La famille Joly fut littéralement décimée en 1794. Le père, l’un des principaux chefs insurgés de la Basse-Vendée, fut exécuté par son propre camp ; sa femme, torturée à mort par un officier de Charette ; deux de ses fils, l’un Blanc, l’autre Bleu, tués dans le même combat, et un troisième massacré.

JolyLe général Joly aux Quatre-Chemins-de-L'Oie, lithographie de T. Drake extraite de l'Album vendéen d'A. Lemarchand, 1856-1860 (rééd. Pays et Terroirs, 1999)
  

Qui était le général Joly ? Né à Cateau-Cambrésis le 18 janvier 1738 (1), Jean-Baptiste-Joseph Joly avait fait carrière dans l’armée sous l’Ancien Régime au sein du régiment de Rougé. Il fut amené en Bas-Poitou par Servanteau, seigneur de Coëx, de l’Audardière d’Apremont et autres lieux.

Il se maria le 20 juillet 1773 à Apremont avec Jeanne-Louise Nicolleau, qui lui donnera de nombreux enfants, dont trois fils nés à Coëx : Charles-Marie-Joseph, le 8 juin 1774 (2) ; Jean-Baptiste-Louis-Gilbert, le 15 mai 1775 ; et Jacques-Henri-Marie, le 7 décembre 1777.

Installé à La Chapelle-Hermier, Joly y exerçait de nombreux métiers, dont celui de chirurgien. Il fut nommé en 1790 procureur-syndic de sa commune, mais son hostilité aux mesures prises par les autorités à l’encontre des prêtres insermentés (3) le fit basculer dans le camp de l’insurrection. Il fut d'ailleurs l’un des premiers à l’organiser, grâce à son expérience militaire et sa grande notoriété dans le pays.
  

VitrailL'abbé Barbedette, curé du Grand-Luc, distribue des chapelets et des scapulaires aux insurgés avant l'attaque des Sables (vitrail de l'église des Lucs-sur-Boulogne)
  

Le général Joly en 1793-1794

Jean-Baptiste Joly aura été l’antithèse du chevalier Charette de La Contrie. Son influence au début du soulèvement s’étendait sur pratiquement toutes les paroisses situées à l’ouest du département de la Vendée, alors que celui qui deviendra son rival n’agissait localement qu’au sud du Pays de Retz, de Pornic à Legé. Il la perdit cependant, en raison de son échec devant Les Sables, les 24 et 29 mars 1793 (4), et de la reprise en main de la côte par l’armée du général Boulard.

Pour tenir face à cet ennemi pressant, Joly dut s’allier aux autres chefs de la Basse-Vendée, en suivre les mouvements jusqu’à la fin de l’année 1793, tout en escomptant la reconnaissance de son autorité sur l’ensemble des troupes. L’ascendant pris par Charette, surtout après la reconquête de l’île de Noirmoutier le 12 octobre, brisa ses espoirs.

Le 9 décembre, aux Herbiers, tous les officiers furent convoqués à une assemblée pour désigner un commandant. Le jeune La Robrie « conseilla à tous ceux qui voulaient M. de Charette pour chef de sortir de la chambre ; le vieux Joly s’y trouva seul avec son fils et un de ses officiers nommé Gautet ; cette séparation le rendit furieux » (5).

La carrière de Joly sombra en 1794. Il mena encore des opérations conjointes avec ses pairs, mais fut vaincu par sa rancœur et la mésentente qui régnait parmi les chefs (6). Accusé de trahison par Charette, à la fois pour n’avoir pas soutenu une attaque sur Challans et pour avoir détourné des grains, il fut pourchassé et, pris pour un espion, aurait été exécuté à Saint-Laurent-sur-Sèvre sans avoir cherché à se défendre (7).

La mort de sa femme fut encore plus tragique. Delaunay (8), qui avait été nommé par Charette chef de la division des Sables en février 1794, la tortura pour qu’elle avoue où Joly avait caché son trésor. La malheureuse n’y survécut pas.
  

