On se noie beaucoup dans la Loire près de Nantes en 1793. C’est du moins ce que montre le registre des décès de Chantenay. Certains ont péri en tentant de sauver un enfant, un autre est tombé d’un navire, mais les actes les plus détaillés concernent des prêtres dont les corps ont été rejetés sur la rive du fleuve du 19 novembre au 19 décembre de cette année-là.

CarteLa première noyade en Loire eut lieu en aval de Nantes, à l'approche de l'île Cheviré (détail de la carte de Cassini)
  

Dans la nuit du 16 au 17 novembre 1793, un groupe de révolutionnaires nantais commandés par Guillaume Lamberty fit sortir de la galiote La Gloire amarrée sur la Loire près de 90 prêtres et religieux, dont le grand âge ou les infirmités avaient empêché la déportation hors de France. Les malheureux, qui croupissaient dans l’entrepont depuis une vingtaine de jours, furent transférés à bord d’une sapine lestée de pierres plates qui dissimulaient des trous par où l’eau entrait (1).

Quand le chargement fut complet, on rompit les amarres, laissant glisser l’embarcation au fil du courant. « En quelques minutes elle a passé Trentemoult qui est sur la rive gauche, laissé Chantenay sur la droite, elle entre dans ce vaste bassin précédant l’île Cheviré » (2). C’est à cet endroit (voir la carte ci-dessus) que les hommes de Lamberty, qui suivaient à bord de canots, ouvrirent les sabords de la sapine à coups de marteau. L’eau s’engouffra à l’intérieur, étouffant bientôt les cris des prisonniers. Ce fut la première d'une épouvantable série de noyades en Loire de la fin 1793 au début de 1794.

Mais alors que les bourreaux espéraient que le tombeau de bois eût gardé leurs victimes dans ses flancs en sombrant au fond du fleuve, quelques corps s’en échappèrent et vinrent s’échouer sur le rivage au hasard des flots, du côté de Basse-Indre, de Lavau et de Chantenay. Dans cette dernière commune, cette découverte de cadavres par des riverains fut déclarée aux autorités locales et consignées dans le registre de décès, avec un grand souci du détail dans les descriptions.

Quatre actes d’état civil concernant huit prêtres ont ainsi été consignés, sans toutefois évoquer les circonstances de ces décès, du 19 novembre au 19 décembre 1793 (j’ai conservé l’orthographe en n’y ajoutant que quelques ponctuations et accents pour faciliter la lecture) :
  


Acte de décès n°56 – « Trois prestre noyé »

Chantenay 1Extrait de l'acte de décès de trois prêtres noyés en Loire, 19 novembre 1793, ci-dessous (A.D. 44, voir note 3)
   

Aujourdhuy 19eme 9bre (19 novembre) 1793, la 2eme de la République françoise a été inhumé les corps des trois hommes mencionné dans le procès verbal mencionné cy après.

Le 29 primaire (brumaire) de l’an deux de la République françoise, devant nous Joseph Mocquard, juge de pay (paix) du canton de Chantenay St Herblain et Endre (Indre), district de Nantes, sur la réquisition qui nous a été faite par le citoyen Favrot, lieutenant des douanne de la République établi à Rochemorice (Roche-Maurice), paroisse de Chantenay, lequel nous a dit qu’étant à faire des observations ordinaires sur les bords du rivage, il auroit apperssu (aperçu) trois cadavres flottant sur leaux (l’eau), sçavoir deux sur le pré de la Maronnière, paroisse de St Herblain, et l’autre à la queue de lisle (l’île) Pab(o)ise dudit Chantenay, et a conseillé de venir nous en donner le presant avis et a signé sa presante déclaration (signé : Favrot).

Sur quoi nous, juge de payx sus dit, acompaigné de Jean Gouy, assesseur, ayant fait appeler Julien Jeaunay officier municipal de la paroisse de Chantenay, et André Garaux notable, nous nous serions transporté tous de compaignie sur les lieux où nous avons trouvé les cadavres en question, et après les avoir examiné, nous avons remarqué qu’il y en a un costumé de capucin, ayant la robe et cordon, agé d’environ soixante et quinze ans, et un autre à son costé ayant aussy costumé de prestre, âgé d’environ cinquante ans, et l’autre costumé aussy de prestre qui nous a paru avoir le poignet croche de la main droite, et dont la ditte main nous a paru périe ; les deux derniers a chacun d’eux une mauvaise veste, culotte et bas noirs.

