Des armes de récompense accordées sous la Restauration aux plus valeureux combattants vendéens et chouans apparaissent parfois aux catalogues des maisons de vente aux enchères. L’une d’elles, un fusil modèle 1817, sera proposée à Nantes le 21 juillet prochain. Elle fut offerte à Alexandre Lapierre, un simple serrurier qui connut un destin exceptionnel.

Alexandre Lapierre 3Détail du fusil de récompense d'Alexandre Lapierre
  

Ce fusil de récompense est ainsi décrit : Modèle 1817. Canon rond, à pans au tonnerre, poinçonné « MR ». Platine marqué « Manuf. Royale de Versailles ». Garnitures en laiton découpé, argenté. Devant de pontet et retour de plaque de couche à la fleur de lys. Crosse en noyer, avec poinçon « JD ». Pièce de pouce ovale en argent aux Armes de France et marqué « Vive le Roi ». Plaque en argent, gravé « Donné Par le Roi au Sr Lapierre Alexandre ». Baguette en fer. Avec une baïonnette, à douille, à lame triangulaire. L’objet sera proposé lors de la vente organisée à Nantes par la maison Couton-Veyrac-Jamault (8-10 rue Miséricorde) le mardi 21 juillet 2020, à partir de 14h00. Ce lot porte le n°60 (estimation : 3.000/3.500 €).
  

Alexandre LapierreLe fusil de récompense d'Alexandre Lapierre

Alexandre Lapierre 2  

L’abbé Augereau, que j’ai eu l’occasion de présenter ici, a rassemblé des souvenirs d’Alexandre Lapierre pour en établir une biographie. Tous deux ont vécu dans la même commune, Le Boupère. Ce récit nous dépeint non seulement des épisodes des Guerres de Vendée dans lesquels ce cavalier hors pair s’illustra, mais aussi la suite de sa carrière militaire, de l’expédition d’Irlande menée par le général Hoche, à celle de Saint-Domingue, en passant par trois périodes de captivité chez les Anglais. Ce texte fut publié en trois parties dans La Vendée historique de 1911. Le voici in extenso, avec quelques assertions entre parenthèses :
  

Un Soldat Vendéen, Alexandre Lapierre

Mon but

En 1864, après la mort d’Alexandre Lapierre, je publiai dans L’Espérance du Peuple une notice sur ce vaillant soldat. Naturellement, dans un article de journal, je devais me borner à un court aperçu. Depuis, on m’a prié de reprendre mon travail en lui donnant plus d'étendue, afin de mettre en relief un caractère digne d'être connu. Je me suis rendu à ce désir, non pas précisément pour tirer de l'oubli un homme qui n'a jamais cherché la gloire, mais pour fournir un exemple à notre génération, où les mâles vertus deviennent plus rares de jour en jour.

Ce qui nous manque surtout, c'est la virilité et le dévouement ; j'en trouve un modèle parmi ce peuple que l'on a trop réussi à corrompre ; je le représente tel que je l’ai connu. Que chacun se mesure à sa taille, et, si l'on n'a pas le courage de s'élever à sa hauteur, au moins qu'on rende hommage à l'héroïsme d'un humble soldat.

Mes renseignements

Alexandre Lapierre n'est pas du tout un personnage légendaire : je l'ai connu pendant plus de trente ans, et je tiens de lui une partie des faits que je viens de raconter. On ne doit pas suspecter sa véracité, car ses récits étaient toujours simples ; ils respiraient la sincérité et non la forfanterie. Il était loin de faire parade des incidents si variés de sa jeunesse, mais, quand l’occasion s'offrait de les raconter, il le faisait avec une bonhomie qui n'était pas dénuée de charme.

J'ai connu plusieurs de ses compagnons d'armes ; j'ai rencontré même des femmes qui l'avaient vu à l’œuvre ; le témoignage de tous est uniforme, et les faits que j'ai appris, des autres comme de lui, ont un caractère tout à fait identique. Ce n'est donc pas un roman que j'écris. Je ne puis pas dire non plus que ce soit une histoire ; car une histoire suppose une suite de faits qui s'enchaînent dans l'ordre chronologique et forment un tout complet, dans la mesure où l'on décrit les événements.

À l’époque où il m'eût été facile d'obtenir des renseignements plus étendus, je n'en eus pas l'idée. Aujourd'hui, les témoins sont morts, et les documents écrits n'ont jamais existé ; je suis réduit à raconter sans date et sans liaison les récits que j'ai entendus ; c'est pourquoi je donne à mon travail la forme anecdotique.

