En parcourant les registres des décès du Puiset-Doré couvrant l’époque révolutionnaire, on est saisi par la longue énumération des noms des victimes de la guerre et des massacres. La principale tuerie eut lieu du 12 au 14 mars 1794 dans la forêt de Leppo, un refuge où beaucoup d’habitants des environs se pensaient à l’abri des exactions des Bleus. 56 y ont péri… ou plutôt 57.

Foret de Leppo 1Détails de la croix du Souvenir Vendéen en forêt de Leppo
  

Les décès de ces malheureux ont été inscrits dans la « liste chronologique » constituée après la guerre, afin de pallier la disparition des registres de l’état civil. À la date du 12 au 14 mars 1794, les 55 noms de « ceux qui furent massacrés au bois de Lepaux ou aux environs » s’égrènent sur quatre pages (1). Les voici :

  • Jeanne Madeleine GUIGNEUX, 48 ans, originaire de La Jumellière ;
  • Renée CLAVEAU, 20 ans, du Puiset-Doré ;
  • Jeanne CHEVALIER, 28 ans, femme de Pierre PINEAU, du Puiset-Doré – Jeanne PINEAU, 6 ans, fille des précédents ;
  • Mathurin BERTRAND, charpentier, 60 ans, du Puiset-Doré – Françoise QUENUAU sa femme, originaire de La Chaussaire – Marie, Perrine et François BERTRAND, 20, 18 et 16 ans, leurs enfants ;
  • Renée BREVET, 38 ans, femme de Pierre GIBOUIN, du Puiset-Doré – Marie et Jacques GIBOUIN, 6 et 4 ans, leurs enfants ;
  • Pierre CHAUVIRÉ, 2 ans, fils de Jean et Marie GERFAULT ;
  • Vincent TERRIEN, 60 ans, métayer à la Pétinière ;
  • Jeanne RUBION, 68 ans, originaire de Vallet, veuve Jean LEBAS ;
  • Perrine CHAUVIRÉ, 54 ans, femme de  Julien COIFFARD, du Puiset-Doré ;
  • Marie CHAUVIRÉ, 20 ans, femme de Jean SECHER, du Puiset-Doré ;
  • Pierre PICHERIT, 16 ans, du Puiset-Doré ;
  • Françoise PINEAU, 67 ans, veuve de Jean CESBRON, du Puiset-Doré ;
  • Jean DUPONT, 60 ans, originaire de La Chaussaire, métayer au Pin du Puiset-Doré ;
  • Julien MOREAU, originaire de Landemont, métayer à la Judonnière du Puiset-Doré ;
  • Jeanne SOURICE, 14 ans, originaire de Saint-Pierre-Montlimart, demeurant au Puiset-Doré ;
  • Joseph PAPIN, 30 ans, originaire de Saint-Pierre-Montlimart, demeurant au Puiset-Doré, époux de Renée SOURICE – Joseph PAPIN, 2 ans, leur fils ;
  • Marie SOURICE, 19 ans, domestique originaire de La Chaussaire ;
  • Joseph GABORY, maréchal au Doré ;
  • Jeanne RIVEREAU, 26 ans, originaire de Saint-Laurent-des-Autels, domestique aux Gastines du Puiset-Doré ;
  • Louise SUPIOT, 64 ans, originaire de Gesté, femme de Jean PILET, demeurant au Puiset-Doré ;
  • Jeanne CHENOUARD, 54 ans, femme de Jacques BRANGEON, du Puiset-Doré – Françoise et Jeanne BRANGEON, leurs filles, 14 et 11 ans ;
  • Julien PETUSSEAU, 60 ans, du Puiset-Doré ;
  • Marie PEIGNÉ, 62 ans, veuve de Nicolas PASQUIER, du Puiset-Doré ; Anne PASQUIER, sa fille, 31 ans ;
  • Marie PASQUIER  42 ans, femme de  Jean GUÉRI – Marie, Jean, Jeanne, René et Pierre GUÉRI, 11, 10, 8, 5 et 3 ans, leurs enfants ;
  • François SÉCHER, 52 ans, époux de Jeanne GERFAULT, métayer à la Noue du Puiset-Doré ;
  • Marguerite COIFFARD, 38 ans, originaire de La Chaussaire, femme de Mathurin VALLÉE, métayer à la Papinière – Marie, Mathurin, Jeanne, et René VALLÉE, 12, 11, 6 et 4 ans, leurs enfants ;
  • Jean DECARRI, 6 ans, fils de Joachim DECARRI et de Marie BREVET, du Puiset-Doré ;
  • Marie MACÉ, 60 ans, femme Jacques GUILBAULT, du Puiset-Doré ;
  • Gabrielle BOUCHEREAU, 67 ans, femme de Pierre TESSIER, du Puiset-Doré ; Perrine TESSIER, 24 ans, leur fille ;
  • Michel CHARDON, 12 ans, fils de Julien et Gabrielle PINEAU ;
  • Catherine GOURDON, 40 ans, originaire et demeurant au Fuilet, retirée au Puiset-Doré ;
  • Louise-Anne-Désirée d’AUX, 32 ans environ, originaire de Nantes ;
  • Marie-Louise-Adélaïde d’AUX, 24 ans environ, originaire de Nantes ;
  • Sophie CAMBOUT, 23 ans environ, retirée au Puiset-Doré ;

