édition Bourloton, 1889, p. 181) ; une note précise que Pierre-Marie Durand est mort à La Pommeraie-sur-Sèvre le 29 novembre 1820, à l'âge de 79 ans (son acte de décès a été inscrit en octobre, avec le mois raturé et réécrit « novembre », BMS 1812-1822, vue 271/331). Il était né le 16 août 1743 à La Pommeraie-sur-Sèvre et s'est marié à Saint-Mesmin, le 3 mai 1774, avec Marie-Renée-Jeanne Barrion ; l'acte de mariage indique que Pierre Durand était docteur en médecine de l'université de Montpellier.
  11. Né à La Flèche le 7 mars 1769, Jean-André Vidal, était « maître ès-arts d'Angers en 1790 ; il avait commencé ses études médicales dans cette ville » et avait soutenu sa thèse à Reims le 1er décembre 1792 (Travaux de l'Académie nationale de Reims, 1907-1908, t. II, p. 94). D'après une carte de sûreté à son nom, il résidait à Paris depuis le 21 octobre 1792 (relevés partenaires de Généanet). Ce médecin s'est marié à La Rochelle le 28 prairial an II (16 juin 1794) avec Marie-Françoise Vexiau ; ils ont eu une file, Alzire Désirée, née à Fontenay-le-Comte le 16 pluviôse an IV (5 février 1796). Il est décédé à Sainte-Hermine le 2 septembre 1823.