Après les avoir examinés, entre nous n’ayant point de chirurgien, n’avons connu aucun coup ny blessures qui peut leur avoir occasionné la mort. N’étant venu personnes réclamer les dits cadavres, nous les avons délaissé à Claude Alain, qui est nommé pour ramassé les cadavres noyés qui san (s’en) est chargés pour les faire transporter aux lieux où on depose ordinairemant les cadavres noyés pour y rester jusqu’a ce qu’il en soit autrement ordonez, et le dit Garau a déclaré ne sçavoir signer ; de tous quoi nous avons fait et dressé le presant proces verbal que nous avons signé : Mocquard juge de pay, Jeaunay off(ici)er municipal, Jean Gouy assesseur, Jean Bretonnière assesseur. (signature de) Louis Viaud, off(ici)er public. (3)

  • Le même jour, Charles-Joseph-Marie Piton, curé constitutionnel de Chantenay, donna une sépulture à ces trois prêtres et nota dans son registre paroissial : « Ont été inhumés les cadavres d’un noyé, vêtu en capucin, qui a paru âgé de 75 ans, et de deux autres noyés qui ont paru être deux prêtres, vêtus de vestes, culottes et bas noirs, l’un âgé à peu près de 50 ans, l’autre ayant le poignet de la main droite croche ; la dite main semblait périe » (4).
    Or, il y avait trois capucins parmi les victimes de la première noyade : René Guéguen de Kermorvan (« Charles de Locronan » en religion), âgé de 80 ans, du couvent d’Hennebont ; René Legrand et Pierre Stéven, âgés tous les deux de 68 ans, de Nantes. On peut donc suivre Alfred Lallié lorsqu’il identifie ce capucin comme étant le père Charles de Locronan (5).

Les actes suivants concernent cinq autres prêtres qui périrent lors des noyades qui se succédèrent à la fin de l’année 1793 et dont les corps s’échouèrent à Chantenay.
 


Acte de décès n°59 – « Trois corps noyé costumé en prestre »

Chantenay 2Extrait de l'acte de décès de trois prêtres noyés en Loire, 22 novembre 1793, ci-dessous (A.D. 44, voir note 7)
 

Aujourdhuy le 2eme du mois frimer de l’an 2eme de la République françoise (22 novembre 1793) a été inhumé les corps des trois hommes mencionné dans le procès verbal cy join, le 2eme jour du mois frimaire de l’an 2eme de la République françoise une et indivisible.

Nous, Jean Gouy, Jean Bretonnière, tous deux assesseurs du juge de pay, canton de Chantenay, St Herblin et Indre, fesant par ordre du juge de pay, aurions en avis qu’une barge à nous inconnue auroit mis à terre trois cadavres noyé sur le bord du pré commun fesant partie du pré Paboise, paroisse de Chantenay ; nous assesseurs sur ledit et sousigné, ayant avec nous le citoyen Favrot lieutenant des douanne de la République, nous nous serions transporté tous de compaignie sur le lieu où nous avons trouvé les dit trois cadavres en question, et après les avoir examiné, nous avons remar(qué) quil étoit tous les trois costumé de prestre, agé tous trois denviron soixante et dix à douze ans, tous trois très proche les un des autres, dont un avoit une espèce de roclore (6) grise, veste culote et bas noir ; un autre un roclaure brune, veste et culotte et bas noire.

Après les avoir bien examiné et nayant point de chirurgien, nous avons remarqué qun (qu’un) avoit reçu un coup de sabre sur le deriere de la teste (tête) et les deux autres aucune blessure qui peut leur avoir occasioné la mort. Les dits assesseurs ont fait visiter leur poche et ont trouvé de mauvais papiers pouris, qu’on a pa pu lire, à la réserve d’un assignat de cinq livres, un (?) de 15 s, une carte de 5 sols, six cartes de 20 s, le tout pouris comme vase, sans en pouvoir tirer partis du tout, 16 sols neuf, diversse monois, 3 pièce dun sol, le reste en sols marqué de six liars, de tout quois nous avons délibéré, nous assesseurs fesant pour le juge de pay, que la dite monois seroit donnée au personnes qui les conduiroient au bourg de Chantenay pour leur faire donner la sépulture.

