« La constitution tolère les cultes et leurs ministres, lorsque ceux-ci n’ont pas quitté le sol de la République et qu’ils prêchent la paix… » Ces mots que le général Hoche rappelait dans une lettre du 12 juin 1796 ont fourni aux prêtres insermentés de l’Ouest un argument de poids contre les autorités républicaines qui voyaient d’un mauvais œil ces réfractaires échapper aux serments exigés par les lois. Un certain abbé Ferré, qui devait manier le sabre aussi bien que le goupillon, en usa avec aplomb lors d’une rencontre avec le juge de paix du canton de Varades.

AN F19-1012-10 2Extrait de la correspondance du commissaire du directoire exécutif du département de Maine-et-Loire avec le ministre de la Police au sujet de l'application de la loi à l'égard du clergé insermenté, suite au traité de paix passé entre le général Hoche et les chefs chouans (AN F19/1012-10)
  

La Grande Guerre de Vendée prit fin en 1796. Stofflet avait été exécuté à Angers le 25 février, Charette à Nantes le 29 mars, tandis que les derniers chefs déposaient les armes : en mai, d’Autichamp pour ce qu’il restait de l’armée d’Anjou, et Scépeaux pour la rive droite de la Loire ; en juin, Sapinaud, ancien commandant de l’armée du Centre. Cette pacification obtenue par le général Hoche reprenait le principe des traités de 1795, celui de la Jaunaye (17 février), de la Mabilais (20 avril) et de Saint-Florent-le-Vieil (2 mai) : les insurgés se soumettaient à la République et obtenaient en contrepartie la réouverture des églises (qui n’avaient pas été détruites) et le rétablissement du culte catholique dans les territoires autrefois « blancs » (1).

Cependant les autorités civiles furent réticentes à accepter ces conditions de paix étant donné que, dans les parties demeurées dans le giron républicain, les prêtres qui voulaient exercer leur ministère devaient prêter un serment de soumission et d’obéissance aux lois de la République en vertu de la loi du 7 vendémiaire an IV (29 septembre 1795) (2).

C’est ce qu’on lit dans une lettre du 2 thermidor an IV (20 juillet 1796) où le citoyen Monnier, commissaire du directoire exécutif près l’administration centrale du Maine-et-Loire, se plaint auprès du ministre de la Police générale de cette tolérance de Hoche à l’égard du clergé réfractaire (3). À ses yeux, ceux qui ont refusé de prêter le serment exigé par les lois (du 26 décembre 1790 et du 14 août 1792), ou qui l’ont rétracté même verbalement, sont « absolument condamnés à la déportation » et « inadmissibles à reprendre l’exercice de leur culte ». Il leur reproche d’ailleurs leurs mauvaises dispositions, leur refus de faire la déclaration requise par la loi du 7 vendémiaire an IV, et le fait d'invoquer l’autorisation de Hoche de les en dispenser. Et de citer plusieurs pièces à l’appui de ses affirmations :

  • Une lettre écrite par un nommé Godard, prêtre, au commissaire du directoire près l’administration municipale du canton d’Ingrandes, le 13 juillet 1796 : « D’après le traité de paix fait entre le général Hoche et les autres chefs (…) il est dit (article VII) que les ministres de tout culte, en vertu du décret de la Convention, ne doivent être nullement inquiétés, à moins qu’ils ne prêchent contre le gouvernement… » ce dont se défend l’intéressé ;
  • Un acte de mariage célébré le 5 juillet 1796 par un nommé Bachelot « se disant prêtre desservant la paroisse de Villemoisant » (Villemoisan, Maine-et-Loire), qui suscite deux remarques de Monnier : ces prêtres ne reconnaissent pas le calendrier républicain et conservent la dénomination de « paroisse » au lieu de « commune » ; ils constatent toujours l’état civil des citoyens, alors que la loi du 20 septembre 1792 leur interdit ;
  • Un procès-verbal du juge de paix du canton de Varades qui fut confronté à cette situation lors d’un échange avec un certain Ferré, présenté comme le curé de Montrelais.
      

