Si vous avez eu la chance d’acquérir les carnets d’aquarelles de Charles Arnault, publiés le mois dernier chez Pays et Terroirs sous le titre Cholet disparu, vous avez peut-être remarqué un dessin représentant le vallon de Pineau, pas encore aménagé en « place Travot », avec en son centre le buste de ce général républicain (page 67). Mais où se trouvait précisément ce monument du vainqueur de Charette, et pourquoi n’est-il plus là ?

TravotLe buste du général Travot a trouvé refuge
au Musée d'Art et d'Histoire de Cholet depuis 1993
  

Originaire du Jura, le général Jean-Pierre Travot combattit en Vendée durant toutes les Guerres de Vendée, non seulement de 1793 à 1796 – avec son principal fait d’armes cette année-là : la capture de Charette dans le bois de la Chabotterie, le 23 mars – mais aussi pendant les soulèvements de 1799 et 1815, ce qui fit de lui « le plus vendéen » des généraux républicains (1). Il fit même l’acquisition du château de la Perrinière, dans les Mauges.

Le général Travot connut cependant une fin pathétique. Arrêté en 1816, il passa devant un conseil de guerre présidé par Simon Canuel, sinistre personnage qui avait commandé l’une des divisions républicaines lancées contre les Vendéens à la bataille de Savenay (23 décembre 1793), mais qui avait opportunément retourné sa veste du côté royaliste quand l’Empire périclita. Ce procès fut totalement inique. L’accusation osa même reprocher à Travot sa modération et sa clémence, allant jusqu’à menacer ses avocats. La condamnation à mort tomba le 20 mars, mais fut commuée en une peine de vingt ans de prison. Profondément affecté par cette affaire, Travot perdit peu à peu la raison et fut admis en 1817 dans une maison de santé à Chaillot. C’est là qu’il mourut le 7 janvier 1836.

Deux monuments à la mémoire de Travot en Vendée militaire

Le changement de régime en juillet 1830 profita au retour posthume en grâce du général Travot. Étonnamment ce sont deux villes de l’ancienne Vendée insurgée qui souhaitèrent honorer sa mémoire : Cholet et Bourbon-Vendée (2). Je ne m’attarderai pas sur le second, statue en pied réalisée par Hippolyte Maindron, inaugurée le 26 août 1838 devant les anciennes halles, mais déboulonnée par les Allemands le 19 janvier 1942 afin de fondre son bronze. Je m’intéressai ici au monument de Cholet, dont les dimensions plus modestes – il ne s’agit que d’un buste – sont compensées par la renommée de l’artiste : David d’Angers.

Le préfet du Maine-et-Loire ayant donné un avis favorable par un arrêté du 17 avril 1837 (3), une souscription fut lancée aussitôt et l’on chercha le terrain approprié pour mettre en valeur un tel projet. Les Archives municipales de Cholet conservent un dossier à ce sujet (4), contenant par exemple les lettres de David adressées au maire de la ville, retranscrites par le Dr Pissot dans cet article. On y trouve toutefois bien d’autres documents permettant notamment de situer l’emplacement du monument, comme cette lettre de François Lainé, qui fut nommé par le maire Tessié-Tharreau pour estimer le terrain que la commune acceptait de céder gratuitement :

« Nous sommes transportés pour cet effet dans le pré provenant de l’hospice attenant aux halles & à la cour de l’hôtel de ville de Cholet, sur le terrain à concéder situé vers le centre du pré sus dit, vis-à-vis l’intervalle entre les deux halles, nous l’avons métré, il est d’une contenance d’environ 25 mètres quarrés. Nous estimons le dit terrain, actuellement en nature de pré, en capital, à la somme de cinquante francs… »

Le carnet d’aquarelles de Charles Arnault nous permet aisément de situer l’endroit au centre de ce qui n’était alors que le vallon de Pineau, future place qui recevra le nom de Travot. On trouvera à la page 43 le plan de l’époque, et à la page 45 une aquarelle des anciennes halles. Le buste du général Travot se trouvait donc dans l’axe central de l'ancien théâtre.
   

