Le 28 nivôse an V (17 janvier 1797), le juge de paix du canton de Clisson, accompagné de deux chirurgiens, comparut devant Gabriel Bregeon, officier municipal, afin de déclarer la mort violente d’un homme reconnu comme un « chasseur de la Vendée ».

Chasseurs de la VendeeTravot et les « chasseurs de la Vendée » à la poursuite de Charette
  

Le corps des « chasseurs de la Vendée » fut créé dès le début du soulèvement de mars 1793 par le recrutement de guides locaux, des « patriotes » hostiles aux insurgés, qui devaient servir d’auxiliaires aux troupes régulières. Ils furent cependant mal employés au début de la guerre, et parfois même éloignés de leur pays (1). Il faut attendre 1795 pour qu’ils soient efficacement mis à contribution.

On les trouve ainsi sous les ordres du général Travot le jour (23 mars 1796) où ils capturèrent Charette dans le bois de la Chabotterie. Travot avait parfaitement saisi l’intérêt de ces « chasseurs de la Vendée » qui connaissaient bien le pays et ses habitants. Il les utilisera au mieux pour réprimer les foyers de la révolte de 1799, tant et si bien que cette troupe sera reconstituée lors de la guerre de 1815 (2).

La mort de François-Marguerite Siret, chasseur de la Vendée

Le registre des décès de l’an V à Clisson décrit sur plus de deux pleines pages une mort violente survenue dans la maison du citoyen Cornu. Jean-Augustin Nicolleau (3), juge de paix du canton de Clisson, se porta sur les lieux, assisté de deux jeunes chirurgiens de la ville, Jean-François Méchinaud (4) et Augustin Gautret (5). L’officier d’état civil, Gabriel Bregeon retranscrivit intégralement le procès-verbal du magistrat (6), que voici :

L’an cinq de la République française une et indivisible, le vingt septième jour du mois de nivôse, sept heures du soir, nous Jean-Augustin Nicolleau, juge de paix, officier de police judiciaire du canton de Clisson, département de la Loire inférieure, étant instruit par la rumeur publique qu’un meurtre venoit d’être commis dans la cour de la maison appartenant au citoyen Cornu, située dite ville et commune de Clisson, quartier de la Trinité (7), étant accompagné des citoyens Méchinaud et Gautret, officiers de santé demeurant ville et commune de Clisson, dont nous avons requis l’assistance (…)
  

CadastrePlan de la ville de Clisson en 1809, cadastre napoléonien (A.D. 44)
  

Nous nous sommes transportés en la cour de la maison ci-dessus mentionnée, où étant entrés, nous avons requis notre huissier de veiller à ce que qui que ce soit ne s’en éloigne sans notre permission jusqu’à ce que nous ayons procédé aux opérations qui font le sujet de notre transport.

Nous avons apperçu à peu de distance d’un portail fermé et donnant sur la grande rue, qu’on nomme rue de la Trinité, un homme couché sur le dos, habillé de verd (vert), comme les chasseurs de la Vendée cantonnés à Clisson, dont la figure étoit inconnoissable, ayant son chapeau, où était une gaule or et un plumet verd enfoncé dans la cornière gauche, à un pied de distance de la tête, et un pistolet d’arçon neuf en ses jambes et à douze ou quinze pouces éloigné de sa main droite, et tout baigné dans son sang, sans que nous ayons apperçu ailleurs que dans l’endroit où il étoit étendu aucunes autres traces de sang.

De suite nous avons requis lesdits Méchinaud et Gautret, officiers de santé, d’en faire la visite ; à quoi procédant lesdits officiers de santé ont remarqué que toute la face a été emportée par un coup de feu ; la machoire inférieure fracturée et divisée en deux pièces égales, couvertes de poudre aussi que les dents, provenant du même coup de feu ; le nez et les joues divisés en lambeaux, ainsi que le front ; enfin que cet homme a été tué par le même coup de feu porté dans sa bouche, n’ayant pu trouver si balles ni plomb, et que c’est tout récemment puisqu’il est encore chaud.

Desquelles déclarations il résulte que cet homme est mort de mort violente et qu’il a été tué par une arme à feu ; en conséquence et attendu que la cause de sa mort est connue, et que toutes autres recherches à cet égard seroient inutiles (8), nous avons déclaré que rien ne s’opposoit à ce que ledit corps ne fût inhumé suivant les formes ordinaires.
  