Enfance et éducation de Lapierre

Alexandre Lapierre naquit à Saint-Paul-en-Pareds, en 1774 (en réalité il est né le 24 octobre 1775). Il perdit son père de bonne heure et fut élevé près de sa mère, qui était cuisinière chez M. du Landreau. Grâce à cette circonstance, il s'accoutuma de bonne heure à monter à cheval, et il devint un intrépide cavalier. Il apprit en même temps à lire et à écrire, mais son éducation n'alla pas au-delà.

Quand il fut en âge de travailler, on le mit en apprentissage chez un serrurier, et, bien qu'il n'eût pas encore dix-neuf ans quand la guerre éclata, il était déjà un bon ouvrier.

Portrait et caractère

Lapierre était d'une taille élancée et d'une souplesse remarquable. Son poignet était d'acier. Comme Scanderbeg (un seigneur albanais, héros de la résistance aux Ottomans, qui vécut au XVe siècle), il eût abattu la tête d'un cheval d'un coup de sabre. Mais il n'avait pas la même vigueur dans les reins, et il était médiocre piéton ; aussi il n'était à l'aise que sur un cheval.

Il avait la figure allongée, le teint bronzé, les traits taillés à l’emporte-pièce, la voix forte et saccadée, le regard ferme et pénétrant. Dans l’ensemble, sa physionomie était martiale ; elle offrait un mélange de rudesse énergique et de dignité mâle et fière.

On devine bien que, sous une telle enveloppe, il ne faut pas chercher un modèle de douceur. Aussi, la patience fut loin d'être d'abord sa vertu principale. C'était un caractère bouillant et audacieux, poussant le courage jusqu'à la folie et affrontant la mort avec une sorte de volupté. Son entrain fougueux stimulait les plus lâches, et la poudre l’enivrait en doublant son ardeur : c'est au bruit du canon qu'il respirait le plus à l’aise.

Mais cette âme de feu cachait une générosité chevaleresque et une bonté instinctive. Il semblait taillé pour le carnage, et pourtant les faibles avaient le privilège de l’attirer. Il eût tout sacrifié pour sauver un enfant. « J'ai toujours aimé les braves gens, me disait-il sur ses vieux jours ; j'en ai sauvé beaucoup dans ma vie, et, s'il fallait aujourd’hui les défendre, je me battrais encore, malgré les quatre-vingt-cinq ans que j'ai sur la tête. »

Coup d'œil sur les campagnes de Lapierre en Vendée

Dès qu'il fut question de combattre dans la Vendée, Lapierre quitta sans hésiter sa lime et son étau ; il saisit un fusil et fut des premiers prêts.

Il était du complot de L'Oie (13 mars 1793), avec Baudry d'Asson ; il le suivit aux Herbiers, et courut avec lui battre les républicains au premier combat de Saint-Mesmin. À partir de ce moment, il ne quitta plus les armes jusqu'à la fin de la guerre. Il assista à une multitude de combats et servit sous la plupart des généraux. Lorsque l’on congédiait son monde, il courait ailleurs si l’on se battait encore, et ses services n'étaient refusés nulle part.

Régulièrement, il eût fait partie de l’armée de Sapinaud ou armée du Centre ; mais, comme celle-ci n'agissait guère que comme auxiliaire et donnait rarement tout entière, Lapierre avait ses coudées franches pour aller un peu partout, et il ne s'en faisait pas faute.

Il fut tour à tour fantassin, artilleur et cavalier, et dans ces trois armes il se fit remarquer parmi les plus braves. Quand il était dans l’infanterie on disait : « Si nous avions cinquante mille fantassins comme Lapierre, nous passerions sur le corps de la République du premier coup ». Lorsqu’il était dans l’artillerie, on disait encore : « Si nous avions trois mille artilleurs comme Lapierre, tous les canons des républicains seraient bientôt à nous ».

Cependant l’arme qu’il préférait aux autres était la cavalerie, et c'est celle aussi où il se distingua le plus. C'était le sabre au poing qu'il aimait surtout à combattre, et c'est alors qu'il était vraiment terrible.

Dans ses moments de loisir, il réparait les fusils disloqués, mais durant la première période de la guerre, ces moments furent très rares.

La place des braves

Cependant Lapierre ne fit pas la campagne d'outre-Loire, et comme je lui en demandais le motif : « Il est bien simple, me dit-il : c'est que dans les victoires la place des braves est à la tête, tandis que dans les défaites elle est à la queue. Après la bataille de Cholet. Je restai pour protéger la retraite et observer l’ennemi. Nous nous portâmes d'abord à l’embranchement de deux routes pour repousser les républicains, qui ne pouvaient manquer de venir par là.