Carte Loire-Inferieure 1790Localisation de Montrelais et Varades (en rouge)
sur une carte de la Loire-Inférieure en 1790
  

Le curé de Montrelais ne reconnaît que l’autorité du général Hoche

Cette dernière pièce présentée par Monnier dépeint la rencontre entre ce juge de paix du canton de Varades et un certain Ferré, prêtre insermenté, le 22 prairial an IV (10 juin 1796), avec une authenticité qui ne cache rien des propos factieux tenus par ledit prêtre (4) :

Nous, Joseph Martin, juge de paix du canton de Varades, résidant à la rue du Fresne, commune de Montrelais, étant à me promener dans l’île de la Pierre sans île (« Pierre Censive » sur la carte d’état-major), près Ingrandes en cette commune, sur les cinq heures de l'après-midi, j'ai vu venir par vers moi trois habitants du bourg de Montrelais, qui sont Vincent Blond, René Renard et Silvain Viaud, qui m'ont dit me chercher pour me prier de me transporter, si je le voulais bien, chez le citoyen François Leduc, fermier de la même île ; que le prêtre qui avait déjà dit la messe à Montrelais, désirait me parler un instant. À cela je leur répondis que ce n'était pas à moi qu'il devait s'adresser, mais bien au citoyen Chevalet faisant les fonctions d'agent municipal, mais que cependant, puisque je me trouvais rendu là, je le voulais bien, et aussitôt nous nous rendons tous de compagnie.

Chemin faisant, nous rencontrons François Leduc et je lui dis : « Vous avez donc la Sainteté chez vous, c’est-à-dire le prêtre de Montrelais ». Il me dit ne point le savoir et s'il y était, il n'y avait pas longtemps car il ne faisait que de sortir de chez lui, mais qu'il allait y voir.

En effet, nous entrons tous ensemble et, entrant le premier, je dis : « Bonjour citoyen et citoyennes », y ayant la famille de Leduc. À ce mot, ce prêtre me dit : « Monsieur ; je ne suis point citoyen, je m'appelle l'abbé ». Je lui dis : « Je ne vous connais point ici pour prêtre, pour abbé, mais pour un étranger et pour lors un citoyen puisque vous habitez la République, et lui demandai ce qu'il désirait de moi. Il me demanda de quel droit on avait fermé les portes de l’église de Montrelais. Je lui dis ignorer si on les avait fermées, mais que si on l'avait fait, on en avait sûrement le droit et que pour les faire ouvrir, il pouvait avec toute sécurité aller trouver l'agent municipal, ou son adjoint, et lui faire sa soumission au terme de la loi et que, de ce moment, il pouvait se croire très tranquille, mais qu'une loi postérieure défendait de sonner les cloches (5), qu'il devait s'y conformer.
  

AN F19-1012-10 1Extrait du compte-rendu du juge de paix du canton de Varades retranscrivant les propos de l'abbé Ferré : « Je suis libre d'après l'arrêté du général Hoche de dire la messe partout où je voudrais sans se faire aucune soumission. Je n'en dois à personne » (AN F19/1012-10)
  

À cela il dit qu'il ne connaissait aucune autorité constituée que M. le général Hoche ; que tous les municipaux étaient des voleurs, qu'ils avaient volés tous les trésors des paroisses, ainsi que les vases sacrés, qu'en un mot, ils étaient des voleurs. À ce mot injurieux contre les autorités constituées, je voulus lui faire des observations, que tous n'avaient agi que d'après les lois qui étaient parties de nos différentes assemblées constituantes et autres ; qu'il avait donc tort de les traiter ainsi et qu'il se ferait arrêter. « Moi, dit-il, je ne crains pas la mort, je suis prêt à tout souffrir pour la religion et personne n'a aucun droit sur mon caractère, et je suis libre d'après l'arrêté du général Hoche de dire la messe partout où je voudrais sans se faire aucune soumission. Je n'en dois à personne.» Voyez si dans la Vendée et la Galerne (en marge : ils en ont fait ; je lui dis à cela que la Vendée était encore la Vendée et la Galerne, la Galerne), pays qu'occupaient les Chouans et que les autorités constituées n'y étaient pas encore établies, que s'en était la raison ; qu'il pouvait y aller et alors il serait peut-être plus tranquille, parce qu'on ne lui demanderait rien jusqu'à nouvel ordre ; mais qu'il n'en serait pas plus tranquille parce qu'il voudrait bien s'y conformer. « Oui ! qui a donc le droit de faire de telles lois ? – Vous n'en ignorez pas : nos sages législateurs. – Ah oui, vos cinq …………… (6), en parlant du Directoire, qui ne se promènent qu'avec une voiture attelée de huit chevaux blancs. Ce sont là vos autorités constituées, ils sont comme les municipaux, des voleurs. »