SignatureSignature de David d'Angers sur l'une des lettres qu'il a adressées au maire de Cholet en 1839 (Archives municipales de Cholet, 1 M 34)
  

À la recherche du bronze

Bourbon-Vendée avait déjà inauguré sa statue, que Cholet en était encore à chercher le bronze pour couler la sienne. Une lettre du ministère de l’Intérieur, datée du 15 avril 1839, annonçait au maire qu’on ne pouvait lui accorder le métal :

« Le Roi m’ayant renvoyé la supplique que nous avions adressée à Sa Majesté afin d’obtenir que le gouvernement accordât le bronze nécessaire pour la fonte du buste du général Travot dont la ville de Cholet voudrait décorer une de ses places publiques, j’ai dû en donner communication à Mr le Ministre de la Guerre pour savoir s’il lui serait possible de disposer en faveur de la ville de Cholet de la quantité de bronze demandée. Mon collègue m’écrit qu’attendu que nul objet appartenant à un service de l’État ne peut être détourné de sa destination sans autorisation législative, il ne peut consentir à ce qu’il soit fait à l’avenir de concessions de bronze pour aucun monument » (5).

On doit probablement à David d’Angers d’avoir agi pour contourner cet écueil. Dans sa lettre du 7 mai 1839, le sculpteur informa le maire de Cholet qu’il s’était renseigné auprès du fondeur pour connaître le prix du bronze, le pressant même à ériger au plus vite le piédestal et lui fournissant un croquis. Précisons que David d’Angers ne réclama pas un sou pour ses propres frais, y compris pour le moulage.

C’est la fonderie Soyer & Ingé fils, domiciliée au n°28 rue des Trois Bornes à Paris, qui procéda à la coulée. À l’été 1839, tout était prêt : « Nous avons remis hier aux messageries françaises 1 caisse contenant le buste du général Travot à votre adresse », écrit le fondeur le 23 juillet, ajoutant : « Nous activons le sabre & la palme de laurier qui seront achevés sous quelques jours ». La facture jointe indiquait la somme de 53,55 fr. pour le transport du buste de Paris à Cholet et de 9,40 fr. pour le sabre et la palme (6). Il ne restait plus qu'à assembler le monument.

Cholet en fête pour Travot… et Bonchamps

On attendit les beaux jours du printemps 1840 pour procéder à l’inauguration, le dimanche 5 avril, en présence du préfet de Maine-et-Loire, M. Prosper Gauja, du général Ordener, commandant la subdivision militaire, et des autorités de la ville. M. Jacques Bénard-Vallée ayant démissionné en janvier, c’est M. René-Claude Caternault, premier adjoint, qui fit office de maire de Cholet à cette cérémonie. David d’Angers, en revanche, avait été retenu à Paris.

Relation des fetesParmi les orateurs figurait Esprit-Antoine Guillou (7), un Choletais qui avait formé en 1793 un corps de guides originaires du pays, destinés à servir d’espions et d’éclaireurs aux colonnes républicaines. Ce citoyen Guillou, cité par Kléber dans ses Mémoires (8) s’était lié d’amitié avec le général Travot.

Le préfet Gauja prit ensuite la parole pour rendre hommage aux Bleus comme aux Blancs : « Près de cette ville, un général non moins brave que Travot, mais qui appartenait à un parti différent, signala aussi sa carrière dans les luttes de notre première Révolution par les vertus que nous louons dans ce dernier. Bonchamps, blessé à mort par les républicains, sauva la vie de 5.000 républicains (18 octobre 1793), et la Vendée reconnaissante lui éleva un monument auquel la révolution de 1830 a donné, en l’entourant de son respect, la plus durable des consécrations… » (9)

L’allocution du préfet se poursuivit avec la même emphase sur l’air de réconciliation et des bienfaits du nouveau régime. Et le curé Hudon se mit à l’unisson en inaugurant le lendemain un asile dans sa paroisse Saint-Pierre, adressant à ses ouailles « un discours plein d’onction et de simplicité pour les engager à l’union et à l’oubli des vieilles querelles ».

