Né à Saint-Georges-de-Livoye (Manche) en 1784, Jean-Baptiste Desfeux avait neuf ans lorsque la Grande Armée catholique et royale poussa son ultime offensive dans l’Avranchin. L’attaque vendéenne sur Villedieu et Brécey, en représailles de son échec devant Granville, fit percevoir à cet enfant les effets de la guerre qu’il consigna plus tard dans ses souvenirs.

CarteCarte des lieux cités et des opérations des Vendéens dans l'Avranchin, du 12 au 18 novembre 1793 (établie sur une carte du district d'Avranches de 1790, BnF)
  

Ce texte rédigé en 1849 fut publié quarante ans après sous le titre : Anecdotes, souvenirs et faits historiques de la Première Révolution, principalement relatifs à la guerre civile et à la chouannerie dans les cantons de Brécey et Tirepied. Assez court – à peine une cinquantaine de pages – il permet de s’imprégner de l’atmosphère qui régnait dans un bourg bas-normand pendant la période révolutionnaire.

Les événements décrits concernent pour l’essentiel les opérations des Chouans, de 1794 à 1799, le bourg de Saint-Georges-de-Livoye constituant pour eux un point central. Jean-Baptiste Desfeux (1), qui deviendra plus tard notaire et maire de Sartilly (Manche), les perçoit du côté « patriote » et ne manque pas de peindre selon ses opinions les exactions des rebelles, combats, perquisitions, exécutions sommaires, etc. Ses souvenirs n’en demeurent pas moins une source précieuse pour l’histoire de la Chouannerie normande.

L’épisode évoquant le passage de l’armée vendéenne dans l’Avranchin en suit un autre, assez significatif sur l’accueil réservé aux prêtres assermentés. On y voit le petit Jean-Baptiste se faire réprimander par sa tante pour avoir accepté les sous donnés par le « jureur » en échange de sa participation à sa messe comme enfant de chœur, messe à laquelle personne n’assistait. « Ces remontrances produisirent leur effet, écrit-il (…) Je n’approchai plus de son église, et du plus loin que je l’apercevais (le jureur), je fuyais à toutes jambes, crainte de la damnation et encore plus de la correction. »
  

Siege de GranvilleLe siège de Granville, 14-15 novembre 1793, 24-25 brumaire an II
(dessin de Swebach, gravure de Bertault et Duplessi-Bertaux, 1802, BnF)
  

L’arrivée de l’armée vendéenne à Avranches

Nous voici donc à la fin de l’année 1793. L’armée vendéenne s’est lancée depuis le 18 octobre dans une longue marche au nord de la Loire en quête d’un port où elle pourrait recevoir du secours anglais. Après Fougères, pris le 3 novembre, elle se dirigea vers Saint-Malo par Antrain investi le 6, puis Dol le 7. Là elle bifurqua brutalement vers l’est, en direction de la Normandie, les solides remparts de la cité malouine ayant dissipé tout espoir de conquête.

Les Vendéens atteignirent Avranches le 12 novembre 1793, sans rencontrer de grande résistance. Ils en profitèrent même pour envoyer un détachement de 150 cavaliers au Mont-Saint-Michel, afin de libérer les prêtres réfractaires qui y étaient enfermés (2). Laissant à Avranches tous les non-combattants sous la protection de la moitié de leur armée, ils partirent le 14 novembre à l’assaut de Granville. C’est à cette époque que se situe le souvenir de Jean-Baptiste Desfeux :

Un jour (c’était en novembre), on sonna le tocsin dans toutes les communes. Des émissaires parcoururent pendant la nuit tous les villages, frappant aux portes en criant : « Debout, citoyens, la patrie est en danger. Aux armes ! » Mon oncle, Marie-Beulerie, étant capitaine de la garde nationale, se rendit promptement à l’église de Livoye ; je le suivis par curiosité et je vis, rassemblés autour de lui, une quarantaine d’hommes, armés les uns de fusils de chasse, les autres de faux, de fourches, couteaux à marc, etc., qui écoutaient la lecture qu’on faisait d’une proclamation. Cette lecture faite, plusieurs des hommes armés furent au presbytère pour contrainte le curé Villain (le jureur cité plus haut) à s’armer et à marcher avec eux. Il profita du moment qu’ils lui donnèrent pour s’habiller et il sauta par une croisée de sa chambre à coucher, dans son légumier, et se sauva à Villedieu(-les-Poêles), sa ville natale, où il resta sans oser reparaître à Livoye.

La petite armée se mit en marche, tambour battant, et s’achemina vers Tirepied, lieu du rassemblement de toutes les gardes nationales du canton. Je la suivis de loin, crainte d’être aperçu de mon oncle, qui m’aurait renvoyé, et j’étais accompagné de plusieurs enfants de mon âge, aussi étourdis et curieux que moi.

