Docteur en médecine et sociologue, Charles Pellarin (1804-1883) a publié essentiellement sur le saint-simonisme et le fouriérisme, des sujets bien éloignés des guerres de l’Ouest. Et pourtant on trouve dans ses écrits quelques récits liés à des événements familiaux pendant la Révolution dans les Côtes-du-Nord, mais aussi en Vendée.

Souvenirs anecdotiques 
Charles Pellarin a rassemblé ses Souvenirs anecdotiques, parus en 1868, autour de trois thèmes très disparates : Médecine navale, Saint-Simonisme et Chouannerie. Le dernier nous interpelle d’emblée, avec ses tableaux d’exactions à l’encontre de patriotes, parfois issus de l’histoire de la famille de l’auteur (1). La plus grande partie de ce chapitre concerne la prise de Saint-Brieuc par les Chouans dans la nuit du 26 au 27 octobre 1799 et la mort de Poulain-Corbion (2).

Le premier chapitre sur la Médecine navale rapporte également, comme son intitulé ne l’indique pas, des souvenirs personnels dont certains ont trait eux aussi à des épisodes de la Révolution dans l’Ouest. Couvrant la période de 1823 à 1831, il offre notamment un témoignage sur la révolution de Juillet au cours de laquelle Charles Pellarin évoque une rencontre qu’il fit avec des groupes de soldats suisses en Bourgogne et en Champagne, tandis qu’il se rendait de Toulon à Paris au début du mois d’août 1830 :

« Ils (les soldats suisses) regagnaient leur pays, l’air morne et abattu. Personne, toutefois, n’insultait ces hommes qui venaient de donner une nouvelle preuve de leur fidélité traditionnelle à la consigne et au pouvoir envers lequel ils étaient engagés.

Leur vue reportait mon imagination vers une autre époque où leurs devanciers, plus malheureux encore dans la défense de la même cause royale, n’auraient pas ainsi cheminé impunément à travers nos populations, surexcitées jusqu’à la fureur par la passion révolutionnaire. Tout enfant j’ai, plus d’une fois, entendu raconter à mon père la journée du 10 août 1792. Il était du petit nombre des gardes suisses qui, après le combat, échappèrent au massacre.

Originaire d’un village de la Savoie (Creseille) (3) et resté orphelin de père et de mère à huit ans, il avait été placé chez un oncle qui se montra fort dur envers lui. Aussi dès qu’il eut atteint dix-huit ans, passa-t-il en France où il s’engagea dans la garde suisse de Louis XVI, compagnie générale. C’était en 1789 : le moment était mal choisi pour entrer dans ce corps d’étrangers, attaché spécialement à la défense du souverain.

Quelque temps après la catastrophe qui porta le dernier coup à la monarchie, mon père, ainsi que plusieurs autres de ses camarades, furent enrôlés dans la Légion germanique qu’on dirigea sur la Vendée pour y combattre l’insurrection royaliste. Passé le 12 août 1793, avec le grade de sergent dans le 22e régiment d’infanterie légère, incorporé plus tard dans la 13e demi-brigade, mon père avait été du nombre des quatre mille prisonniers républicains que les Vendéens, dans leur retraite précipitée, après la bataille de Cholet, le 17 octobre 1793, s’apprêtaient à fusiller devant Saint-Florent(-le-Vieil), lorsque Bonchamps, mortellement blessé, jeta son dernier soupir, le cri de grâce, grâce pour les prisonniers ! qui les sauva.

Des circonstances diverses, quelques-uns fort critiques, par lesquelles mon père avait passé, il lui était resté un profond sentiment de justice envers tous les partis, applaudissant également à ce qui s’était fait de grand et de généreux dans chacun et n’ayant horreur que des assassins et des brigands, sous quelques drapeaux qu’ils abritassent leurs crimes » (4).
  


Notes :

  1. Fils de Jean Pellarin et Marie-Madeleine-Charlotte Rogon (de Kertainguy, originaire de Coëtmieux dans les Côtes-du-Nord), Esprit-Charles Pellarin est né à Jugon (Côtes-du-Nord) le 4 frimaire an XIII (25 novembre 1804) ; sur l'acte de naissance, le père est dit brigadier à Jugon. Il se maria à Paris le 20 juin 1854 avec Claire-Adèle Conil-Lacoste dont il eut deux enfants, et mourut à Paris le 13 décembre 1883.
  2. Jean-François-Pierre Poulain de Corbion (Quintin 1743 – Saint-Brieuc 1799) fut maire de Saint-Brieuc de 1779 à 1789, député aux États généraux et à la Constituante. L’emballement des événements à Paris dissipa son enthousiasme des premières années de la Révolution et le poussa à rentrer au pays où il resta discret pendant la Terreur. Il fut ensuite nommé procureur de la commune de Port-Brieuc (nom révolutionnaire de Saint-Brieuc). Il fut tué près de la cathédrale lors de la prise de la ville par les Chouans qui le sommèrent de crier « Vive le Roi » ; il répondit : « Vive la République ». La statue qui avait été érigée en sa mémoire en 1889 fut détruite pour être fondue en 1942.
  3. Cruseilles, actuelle commune de Haute-Savoie, où Jean Pellarin est né le 21 avril 1770.
  4. Charles Pellarin, Souvenirs anecdotiques, 1868, pp. 98-99. Ouvrage consultable sur Gallica.