La ruine du piédestal provoque l’errance du buste

Le climat du pays se montra toutefois rétif à cet esprit de réconciliation. Au fil des ans la pluie et le gel eurent raison de la maçonnerie du piédestal. David d’Angers s’en inquiéta auprès du maire de Cholet dans une lettre du 12 décembre 1850 :

« Plusieurs personnes qui ont visité le buste du Gal Travot m'ont exprimé la peine qu'elles avaient éprouvée, en voyant un monument d'hier, pour ainsi dire, déjà réduit à l'état de ruine ; ainsi, par exemple, le sabre qui était sur le piédestal a disparu, la branche d'olivier est à moitié arrachée ; ces symboles étaient pourtant significatifs pour caractériser un monument élevé au guerrier pacificateur. Ne serait-il pas possible de remettre le sabre, de le consolider par des écrous fortement scellés dans le granit, enfin de placer autour du monument une grille de fer assez éloignée pour empêcher la malveillance stupide de le dégrader journellement ? Cette dépense serait, je crois, fort minime » (10).

Le sculpteur ne fut pas entendu. En 1866, la municipalité expédia le buste de Travot dans le jardin du Mail, pour le placer sur un socle de brique et de plâtre, qui ne pouvait tenir bien longtemps face aux éléments.

Dans une lettre envoyée au maire de Cholet le 7 août 1888, Robert David d’Angers, le fils du sculpteur, se désolait à son tour de l’état du monument :

« Je n’ai pas oublié votre aimable accueil lors de mon passage à Cholet au mois de février dernier, pas plus que notre conversation au sujet du buste du général Travot à notre visite à son piédestal délabré.

Si vos finances municipales vous le permettaient et si vous jugiez convenable de donner à ce buste l’emplacement qui, s’il m’en souvient bien était sur la grande place, sa première destination, je ne vous cacherai pas que je serai très heureux que cette œuvre de mon père occupât cette place plus digne que celle où elle est actuellement.

On pourrait, sans élever beaucoup plus le piédestal, entourer celui-ci d’une vasque dans laquelle coulerait l’eau. Cela donnerait plus d’importance au monument, et comme vous avez, si je ne me trompe, du granit à proximité, les frais ne seraient pas énormes en faisant quelque chose de simple, rien que des lignes, car pour le granit c’est la main d’œuvre qui est la plus coûteuse.

Il y a je crois à Cholet un architecte de talent si j’en juge d’après le théâtre (11), probablement exécuté par lui, vous pourriez alors être très bien renseigné et pour ma part je le répète, je serais très heureux si vous étiez, Monsieur le Maire, ainsi que la municipalité, d’avis de faire ce changement » (12).

Sa demande resta lettre morte. La municipalité consentit cependant à mettre le buste de Travot à l’abri, d’abord dans le Musée, situé à l’époque dans le bâtiment entre le boulevard Gustave Richard et la rue du Verger ; puis dans l’ancien hôtel de ville (place Travot quand même !) transformé en Musée des Guerres de Vendée. Il entra enfin en 1993 dans le nouveau Musée d’Art et d’Histoire, avenue de l’Abreuvoir, où l’on peut le voir aujourd’hui.


Notes :

  1. Pour en savoir plus, on lira sa biographie établie par Yannick Guillou : Le brave et vertueux général Travot, 1767-1836, Éditions Edhisto, 2018.
  2. Nom de La Roche-sur-Yon sous la Restauration et la monarchie de Juillet.
  3. Archives municipales de Cholet, 1 M 34.
  4. F. Uzureau, À Cholet : Inauguration du buste du général Travot (1840), L’Anjou historique, 1946, pp. 95-96.
  5. Archives municipales de Cholet, 1 M 34.
  6. Ibidem.
  7. Fils de René Guillou et Marie Dabin, il était né à Cholet 30 juillet 1764, et décédé dans la même ville, à son domicile de la rue Royale (actuelle rue Nationale), le 2 février 1845.
  8. J.-B. Kléber, Mémoires, rééd. Pays et Terroirs, 2008, p. 227, note 1.
  9. F. Uzureau, op. cit., p. 95. Après cette cérémonie, on édita une brochure intitulée : Relation des fêtes qui ont eu lieu à Cholet, les 5 et 6 avril 1840 (Archives municipales de Cholet, 1 M 34).
  10. Archives municipales de Cholet, 1 M 34.
  11. Le théâtre situé sur la place Travot fut achevé en 1886.
  12. Archives municipales de Cholet, 1 M 34.