À cette liste extraite de l’état civil du Puiset-Doré s’ajoute un 56e nom, celui de Marie PINEAU, veuve de François SECHER, morte dans les mêmes circonstances, et dont le décès est constaté dans le registre de Villeneuve (2). La plaque posée en 1983 sur la croix du Souvenir Vendéen, au cœur de la forêt de Leppo, indique d’ailleurs ce chiffre de 56 habitants « massacrés en haine de la foi » (3).

Il faudrait toutefois ajouter un 57e nom, celui d’une femme qui, si elle n’a pas péri lors du massacre des 12-14 mars 1794, a bien été tuée dans cette forêt, apparemment un an après.
   

Foret de Leppo 2La croix de la forêt de Leppo
  

Massacrée après son accouchement

L’unique trace de cette mort tragique se trouve dans les papiers de la justice de paix de Beaupréau (4). Le 21 germinal an VIII (11 avril 1800), le citoyen « Claude-Louis Bouchard la Potterie », propriétaire demeurant à Paris depuis environ trois mois, fit comparaître plusieurs habitants de la commune, François Boré, maçon, Jacques Prudhomme (5), teinturier, et Mathurin Boiet, aussi maçon, afin d’apporter leur témoignage sur la mort de son épouse, Amable-Gabrielle-Louise de Rassily.

Les trois hommes déclarèrent que « dans le mois de germinal an trois (6), faisant encore partie des chasseurs de Stofflet, ils furent obligés pour se soustraire à la poursuite des républicains (7), de se sauver du côté des bois de Lépaux, commune du Fief-Sauvin (8) ; qu’étant entrés dans ledit bois, ils apperçurent dans une loge, au milieu, la citoyenne Amable Gabrielle Rasily, épouse dudit citoyen Claude Louis Bouchard la Potterie, lors commissaires aux vivres à l’armée de Stofflet et habitant, ainsi que son épouse, en la commune dudit Beaupréau depuis le commencement de mars mil sept cent quatre vingt douze (vieux style) ; laquelle venait d’accoucher d’un enfant mâle, qui fut enlevé de suite par une femme qui était à la suite de ladite femme Bouchard la Potterie ; qu’étant en pleine déroute, ils la perdirent de vue et laissèrent ladite Rasily f(emme)e Bouchard la Potterie. Étant rentrés trois jours après dans ledit bois et passant auprès de la loge, ils virent qu’elle y était morte et qu’elle avait été massacrée… »
  

94 L 10-3Extrait de l'acte de notoriété constatant la mort violente d'Amable-Gabrielle de Rasilly dans la forêt de Leppo (A.D. 49, 94 L 10-3)
  

Une mort et une naissance réécrites

Cet épisode est-il resté dans la mémoire familiale ? Il semblerait que non, alors même que Claude-Louis Bouchard de La Poterie en avait connaissance par cet acte de notoriété.

Né en 1746, ce seigneur de Chauvigny portait, à la veille de la Révolution, le grade de capitaine au régiment de Beauvaisis. Nommé chevalier de Saint-Louis en 1788, il reçut le commandement de la garde nationale de Château-Gontier en 1790, mais les événements le poussèrent à émigrer l’année suivante pour servir dans l’armée de Condé. Il fut donc considéré comme émigré, bien qu’il fût rentré en France en 1792, d’après ce qu’indique l’acte de notoriété. Officier dans l’armée de Stofflet, il survécut à la Révolution et finit ses jours en son château de Chauvigny, commune d’Athée (Mayenne), en 1819.

Claude-Louis Bouchard de La Poterie avait épousé, en 1786, Amable-Gabrielle-Louise de Rasilly (9). Elle lui donna six enfants, dont trois fils : René-Gabriel-Armand (Château-Gontier 1788 – Athée 1835) ; René-Gabriel-Romain (Château-Gontier 1790 – Champéon 1826) ; et René-Jean-Louis-Constantin qui serait né en 1794 ou 1795.