Les premiers qui se présentèrent, soit lâcheté, soit espérance d'arriver plus vite, nous attaquèrent à peine. Mais au lieu de gagner du temps ils en perdirent, et les nôtres prirent de l’avance.

Nous marchâmes ensuite un peu au hasard, cherchant à éviter les Bleus et à les retarder tout à la fois. À la fin nous arrivâmes sur les bords de la Loire, mais les républicains nous barraient le passage, et notre armée était de l'autre côté. Nous n'avions plus qu'à revenir en Vendée, et nous prîmes ce parti. »

La justice d'un soldat

Lapierre n'était pas cruel ; un vaillant cœur n'est jamais sans pitié ; mais il s'oublia dans une circonstance.

Après un succès remporté du côté de l'Anjou, il s'élança avec d'autres cavaliers à la poursuite de l’ennemi. Comme il était en avant, une femme vint se jeter à la tête de son cheval, et le suppliait d'épargner son mari qui combattait parmi les Bleus.

Il la regarda fixement et lui dit : « As-tu recommandé à ton mari de nous épargner si nous étions vaincus ? » Cette femme demeura tout interdite ; elle voulut balbutier, mais Lapierre l’arrêta : « Assez ! Je te comprends ! Tu veux que nous soyons des moutons, soit ! Mais tu dois comprendre que je n'aime pas plus les louves que les loups ! »

En disant ces mots, il lui fit sauter la tête d'un coup de sabre.

Une leçon

Les Vendéens furent souvent obligés de mettre en ligne des hommes peu aguerris ; c'est ce qui causa beaucoup de leurs défaites. Les républicains, de leur côté, n’avaient pas que des soldats éprouvés.

Dans une rencontre près de Châtillon, les Bleus se cachaient derrière des clôtures en pierres sèches pour tirer sur les Vendéens, et ceux-ci se tenaient couchés dans les sillons, pour être moins exposés au feu de l’ennemi.

Lapierre, indigné de cette manière de combattre, paraît à cheval au milieu de la fusillade, et, s'adressant à ses compagnons d'armes : « Tas de poltrons, leur dit-il, est-ce ainsi qu'on fait la guerre ? Ce n'est pas en se couchant comme des veaux qu'on remporte la victoire. Vous allez voir comment on s'y prend ! »

En disant ces mots, il saisit la bride de son cheval entre ses dents, et, un pistolet de chaque main, il s’élance sur les républicains, pousse son cheval jusque sur le mur qui leur servait d'abri, et décharge ses pistolets presque à bout portant. Il fait alors un demi-tour, se couche sur sa selle et se sauve au galop.

Toute cette évolution fut si rapide, que les républicains, stupéfaits, eurent à peine le temps de s'en apercevoir. Quand ils songèrent à tirer sur lui, il était, déjà à distance, et aucune de leurs balles ne l’atteignit.

Une invitation à dîner

Châtillon (actuel Mauléon) était considéré comme la capitale du pays insurgé ; aussi les deux partis s'en disputaient la possession, et l’occupèrent successivement plusieurs fois.

Les républicains s'en étaient emparés les derniers, et y avaient laissé une garnison pour conserver la ville en leur pouvoir. Les Vendéens se présentèrent à leur tour, et, comme les Bleus étaient les plus faibles, ils se renfermèrent dans le château, bien résolus de se défendre (les chroniques vendéennes ne conservent pas l'histoire d'un siège du château de Châtillon-sur-Sèvre ; la mémoire du combattant lui a-t-elle joué des tours ?).

Si les Vendéens eussent été convenablement outillés, le siège n'eût pas été long ; mais leur matériel de guerre n'était jamais au complet, et cette fois, ils manquaient totalement d'artillerie. Ils furent réduits à établir un blocus rigoureux et à tirer des coups de fusil qui ne pouvaient guère amener la reddition de la place. Les Bleus, de leur côté, avaient peu de vivres et leurs ennemis s'aperçurent bien vite qu'ils souffraient de la disette. Malgré tout, l’affaire traînait en longueur.

Lapierre ne ressemblait pas à Louis XIV, qui avait une prédilection pour la guerre de siège ; pour lui, il trouvait souverainement ennuyeux de se battre contre des ennemis cachés derrière des murailles. Afin d'utiliser son temps, il prenait un morceau de pain, le plantait au bout de sa baïonnette et, se plaçant en vue du château, il le montrait aux républicains : « Eh ! les ventres creux ! leur criait-il, nous avons bonne ration, nous autres ; venez donc un peu vous dérouiller les dents ! »

Les Bleus ne riaient pas de ces agaceries ; ils répondaient par de gros mots, et Lapierre, qui connaissait à fond le vocabulaire du soldat, répliquait victorieusement.

