Les archives livrent parfois des lettres d’officiers et de soldats républicains engagés dans les Guerres de Vendée. Outre les faits d’armes qu’elle décrit, cette correspondance privée adressée aux familles apporte aussi un éclairage personnel sur l’état d’esprit des Bleus et leur perception du pays rebelle.

1 J 5039Signature de Doré, officier de la Légion du Nord (A.D. 49, 1 J 5039)
  

Le chanoine Uzureau a publié en 1917 plusieurs de ces lettres de soldats républicains en Vendée dans la Revue historique de la Révolution française (1). Elles ont été reproduites par La Maraîchine normande.

En voici une autre (2), rédigée depuis l’hôpital de Saumur, le 18 octobre 1793, par un nommé Doré, officier de la Légion du Nord, sous les ordres du général Westermann (3). Elle nous décrit la situation des combats à ce tournant de la guerre qui vit les Vendéens perdre le cœur de leur territoire : Châtilon-sur-Sèvre (actuel Mauléon), Mortagne et Cholet.
  

Saumur, le 18 octobre 1793 l’an 2ème de la République françoise

Mon très cher oncle,

J’ai bien démérité sans doute à votre égard, d’après toutes les amitiés et les honnêtetés que vous m’avez faites, de vous avoir donné lieu par un si long silence, de croire que je les oublie ; mais j’ose espérer que vous n’accuserez pas mon cœur d’une faute dont ma négligence seule est coupable ; et je vous prie de croire que mon attachement pour vous ne le cède pont en sincérité à l’amitié que vous auriez bien voulu m’accorder.

D’après l’intérêt que vous prenez à tout ce qui peut m’arriver, je m’empresse de vous apprendre que j’ai eu la jambe gauche cassée par une balle dans une affaire que nous eûmes (rajout dans l’interligne : « le 9 de ce mois ») sur la route de Châtillon, en marchant sur les rébelles. La balle est entrée à un pouce au-dessus de la malléole interne, et après avoir fracturé le tibia et le peronné, elle s’étoit arrêtée dans les chaires à un pouce au-dessus et un peu en arrière de la malléole externe. On me l’a extirpée sur le champ de bataille. Je fus mis ensuite dans des caissons d’ambulance, et traîné douloureusement, et sur des chemins affreux, pendant vingt lieuës, jusqu’à Saumur où je suis entré à l’hôpital le 11 au soir.

Notre armée fut victorieuse et entra le 9 dans Châtillon (4). Une de nos colonnes fut repoussée le lendemain et mise en déroute, et l’ennemi avoit même repris Châtillon avec plusieurs pièces de canons ; mais cette colonne s’étant ralliée fonça derechef sur l’ennemi avec nos deux autres colonnes, et nous reprîmes Châtillon toutes nos pièces et sept aux rebelles qui furent mis en déroute complette, et perdirent beaucoup de munitions et considérablement de monde (5). C’est à ce même Châtillon que la Légion du nord perdit environ 600 hommes et 21 officiers dans une affaire du mois de juillet dont vous avez dû voir les détails dans le temps (6).

On m’a assûré hier que notre armée s’étoit rendue maître de Mortagne et Cholet (7) et de toute l’artillerie des ennemis dont ces deux endroits étoient le dépôt principal. Les ressources des rébelles paroissent devoir beaucoup diminuer, car nous avons brûlé tous leurs vilages, fermes, châteaux, moulins et leurs villes à mesure que nous y sommes passés, ayant soin d’en emporter toutes les provisions et d’en emmener tous les bestiaux. Il est bien à désirer de voir bientôt terminer cette guerre terrible et malheureuse qui fait la désolation d’un des plus beaux pays de la France.

La Légion du nord a déjà reçu plusieurs fois les ordres du Ministre pour s’embarquer pour la Martinique, et même encore depuis peu ; mais le Général Westermann, par ses représentations et ses démarches multipliées, en a toujours jusqu’à présent empêché l’exécution.

Je finis, mon très cher oncle, en vous priant de vouloir bien me donner de vos nouvelles ainsi que de ma tante et de mon petit cousin que j’embrasse ainsi que vous, de la plus profonde et sincère amitié.

(signé) Doré, officier de la Légion du nord infanterie, malade à l’hôpital de la ville, à Saumur

Carte Octobre 1793L'offensive républicaine d'octobre 1793
  


Notes :

  1. F. Uzureau, Mélanges et documents. Quelques lettres de soldats républicains en Vendée (1793-1794), Revue historique de la Révolution française et de l’Empire, t. XII, juillet-décembre 1917, pp. 136-142.
  2. Cette lettre est conservée aux Archives du Maine-et-Loire sous la cote 1 J 5039. La transcription respecte l’orthographe d’origine.
  3. François-Joseph Westermann (Molsheim 1751 – Paris 1794), fit la guerre aux Vendéens en 1793, d’abord dans la partie insurgée des Deux-Sèvres, à la tête de la Légion du Nord, puis pendant la Virée de Galerne, jusqu’à l’ultime bataille de Savenay (23 décembre 1793). Rappelé ensuite à Paris, il fut condamné à mort dans la fournée de Danton et des Indulgents.
  4. Constatant que les Mauges demeuraient imprenables, les républicains lancèrent trois offensives sur les autres flancs de la Vendée, début octobre 1793 (voir la carte ci-dessus) : partie de Nantes, l’armée de Mayence prit Montaigu et battit les Angevins de Bonchamps et d’Elbée à Treize-Septiers le 6 octobre ; depuis Luçon, le général Bard marcha sur les Quatre-Chemins pour se diriger ensuite sur Les Herbiers et Mortagne, pris le 15 ; enfin, partie de Bressuire, l’armée commandée par le général Chalbos (qui comprenait la Légion du Nord) battit les Vendéens de Lescure, La Rochejaquelein et Stofflet au Bois-des-Chèvres, le 9. Toutes leurs forces se trouvèrent ainsi concentrées entre Mortagne et Cholet le 15 octobre.
  5. Bonchamps, d’Elbée, Lescure, La Rochejaquelein et Stofflet rassemblèrent leurs troupes à Cholet et vinrent culbuter les Bleus dans les landes du Temple, en avant de Châtillon, le 11 octobre 1793. Westermann rallia les fuyards aux Bois-des-Chèvres, contre-attaqua de nuit et écrasa les Vendéens qui, épuisés par la faim et la soif, s’étaient jetés sur les provisions de l’ennemi, notamment sur un convoi d’eau-de-vie, laissant la ville sans défense (Westermann, Campagne de la Vendée, 1793, pp. 11-16).
  6. Les Vendéens avaient déjà été défaits par Westermann au Bois-des-Chèvres le 3 juillet 1793. Les républicains avaient ensuite investi Châtillon-sur-Sèvre, mais s’y étaient fait étriller deux jours après.
  7. Mortagne fut pris par les républicains le 15 octobre, sans combat. La lutte pour Cholet donna lieu en revanche à deux batailles épiques : Saint-Christophe-la-Tremblaye le 15, et Cholet le 17.