La mémoire de d’Elbée reste liée à Noirmoutier, car c’est là que le deuxième généralissime des armées vendéennes fut capturé et exécuté dans des conditions qui ont marqué les contemporains, aux premiers jours de janvier 1794. Mais saviez-vous qu’il était déjà passé dans l’île moins de trois ans auparavant ?

NoirmoutierVue de Noirmoutier, prise de l'entrée du port, lithographie de Gibert (A.D. 44, 9 Fi Noirmoutier 1) ; en surimpression, la signature de d'Elbée sur sa lettre du 25 février 1791 (A.D. 85, L 2406)
  

Ce voyage de d’Elbée à Noirmoutier fut une conséquence de son mariage. Le lundi 17 novembre 1788, Maurice-Joseph-Louis Gigost d’Elbée avait épousé dans la paroisse de La Gaubretière la demoiselle Marguerite-Charlotte Duhoux de Hauterive, fille de l’ancien gouverneur de l’île de Noirmoutier (1). La jeune mariée s’installa ensuite chez son époux, à la Loge-Vaugiraud, modeste demeure sise aux portes de Beaupréau, sur la paroisse de Saint-Martin.

Revint-elle un jour à Noirmoutier ? Elle en eut l’occasion lorsque d’Elbée s’y rendit en juillet 1791. La trace de ce voyage figure dans les pièces comptables de la famille Duhoux conservées aux Archives de la Vendée sous la cote L 2406. Marguerite-Charlotte avait un frère aîné, Pierre, qui deviendra compagnon d’armes, mais aussi d’infortune, du général d’Elbée : il périra à ses côtés sous les balles républicaines en janvier 1794 (2), sur la place d’armes de Noirmoutier.

Or, ce Pierre Duhoux de Hauterive rencontra des soucis d’argent dans ses affaires, au point que son beau-frère, le futur généralissime vendéen, dut intervenir. Dans une lettre datée de la Loge le 25 février 1791, d’Elbée s’adressa à M. Palvadeau, « notaire royal à l’île de Noirmoutier, Bas Poitou » (3) :

« Fatigué et persécutté encore nouvellement par les créanciers de Monsieur du Houx, je me décide, Monsieur, à faire un voïage à Noirmoutier, afin de prendre les moïens d’être tranquil et de rendre tout le monde content. En conséquence je vous prie de vous mettre dans le cas de m’instruire sur la nature des biens de mon beau frère, sur leure valeur réëlle et sur l’état des affaires qui sont à votre connaissance. Mon intention, d’après les instructions que vous me donnerés, est de faire l’acquisition des dits biens… »

D’Elbée conclut sa lettre ainsi : « D’après cela, faittes moi, Monsieur, le plaisir de me marquer si je puis compter sur tout ce que je vous demande, et sitôt après votre retour de Fontenai (Fontenay-le-Comte), je me rendrai à Noirmoutier… » (4)

Le notaire Palvadeau fournit-il à d’Elbée les renseignements demandés ? Oui, si l’on en croit un billet marqué de traces de brûlures, conservé dans le même dossier. Il s’agit d’une reconnaissance de dettes signée et datée de Noirmoutier :

« Je soussigné reconnais devoir à Monsieur Palvadeau, notaire royal a Noirmoutier, la somme de mille dix huit livres qu’il m’a prêté en espèce ayant cours, laquelle je promets lui payer dans deux ans de ce jour, à Noirmoutier, le vingt six juillet mille sept cent quatre vingt onze, bon pour la somme de mille dix huit livres. (signé) D’Elbée. » (5)

D’Elbée a-t-il pu régler sa dette deux ans après, comme il était convenu, soit en juillet 1793 ? Il venait juste d’être élu généralissime de la Grande Armée catholique et royale, et devait être plus préoccupé par les combats qui l’attendaient. À moins qu'il s'en souvint lorsqu'il parvint dans son refuge de Noirmoutier, au début du mois de novembre 1793…


Notes :

  1. La mariée était orpheline de ses deux parents en 1788 : Jean Duhoux de Hauterive mourut à Noirmoutier en 1774, et son épouse, Charlotte de Julliot, en 1782.
  2. La date précise est sujette à beaucoup d’interrogations, tant elle diffère chez les historiens qui ont tenté de la situer. Pierre et sa sœur Marguerite-Charlotte avaient pris place dans le convoi qui emporta d’Elbée, grièvement blessé à la bataille de Cholet (17 octobre 1793), à Noirmoutier, dernier asile encore aux mains des Vendéens (Charette avait reconquis l’île le 12 octobre 1793).
  3. Les anciennes provinces avaient pourtant fait place aux départements depuis plus d’un an.
  4. A.D. 85, L 2406. Cette lettre est rédigée d’une très belle écriture et signée de la main de d’Elbée (l’orthographe est respectée, je n’ai ajouté que quelques virgules pour faciliter la lecture). Jean Épois, biographe de d’Elbée, affirme que ce voyage n’avait pour but que de régler une vente de sel ; la lecture de ces pièces montre cependant la précarité de la situation financière de Pierre Duhoux de Hauterive (J. Épois, D’Elbée ou l’Épiphanie sanglante, Éditions du Choletais, 1984, p. 31).
  5. Ibidem. Le dossier L 2406 contient également un autre document intéressant concernant le couple d’Elbée : « Nous, Maire et Officiers municipaux de Saint Martin de Beaupreau, certifions à tous à qui il appartiendra que Dame Marguerite Charlotte du Houx de Hauterive, épouse de M. Maurice Joseph Louis Gigost d’Elbée, fait sa résidence actuelle et habituelle en France, qu’elle n’a pas émigré et que son époux est aussi ici présent (…) Fait en la maison commune le quatre juin mil sept cent quatre vingt douze ». D’Elbée était en effet parti en émigration à la fin de l’année 1791, mais était rentré à la Loge le 30 avril 1792 (J. Épois, op. cit., p. 35).