Sur quoi, nous sus dits assesseurs et sousigné que dessu, certifions le presant procès verbal sincère et vérité en tout son contenu et vons envoyé chercher un tombraus (tombereau) pour les envoyer conduire de suite au bourg dudit Chantenay et avons signé : J. Gouy assesseur ; Jean Bretonnière assesseur ; Favrot ; ajouté en dessous du procès verbal deux paires de souliers donnés au conducteur du tombereau. (signature de) Louis Viaud, off(ici)er public. (7)

  • Le lendemain, le curé Piton nota dans son registre paroissial de Chantenay : « Le 23 novembre 1793, ont été inhumés les corps de trois prêtres noyés, jetés par le flot auprès de Roche-Maurice, dont deux n’ont pas été reconnus et le troisième est présumé être et s’appeler Jean-Baptiste Fleuriau, cy-devant curé de la paroisse Saint-Jean de Nantes, tous trois à peu près âgés de 70 à 72 ans » (8). Jean-Baptiste-Charles Fleuriau avait en réalité 80 ans ; il était né à Nantes, paroisse de Sainte-Croix, le 1er décembre 1713 (9).
      

Acte de décès n°61 – « Un homme inconnu noyé (un prestre) »

Chantenay 3Extrait de l'acte de décès d'un prêtre noyé en Loire, 27 novembre 1793, ci-dessous (A.D. 44, voir note 10)
 

Aujourdhuy 27 9bre (novembre) 1793 l’an 2eme de la République françois(e) a été inhumé le corps dun homme inconnu qui cest noyé et a été trouvé sur le rivage entre Rochemorice et Chantenay, et a été reconu par Claude Al(a)in, Mathurin Niel, Pierre Niel, labour(eur)s de cette par(oisse), quil étoit costumé en prestre ayant sur lui une veste, culotte et bas noire et nayant rien sur luis qui eu désigné qui il étoit. Vérification faite sur le lieu, etc. (signature de) Louis Viaud, off(ici)er public. (10)

  • D’après Alfred Lallié, la sépulture fut enregistrée à la date du 26 novembre 1793 dans le registre paroissial du curé Piton, qui ne fit aucune allusion à l’état de prêtre du défunt, indiquant seulement qu’ « a été inhumé le corps d’un noyé trouvé mort près de l’île Cheviré » (11).
      

Acte de décès n°66 – « Un prêtre inconnu noyé»

Chantenay 4Extrait de l'acte de décès d'un prêtre noyé en Loire, 19 décembre 1793, ci-dessous (A.D. 44, voir note 12)
 

Aujourdhuy 29 frimaire l’an 2eme de la République françoise (19 décembre 1793) a été inhumé un cadavre que lon a trouvé sur la coste de la rivière sur lisle Sauzene, dont il n’a pas été possible de le reconoitre, simplement quil étoit costumé en prestre ayant une mauvaise culote noire et bas gris, ayant à quelque chose près 75 ans. Les témoins, Claude Alain agé de 55 ans ou environ, demeurant au bourg, laboureur ; Pierre Alain agé de 38 ans demeurant au dit bourg ; Mathurin Niel agé de 43 ans, laboureur. Vérification faite sur le lieu, etc. (signature de) Louis Viaud, off(ici)er public. (12)

  • Comme pour les précédents cas, la mention figure également dans le registre paroissial de Chantenay : « Le 19 décembre 1793, enterrement d’un noyé inconnu qu’on a dit prêtre » (13).

Ces cas de prêtres noyés inhumés à Chantenay demeurent isolés au regard de l’immense majorité des victimes qui n’eurent pour toute sépulture que le lit de la Loire.
  


Notes :

  1. D’après le témoignage de M. Hervé de La Bauche, curé de la Trinité de Machecoul. G. Lenotre, Les noyades de Nantes, 1914, p. 46.
  2. G. Lenotre, op. cit., p. 48.
  3. A.M. Nantes, Chantenay-sur-Loire, Décès, 1793 – an 3, vue 8/37.
  4. H. Glotin, Les capucins du Croisic pendant la Révolution, Revue historique de l’Ouest, 1900, p. 276.
  5. Alfred Lallié, Le diocèse de Nantes pendant la Révolution, 1893, t. Ier, p. 395 et t. II, p. 160.
  6. Roclore ou roquelaure : sorte de vêtement (G.-F.-J. Hécart, Dictionnaire rouchi-français, 1834, p. 412).
  7. A.M. Nantes, Chantenay-sur-Loire, Décès, 1793 – an 3, vue 8/37.
  8. A. Lallié, op. cit., t. Ier, p. 395.
  9. A. Lallié, op. cit., t. II, p. 129.
  10. A.M. Nantes, Chantenay-sur-Loire, Décès, 1793 – an 3, vue 9/37.
  11. A. Lallié, op. cit., t. Ier, p. 395.
  12. A.M. Nantes, Chantenay-sur-Loire, Décès, 1793 – an 3, vue 9/37.
  13. A. Lallié, op. cit., t. Ier, p. 395.