Carte armee de Joly mars 1793Carte des paroisses mobilisées par Joly en vue de l'attaque des Sables en mars 1793
  

La mort des trois fils Joly

Dans cette famille, Jean-Baptiste Joly et sa femme ne furent pas les seules victimes. La guerre coûta également la vie à leurs fils, tués le même jour à la bataille de Legé, le jeudi 6 février 1794. Les républicains cantonnés dans cette ville avaient massacré tous les habitants d’alentour, rapporte Lucas de La Championnière, qui décrit l’attaque :

« Nous nous précipitâmes dans Legé malgré la défense de la garnison et le feu de deux pièces de canon. Cette fois nous avions attaqué par le chemin de Roche-Servière ; nous fûmes bientôt maîtres de la place, l’ennemi se sauvant par la route de Nantes se trouva pressé entre deux ruisseaux qui dans l’hiver forment des torrents, presque tous furent massacrés ; à peine s’en sauva-t-il 60 de 800 qu’ils étaient » (9).

Lucas de La Championnière ajoute qu’ « il périt à cette attaque le fils Joly, jeune homme plein de courage et fort aimé des soldats ; son père perdit dans la même action ce fils qu’il adorait, un autre qui servait la république et dans le même jour un plus jeune qui fut massacré par une colonne ambulante » (10).

Madame de Sapinaud évoque elle aussi cet épisode : « C’est à la prise de cette ville (Legé) que M. Joly, chef de division de l’armée de Charette, instruit que son fils est atteint d’un coup mortel, saute de son cheval à terre et vole à son secours ; un soldat vient lui apprendre au même instant que celui de ses enfants qui servait parmi les bleus a été fait prisonnier, et lui prie de lui dire ce qu’il faut en faire : “Le fusiller”, répondit-il sans détourner les yeux de son fils mourant, qu’il arrosait de ses larmes en le pressant tendrement dans ses bras » (11).

Quel fils était bleu, quel fils était blanc ?

D’après Chassin, qui se base sur les papiers de Mercier du Rocher, c’est l’aîné, Charles-Marie-Joseph, qui servait dans les rangs républicains. Âgé d’à peine vingt ans, il s’était enrôlé dans le 1er bataillon de volontaires nationaux de la Vendée, créé fin 1791, et envoyé dans le Nord. Les circonstances de son retour divergent en fonction des sources ; il est cependant plus probable qu’il fut incorporé à l’un des bataillons de la formation d’Orléans destinés à combattre les « brigands de la Vendée » (12).

Le fils Joly engagé du côté des insurgés était donc le deuxième, Jean-Baptiste-Louis-Gilbert, mort dans les bras de son père à l’âge de dix-huit ans. Et le plus jeune, « massacré par une colonne ambulante » selon Lucas de La Championnière, était Jacques-Henri-Marie. Dans quel camp combattait ce cadet ? Dans celui des Vendéens d’après Beauchamp : « Deux de ses fils (de Joly) furent tués à ses côtés dans la même action ; un troisième, qui avait passé du côté des républicains, fut aussi tué le même jour » (13).
   

Article connexe : La Chapelle-Hermier (85), Machecoul (44), Louis-Marie, fils du général vendéen Jean-Baptiste Joly
  


Notes :