Extrait du registre des decesExtrait du procès-verbal inclus dans l'acte de décès de François-Marguerite Siret (A.D. 44, état civil de Clisson, Décès, an V, vue 6/13)
   

À l’endroit se sont trouvés le citoyen Belorde, capitaine commandant les chasseurs de la compagnie de la Vendée et l’arrondissement, qui nous a déclaré que l’homme mort étoit un de ses chasseurs nommé François-Marguerite Siret, né à Varades, département de la Loire inférieure, le huit avril mil sept cent soixante-quinze… (9)

Rousseau, chasseur de la même compagnie, a également déclaré connoître le mort et n’en pouvoir dire davantage ;

Claude de la Noë, tallandier (10), demeurant ville et commune de Clisson, quartier de la Trinité, a de même déclaré connoître le mort pour se nommer Siret et pour l’avoir eu chez lui à manger habituellement, ajoutant que peu de temps avant qu’il eut appris la mort du chasseur dont est cas, ce dernier étoit venu lui demander s’il n’avoit point de cartouches à lui donner, et que le voyant épris de vin, il ne voulut pas lui en donner ;

Sébastien Barbotin, marchand, demeurant au même lieu, a déclaré bien connoître le mort pour être Siret, d’autant mieux qu’il logeoit chez lui ; ajoutant que peut-être trois quarts d’heure avant d’apprendre sa mort, il étoit venu à son logement, et avoit demandé à une de ses sœurs si elle n’avoit point de cartouches ou de la poudre à lui donner ; et que d’après sa réponse de n’en avoir pas, pour en trouver il bouleversa trois lits ; la sœur de ce dernier appelée a fait la même déclaration de son frère.

D’après la lecture de ce procès-verbal, que Jean-François Méchinaud et Augustin Gautret ont déclaré être conforme à la vérité, j’ai rédigé le présent acte que Jean-Augustin Nicolleau, juge de paix, Jean-François Méchinaud et Augustin Gautret ont signé avec moi
  


Notes :

  1. Lionel Dumarcet, François Athanase Charette de La Contrie, une histoire véritable, 1998, p. 458.
  2. Cela lui sera même reproché lors de son procès ; Travot fut d’ailleurs en partie condamné à mort pour « avoir provoqué l’organisation d’un corps composé des anciens chasseurs de la Vendée, qui (…) réunirait à eux tous les jeunes gens appartenant aux familles des acquéreurs de domaines nationaux, et des hommes animés du meilleur esprit de ces contrées » (J.-A. Dulaure, Histoire de la Révolution française depuis 1814 jusqu’à 1830, vol. 6, chap. LXIII, Le procès de Travot, p. 45).
  3. Jean-Augustin Nicolleau, marié le 27 septembre 1791 à Clisson avec Victoire Nicolleau, décédé le 28 octobre 1813 à Vallet à l’âge de 50 ans.
  4. Jean-François Méchinaud, né le 7 mai 1765 à Clisson ; marié 1° le 23 juin 1814 à La Romagne avec Julie Dupouet, 2° avec Catherine-Charlotte de Wismes ; décédé le 9 février 1822 à Clisson.
  5. L’acte indique qu’Augustin Gautret a 24 ans. Je n’ai pas retrouvé sa trace dans l’état civil de Clisson.
  6. Archives de la Loire-Atlantique, état civil de Clisson, Décès, an V, vue 5-7/13.
  7. Jacques-Louis Cornu, décédé le 4 floréal an XI (24 avril 1803) à Clisson, « au village des Proutières en cette commune » (est-ce la Proutière de Mouzillon ?), à l’âge de 83 ans. Il devait habiter au bord de la rivière (la Moine ou la Sèvre nantaise), en contrebas du quartier de la Trinité, car un rapport du 8 février 1771 détaille les dégâts occasionnés dans sa maison par une crue (source Généanet).
  8. La cause du décès était donc entendue : le citoyen Siret s'était suicidé.
  9. Fils de Jean Siret, maître de poste, et de Charlotte-Louise Boquet, François-Marguerite Siret a été baptisé le 8 avril 1775 à Varades (A.D. 44, état civil de Varades, BMS 1775, vue 18/34).
  10. Le métier de « tallandier » consistait en la fabrication d’outils métalliques tranchants, d’ustensiles de cuisine, etc.