Je lui dis quels étaient donc vos rois, des tyrans, des sangsues du peuple ? « Eh bien, il répondit, le Royaume était à eux, ils étaient nommés de Dieu, et vos autorités ne le sont que par la cabale, et je n'en veux reconnaître aucune que celle du général Hoche et encore il n'a aucun droit sur mon caractère. – Mais, lui répliquai-je, le général Hoche n'est pas législateur, il ne tient son autorité que du Directoire ; en conséquence, il fait exécuter les lois qui lui sont remises. L’amnistie qu'il vous a présentée vient de lui par arrêté du Directoire, donc vous devez le reconnaître, ou vous éloigner du sol de la République. Mais vous nous dites être prêtre et vous appeler l'abbé Ferré d'Angers ; je ne peux le croire à moins que vous nous exhibiez vos lettres de prêtrise ». À cela il dit ne devoir les montrer à personne, qu'au général Hoche, méprisant toutes les autorités constituées, et que les officiers municipaux étaient des voleurs de vases sacrés, et que s’ils voulaient, ils en remettraient bien une partie qu'ils ont cachée pour leur profit ; mais que nous n'avions que faire de tant nous réjouir, que nous n'avions pas encore gagné, que la religion serait toujours la maîtresse.

À cela il voulut citer des passages de l'Apocalypse. Je lui répondis que je n'avais nulle confiance à l'Apocalypse, qui n'était bon qu'à faire perdre la tête aux gens sans cervelle ; qu'en conséquence les gens éclairés n'y avaient nulle confiance, mais en l'Évangile auquel nous devions tous nous rapporter, et cette même Évangile nous enseignait l'obéissance aux lois, et qu'en conséquence il devait s'y conformer sous n'importe quel prétexte ; mais qu'il était libre d'après d'exercer le culte, que sans cela il ne serait jamais tranquille n'importe où, et que s'il restait en cette commune, il faudrait qu'il exhiba ses titres ecclésiastiques et les ordres du général Hoche comme ils l'autorisaient à l'exercer sans faire aucune soumission ; que nous avions trop de respect et de reconnaissance pour ce brave général pour ne pas déférer à ses ordres.

À cela il a persisté à traiter les autorités constituées d'empocheurs et les municipalités qui notamment avaient volé les vases sacrés. Et en parlant à deux volontaires qui se sont trouvés là par hasard sans armes, et qui ont été témoins de la majeure partie des propos incendiaires qu'a tenus ce prétendu prêtre, vers lesquels il se tourna à différentes fois, et leur dit : « Pauvres malheureux, les autorités constituées ont empoché tous les ……. (mot illisible), allez gober les prunes. Ce n'est point à vous à qui nous en voulons, c'est à ces voleurs d’église ; lesquels volontaires ont signé avec nous ainsi que les habitants du bourg.

Si je ne l'ai pas fait arrêter, c'est que j'ai voulu me consulter, vu la circonstance de l'amnistie, en crainte d'occasionner parmi les braves gens de la campagne une nouvelle guerre… (7)

L’abbé Ferré, vicaire angevin, aumônier vendéen, et chef chouan

Qui était ce prêtre au caractère bien trempé ? Il s’appelait Louis-Pierre Ferré. Né à Angers, paroisse Saint-Martin, le 21 décembre 1760 (8), il était le fils de René Ferré, clerc de carrière, et de Jacquine-Jeanne Bautreau.
  

AB Louis Pierre FerreActe de baptême de Louis-Pierre Ferré (A.D. 49)
  

On le trouve vicaire de Beaulieu-sur-Layon en 1789. Hostile au serment constitutionnel à l’instar de son curé, Henri Dumoulin (qui sera déporté en Espagne), l’abbé Ferré fut dénoncé le 17 avril 1791 au directoire du département qui prit dès le lendemain un arrêté lui enjoignant de quitter sa paroisse. Il refusa, et fut arrêté le 26 juin par la garde nationale d’Angers qui l’enferma quelques jours au Petit Séminaire. L'amnistie du 14 septembre 1791 lui rendit sa liberté. Resté chez son père à Angers, il échappa à l'internement général des prêtres insermentés en juin 1792.