Ce ne peut être que lui, « l’enfant mâle » venu au monde dans la loge perdue en forêt de Leppo et aussitôt retiré des bras de sa mère, avant que celle-ci fût massacrée.

La généalogie familiale prétend pourtant, selon les sources, que René-Jean-Louis-Constantin Bouchard de La Poterie serait né entre décembre 1794 et septembre 1795 à Wertheim-am-Main, « chez le prince de Lowenstheim » (10). Même le Nobiliaire universel de France affirme qu’Amable-Gabrielle-Louise de Rasilly serait « morte à Vertheim en 1795 » (11). Alors pourquoi avoir effacé cette page vendéenne, certes douloureuse, dans l’histoire de cette famille ?
  

CarteCarte des lieux cités
    
 

Réflexion a posteriori : J'ai été saisi d'un doute après la publication de cet article. Je me suis demandé : et si Claude-Louis Bouchard de La Poterie avait menti devant le juge de paix de Beaupréau ? et s'il avait enrôlé contre argent ces trois vétérans vendéens (dont on sait les conditions de vie modestes) ? Pour quelle raison ? Peut-être pour prouver qu'une partie de sa famille était restée en France à cette époque et justifier la levée du séquestre sur ses biens confisqués, puisqu'il était fiché comme émigré.

En cherchant sur le site des Archives nationales, j'ai vu d'ailleurs qu'il existe un dossier Claude-Louis Bouchard de La Poterie parmi ceux des émigrés de la Révolution (cote F/7/5311) ; il n'est pas numérisé, hélas Si sa demande pour être retiré de cette liste et retrouver ses biens date de la même époque que l'acte de notoriété (soit l'année 1800), je serais tenté de penser qu'il a pu fait un gros mensonge, afin de récupérer son château de Chauvigny…

Reste à trouver une bonne âme pour aller vérifier cela aux Archives nationales
   


Notes :

  1. A.D. 49, état civil du Puiset-Doré, liste chronologique 1789-An VIII, vues 73-74/87.
  2. A.D. 49, état civil du Fief-Sauvin, Villeneuve Notre-Dame, BMS 1793-1810, vue 9/101.
  3. Revue du Souvenir Vendéen n°145 (février 1984), pp. 41-47.
  4. A.D. 49, 94 L 10-3.
  5. Né à Louvaine en 1767, Jacques Prudhomme combattit en 1793 dans la cavalerie de Bonchamps, fit la Virée de Galerne et se rangea, après son retour au pays, sous les drapeaux du général Stofflet qui le nomma brigadier dans une compagnie de dragons, dans la division de Beaupréau. Il déclara qu’il avait sauvé la mère du général d’Autichamp à l’affaire de Savenay. Il reprit les armes en 1815, et prit part au combat de Rocheservière (A.D. 49, 1 M 9/303).
  6. Soit vers avril 1795, mais la date semble avoir été grattée et réécrite.
  7. Les faits se seraient donc passés au moment où les républicains mirent la pression sur Stofflet qui avait refusé de signer la paix de la Jaunaye le 17 février 1795, contrairement à Charette, Sapinaud, et bien d’autres chefs vendéens. Se retrouvant seul face aux Bleus qui menaçaient d’envahir les Mauges, le commandant de l’armée d’Anjou finit par se soumettre à Saint-Florent-le-Vieil le 2 mai suivant.
  8. La forêt de Leppo s’étendait sur les communes du Fief-Sauvin, du Puiset-Doré et de Saint-Rémy-en-Mauges, aujourd’hui réunies dans la commune nouvelle de Montrevault-sur-Èvre.
  9. Malgré une forte consanguinité. Amable-Gabrielle-Louise de Rassilly était la fille de Gabriel-Clair de Rasilly, officier de marine, et Gabrielle-Jeanne Bouchard de La Poterie (la sœur de Claude-Louis).
  10. Nobiliaire universel de France, 1817, t. XII, p. 268. L’abbé Angot note de la même manière dans son Dictionnaire historique, topographique et biographique de la Mayenne que René-Jean-Louis-Constantin Bouchard de La Poterie est « né à Wertheim, chez le prince Lœvenstheim, le 27 décembre 1794 ». À noter qu’à la mort de ce dernier, le 17 avril 1827 à Bray-sur-Seine (77), son acte de décès le donna aussi né à « Vertheim ».
  11. Nobiliaire universel de France, ibidem. Le Dictionnaire historique, topographique et biographique de la Mayenne, par l’abbé Angot, répète la même erreur : « morte en Allemagne ».