Nous arrivâmes au lieu du rendez-vous, où se trouvèrent réunis plusieurs centaines d’hommes armés, ainsi que je viens de l’expliquer à l’égard de ceux de Livoye.

Au moment où cette cohorte, sans discipline et mal armée, s’apprêtait à partir pour Avranches, arriva à bride abattue un courrier expédié de Granville, pour apprendre l’entrée des Vendéens (appelés alors brigands), à Avranches (le 12 novembre), leur marche sur Granville (le 14), et l’arrivée immédiate à Tirepied d’un de leurs détachements.
  

Siege de Granville 2Scène du siège de Granville (BnF)
  

L’expédition des Vendéens à Tirepied et Brécey

Aussitôt une panique s’empara de nos braves gardes nationaux et un sauve-qui-peut leur permit de rejoindre leurs foyers. Nous autres enfants, nous les suivîmes au pas de course et non sans une grande frayeur (…)

Le détachement qu’ils envoyèrent à Tirepied, fut jusqu’à Brécey. Il fit abattre, dans ces deux localités, les arbres de la liberté et retourna le même jour à Avranches, sans commettre aucune hostilité.

En repassant par Tirepied, un nommé Pepin, boulanger en ce lieu, père de sept filles en bas âge (…), grand royaliste et fanatique en religion (3), offrit de concert avec un nommé Boucey, autre fanatique, père de famille, résidant à Tirepied, plusieurs fournées de pain, qu’ils acceptèrent avec d’autant plus de plaisir qu’ils ne pouvaient s’en procurer et que, pour vivre, ils étaient obligés de manger des pommes et des légumes.

Traduits pour ce fait, après la retraite de l’armée vendéenne (4), devant le tribunal révolutionnaire de Granville, Pepin et Boucey furent condamnés à mort et guillotinés en cette ville (5). Le président de ce tribunal, homme de bien, et qui désirait leur sauver la vie, interrogeait les accusés et leur posait des questions de manière que, par des réponses faciles, ils pussent éviter la condamnation. Lorsqu’il leur demanda s’ils avaient été contraints par les brigands à leur fournir du pain, ils pouvaient répondre affirmativement, et on les sauvait ; mais ils dirent au contraire, qu’ils avaient offert le pain volontairement et sans contrainte, et qu’ils préféraient la mort à un mensonge qui pourrait, en ce monde, leur conserver la vie, mais qui les damnerait dans l’autre monde. On en fit, dans le temps, des martyrs et des saints.
  

Retraite des VendeensBaie de Cancale, retraite de l'armée vendéenne
(gravure extraite de
La France militaire)
  

L'attaque de La Rochejaquelein sur Villedieu
et le sacrifice des « vieillards »… de 30 ans !

Pendant qu’un détachement de l’armée vendéenne marchait par Tirepied sur Brécey, un autre détachement plus fort se dirigeait sur Villedieu (6). À son approche, les hommes valides de cette ville n’étant pas en nombre suffisant pour opposer une résistance efficace, se retirèrent sur Coutances où se trouvait le général Sepher (7) avec un corps d’armée. Il ne restait à Villedieu que des vieillards (8), qui osèrent se mettre en défense et leur disputer l’entrée de la ville. Leur résistance ne fut pas longue et tous succombèrent glorieusement, au nombre de 29 ; et sans les femmes, qui implorèrent miséricorde, les Vendéens auraient brûlé la ville.

Quelque temps après cette action héroïque, il fut érigé à Villedieu, au bout Est de la halle, une colonne pyramidale, en l’honneur des vieillards qui avaient succombé. Sur une des faces de cette colonne, on voyait écrits, en lettres d’or, ces mots : Aux braves morts pour la défense de la patrie, les … novembre 1793. (Suivaient leurs noms).

J’ai vu bien des fois cette colonne. Elle disparut vers le temps où Napoléon fut couronné Empereur, soit par ses ordres, soit par les ordres des autorités locales, empressées de lui plaire en faisant disparaître jusqu’aux moindres traces de la République…

Si vous souhaitez lire l’intégralité des Anecdotes, souvenirs et faits historiques de la Première Révolution, principalement relatifs à la guerre civile et à la chouannerie dans les cantons de Brécey et Tirepied, par Jean-Baptiste Desfeux, cliquez ici (le document PDF est téléchargeable).