Signature Ferre

La signature de l'abbé Ferré dans le registre de Beaulieu-sur-Layon en 1789
  

L'abbé Ferré quitta la clandestinité l’année suivante lorsqu'il rallia l’insurrection vendéenne. Aumônier de la Grande Armée catholique et royale, il passa la Loire avec elle à Saint-Florent-le-Vieil le 18 octobre 1793, puis la quitta pour se fixer sur la rive droite de la Loire : à Montrelais où il officiait comme curé en 1796, puis dans le sud de la Mayenne où des rapports de police le signalèrent en 1797 comme « le principal instigateur de la chouannerie dans le district de Craon », portant comme nom de guerre : « Mathieu Stuart » (9).
  

AÉtat des chefs chouans suspects en 1795 (A.D. 53, L 490)
    

Après le Concordat, trop compromis dans la nouvelle organisation du clergé, l’abbé Ferré erra dans divers diocèses, fut enfermé à Bicêtre en 1806, puis employé dans le diocèse de Versailles et en 1813 dans celui de La Rochelle (10). Je n’ai pas trouvé la date et le lieu de décès de ce prêtre à la vie si aventureuse.
  


Notes :

  1. Comme on le lit dans une proclamation de Hoche aux Chouans, publiée à Rennes le 7 avril 1796 : « Voyez vos frères de la Vendée, ils sont maintenant tranquilles dans leurs foyers. Après des combats sans nombre, ils n’ont pas rougi de déposer leurs armes : ils s’en louent, puisque les lois contre lesquelles ils étaient armés, leur assurent paix, protection et liberté de culte » (J.-J. Savary, Guerres des Vendéens et des Chouans contre la République française, t. VI, p. 281).
  2. La déclaration exigée des prêtres était : « Je reconnais que l’universalité des citoyens est le souverain, et je promets soumission et obéissance aux lois de la République ».
  3. A.D. 85, AN F19/1012-10 (vues 4-8). Lettre retranscrite par Félix Uzureau, La situation politique et religieuse en Maine-et-Loire (1796), L’Anjou historique, 1925, pp. 157-163.
  4. Orthographe corrigée pour une meilleure lisibilité. Le document original est consultable sur le site des Archives de la Vendée sous la cote AN F19/1011-4. Les phrases soulignées le sont dans le texte.
  5. La loi du 22 germinal an IV (11 avril 1796) interdisait « l’usage des cloches et toute autre espèce de convocation publique pour l’exercice d’un culte ».
  6. Mot sûrement un peu trop vert pour que le juge de paix l’ait ainsi substitué par des points de suspension.
  7. C’est ce que craignait Hoche qui écrivait au directoire exécutif, le 14 avril 1796 : « Punissez les citoyens rebelles aux lois, mais ne vous mêlez pas du culte. On guillotine des prêtres à Vannes tous les jours ! Tous les jours aussi les vieilles femmes et les jeunes garçons viennent tremper leurs mouchoirs dans le sang de ces malheureux, et bientôt ces monuments d’horreur servent de drapeaux aux fanatiques habitants des campagnes… » (Savary, op. cit., t. VI, p. 285).
  8. Et non pas le 7 décembre 1760 comme on le lit dans Andegaviana (1915, p. 442), date reprise dans d’autres notices biographiques sur ce prêtre. Mariés le 27 octobre 1750 à Angers, paroisse Saint-Martin, René Ferré et Jacquine-Jeanne Bautreau/Bottereau eurent six fils, Louis-Pierre étant le dernier. L’un d’eux, « royaliste comme lui et fanatique, étant garde de la marine sous le commissaire des classes, M. Soland (Guillaume de Soland, 1747-1794), s’était, lors de la Révolution, séparé de son chef et avait montré hautement sa haine pour les institutions que Soland adoptait avec chaleur, défendait avec courage » (Hélyon de Champ-Charles, Pièces inédites sur la guerre civile de l’Ouest, 1847, p. 45). A priori, la famille n’était pas apparentée à celle de François-Louis Ferré, curé constitutionnel de Saint-Serge d’Angers.
  9. Lettre de commissaire du directoire exécutif près l’administration municipale du canton de Craon (à son confrère près l’administration centrale du département de la Mayenne), du 28 brumaire an VI (18 novembre 1795, A.D. 53, L 490, vue 178). D’après l’abbé Gaugain, historien de la Mayenne, l’abbé Ferré était capitaine de Saint-Aignan-sur-Roë.
  10. Bulletin de la Commission historique et archéologique de la Mayenne, 1913, p. 88.