  1. Chassin, mais il n’est pas le seul, le prétend « né à Bordeaux, vers 1760 », ce qui est faux (Ch.-L. Chassin, Le siège des Sables-d’Olonne en 1793, Revue du Bas-Poitou, 1891, p. 387).
  2. Son parrain était Charles-André-Augustin-Marie Servanteau, « seigneur de Coëx, Laudardière, la Clairgie, la Motte du Fenouiller, etc. ».
  3. Il avait caché l’abbé Brillaud chez lui, dans un coffre, mais la présence du prêtre fut révélée par une mèche de cheveux qui traversait le trou de la serrure. Ce délit lui fit perdre ses fonctions municipales (Mémoires de Mercier du Rocher, Éditions Y. Salmon, p. 159).
  4. Cet échec nourrit son ressentiment à l’égard des nobles qu’il accusait de l’avoir mal secondé, mais aussi à l’égard des prêtres (Chassin, op. cit., p. 388). 
  5. P.-S. Lucas de La Championnière, Mémoires sur la guerre de Vendée, 1793-1796, rééd. Pays et Terroirs, p. 64.
  6. Ce « démocrate royaliste » (Th. Muret, Histoire des Guerres de l’Ouest, t. Ier, p. 49) éprouvait pour Charette la plus profonde antipathie, et ce dernier tenait Joly pour « un fou ou un homme dangereux » (Chassin, op. cit., p. 388). Pour sa défense, il faut reconnaître que plusieurs victoires remportées par les Vendéens, comme celle du 20 mars 1794 qui coûta la vie au général Haxo, le furent grâce à Joly, alors que Charette s’en attribua tout le mérite.
  7. Il existe toutefois plusieurs versions de sa mort. Le Bouvier-Desmortiers, premier biographe de Charette, écrit que Joly aurait été tué par des gens de M. de Concise dans un cabaret des Épesses (Vie du général Charette, 1823, p. 230). Landrin, officier de Stofflet, affirme pour sa part que Joly aurait été arrêté dans l’armée du Centre quelque temps après la bataille de La Châtaigneraie (11-12 juillet 1794) et fusillé ; il précise en note que Joly fut « massacré par méprise (…) sur la ferme de Beauventre, commune de Saint-Laurent-sur-Sèvre » (Notice sur la vie de Stofflet, 1889, p. 11).
  8. Revue du Souvenir Vendéen n°281, pp. 63-64.
  9. Lucas de La Championnière, op. cit., p. 74. Cette description du combat de Legé est confirmée du côté républicain par Prat, chef de brigade du 39e de ligne, dans une lettre au général à Haxo rédigée à Saint-Jean-de-Corcoué (J.-J. Savary, Guerres des Vendéens et des Chouans contre la République française, t. III, pp. 153-154). C’est la colonne infernale de Duquesnoy qui reprendra la ville le 9 février : « J’ai marché sur Legé, en m’éclairant beaucoup sur mes flancs ; j’ai brûlé toutes les maisons et tué tout ce que j’ai rencontré sur ma route ; à une demi-lieue de Legé, j’ai aperçu les brigands qui étaient en position sur les hauteurs qui dominent la ville, j’ai pressé ma marche et l’ennemi est parti comme un éclair » (Savary, op. cit., p. 175).
  10. Lucas de La Championnière, op. cit., p. 74.
  11. Mémoires de Madame de Sapinaud, 1824, pp. VIII-IX. 
  12. Revue du Souvenir Vendéen n°277, p. 61. Chassin écrit pourtant que ce fils Joly se serait trouvé aux Sables le 21 mai 1793 parmi les volontaires du 5e bataillon de la Marne ; le voisinage de l’armée de son père le rendant suspect, il aurait été arrêté le 10 juin, accusé d’espionnage devant la commission militaire de La Rochelle, qui l’acquitta finalement. Rentré dans son bataillon, il termina sa carrière à la bataille de Legé le 6 février 1794, fait prisonnier « et conduit à son père qui impitoyablement ordonna de le fusiller » (Chassin, op. cit., p. 389, d’après Mercier du Rocher). Or, ce volontaire du 5e bataillon de la Marne se prénommait Jacques, serait originaire de Niort et orphelin, ce qui contredit cette version de Chassin (A.D. 85, B 5/4-74 ; Revue du Souvenir Vendéen n°275, p. 61).
  13. Article « Joly », Biographie universelle ancienne et moderne de Michaud, 1843, t. 21, p. 122.