Notes :

  1. Né le 30 août 1784 à Saint-Georges-de-Livoye (50) et baptisé le lendemain, Jean-Baptiste Desfeux perdit ses parents très tôt et fut confié à son oncle, comme il l’écrit dans ses souvenirs. Il se maria le 1er décembre 1813 à Avranches avec Julie-Françoise Desboulletz, dont il eut au moins deux filles. Il mourut le 21 juillet 1862 à Vernix (50), à l’âge de 77 ans.
  2. Une vingtaine de ces prêtres seulement, sur 159 qui étaient détenus au Mont-Saint-Michel, accepta de les suivre, mais sous la menace qu’on les fusillerait s’ils refusaient.
  3. Le mot « fanatique » qualifie, dans le vocabulaire tout en nuance des révolutionnaires de l’époque, un catholique resté fidèle au clergé insermenté.
  4. L’armée avait quitté Avranches le 18 novembre pour repartir par où elle était venue. Elle remporta, au début de son chemin de retour vers la Loire, une incroyable série de victoires à Pontorson (18 novembre), Dol (21-22 novembre) et Antrain (22-23 novembre).
  5. Leurs actes de décès ont été consignés dans le registre d'état civil de Granville, à la date du 5 avril 1794. On y découvre leurs prénoms et leurs âges : François Pepin avait 34 ans, Nicolas-Gabriel Boucey 33 ans ; et qu'ils ont été exécutés le 15 germinal an II (4 avril 1794) avec d'autres condamnés à mort.
  6. Dépités par leur échec devant les murs de Granville, les Vendéens envoyèrent un détachement de cavaliers attaquer Villedieu-les-Poêles, en représailles du meurtre d’un de leurs officiers par des habitants de Beslon. Prise le 17 novembre, la ville était condamnée à une exécution militaire. Toutefois, une délégation de six femmes, trois royalistes et trois républicaines, persuada le général de La Rochejaquelein de limiter le pillage à deux heures et d’empêcher le massacre des habitants.
    Quelques-uns ont pourtant été tués, comme on le voit dans le registre d'état civil de Villedieu : « L'an second de la république française une et indivisible, dans la journée du vingt sept brumaire (dix sept novembre mil sept cent quatrevingt treize vieux stile), ont péri dans les murs de Villedieu sous le fer assassin des brigands de la Vendée, les citoyens de cette commune cy après dénommés » : 1° Henri-Gabriel Le Maistre, huissier, natif de Percy, 55 ans ; 2° Jean-Pierre Mauviel, poêlier, natif de Villedieu, 28 ans et demi ; 3° Nicolas Duval, poêlier, natif de Villedieu, 44 ans ; 4° Jean-Baptiste Villain, poêlier, natif de Villedieu, 36 ans ; 5° Raimon Loyer, poêlier, natif de Villedieu, 52 ans ; 6° Jean-Baptiste Jean, poêlier, natif de Villedieu, 34 ans ; 7° Jean Fontaine, présumé natif de Notre-Dame-de-Livoye, mendiant à Villedieu, âgé d'environ 20 ans ; 8° Charles-François Chalmé, apprenti chapelier, originaire de Quintin (Côtes-d'Armor) âgé d'environ 17 ans (A.D. 50, état civil de Villedieu-les-Poêles, NMD An II-An V, vues 177-178/548).
    D'autre part, le curé (jureur) de Saultchevreuil-du-Tronchet, village situé à l'entrée de Villedieu, inscrivit deux décès liés à cette affaire : 1° Le 17 novembre, Pierre Desmond, maréchal, 49 ans (il était né en 1744 dans cette paroisse), « fut massacré par les ennemis de la Vendée, et quelques jours ensuite, il fut inhumé à Villedieu » ; 2° Le 20 novembre, « fut inhumé un rebelle de la Vendée tué en cette paroisse comme ennemi, adjudant » (A.D. 50, état civil de Saultchevreuil-du-Tronchet, BMS 1792-1794, vues 10/11).
  7. Charles-Guillaume Sepher (1753-1836) était issu de la garde nationale de Paris. Promu général de brigade en juillet 1793, il fut élevé au grade de général de division quelques jours après, lorsqu’il prit le commandement de l’armée des Côtes de Cherbourg. Accusé d’immobilisme alors que les Vendéens se trouvaient à Avranches, Granville, Villedieu, ou Dol, il fut destitué et remplacé par le général Tilly le 2 décembre 1793.
  8. L’auteur exagère quelque peu en décrivant les défenseurs de Villedieu comme des « vieillards ». Le registre d’état civil de Beslon pour l’année 1793 renferme les actes de décès de dix de ces hommes, enregistrés au 8 décembre 1793 : Jean-Nicolas Le Soutivier, âgé de 37 ans, « décédé le dix sept novembre dernier ou vingt sept du mois brumaire, au combat de Villedieu » ; Denis Lecoursonnois, 29 ans, et son frère Louis-François (âge non précisé) ; Jacques Pichard, 27 ans ; Jean Pichard, 30 ans. Les autres noms des morts au combat de Villedieu ne portent pas d'indications d'âge : Guillaume Gastebled, cabaretier ; Jean-Baptiste Bouillot, père de famille ; Denis Gastebled, père de famille ; Gilles Laurent, père de famille ; et Gilles Manson, domestique (A.D. 50, état civil de Beslon, 1793-An X, vues 25-26/253).