Après un tel début, les coups de fusil devenaient indispensables ; mais comme Lapierre était seul, rendu à ce point, tout le désavantage était de son côté. Néanmoins les Bleus lui laissèrent toujours remporter intacts sa peau et son morceau de pain.

La journée de sang

Dans les derniers temps de sa vie, Lapierre était glacé par l'âge, et je le trouvais souvent assis au soleil. Un jour, je lui dis : « Eh ! mon pauvre vieux, la vie s'en va ! — C’est vrai, me répondit-il, mais je ne partirai pas pour l'autre monde sans en avoir envoyé bien d'autres devant moi. — Voyons, combien avez-vous tué d'hommes pendant que vous faisiez la guerre. – Je n'en sais rien, mais je sais bien le jour où j'en ai tué le plus. — Combien ce jour-là ? – Vingt-trois. — C'est impossible ! Puis vous ne pouviez pas les compter. — Oh ! Monsieur, c'est si bien possible que je l’ai fait, et pour le nombre je le connais parfaitement. — Racontez-moi cela, autrement j'aurais peine à vous croire.

— C'était au combat de Chauché (2 février 1794), et il faut vous dire que j'étais en colère, ce jour-là. J’avais couché avec quelques camarades, dans une grange abandonnée, à peu de distance du bourg, et j'avais attaché mon cheval avec une corde. Le matin, quand il fallut partir, la corde était nouée et je ne pouvais la défaire. Mes camarades me disaient de la couper ; mais comme ce n'était pas un objet facile à remplacer dans ce temps-là, je m'obstinais et restai, malgré le rappel qui battait. Les autres étaient partis.

Pendant que je maugréais sur mon ingrate besogne, j'entendis des trains de chevaux, et je vis deux hussards passer devant la porte. Tout le sang me descendit aux talons ; je me crus pris comme dans une ratière ; fort heureusement ils ne me virent pas. Je mis le nez à la porte, je les aperçus qui s'avançaient en reconnaissance vers Chauché, et ils n’étaient pas suivis. Je coupai ma corde et sautai en selle. Je regardai autour de moi, les autres cavaliers étaient encore loin : j'étais sauvé.

Je calculai la distance et je me dis : J'ai le temps de faire payer à ces deux gaillards la peur qu'ils m'ont causée.

Je courus sur eux, je fis sauter la tête du premier d'un coup de sabre, et j'envoyai une pointe dans les côtes du second. J'aurais pu me défaire de deux autres avant d'être atteint. »

Là j'interrompis Lapierre : « Ces deux hommes durent se mettre en défense pourtant ? — Eh ! sans doute ; mais, Monsieur, si vous saviez ! dans ce temps-là j'éprouvais moins de peine d’avoir affaire à deux cavaliers que j'en ressens aujourd'hui à me lever de ma chaise ».

Puis il continua :

« Je rejoignis l'armée, et le combat s'engagea bientôt. Au commencement je n'eus rien à faire ; mais vers la fin, la besogne fut rude. Je me trouvai renfermé dans un pré avec des républicains, et il n'y avait de quartier ni à donner ni à recevoir : la vie et la mort étaient à la pointe du sabre. Aussi je me battis en désespéré, et, à la fin de l’action, j'avais étendu quinze ennemis sur le terrain.

Vers midi le combat était fini ; les Bleus s'étaient enfuis vers Saint-Fulgent, mais ils s'imaginèrent qu'après la victoire nous devions oublier toute précaution, et dans la soirée ils revinrent pour nous surprendre. Dès qu'ils virent que nous étions sur nos gardes, ils se retirèrent sans oser attaquer. Néanmoins la cavalerie courut après eux et j'en sabrai encore six, qui restèrent sur le chemin.

Le dévouement

Les déroutes des Vendéens étaient rarement meurtrières pour les combattants, parce que, dans un pays coupé de buissons et de chemins ravinés, comme le Bocage, la poursuite se réduisait à peu de chose. Mais, lorsque la population n'avait pu s'éloigner à temps, les défaites étaient suivies de véritables boucheries ; car les républicains n'épargnaient personne et massacraient impitoyablement tout ce qui leur tombait sous la main.

Les Bleus avaient envahi subitement les environs de Mortagne, et les Vendéens, hors d'état de leurs résister, s'étaient dispersés, après un engagement dont j’ignore l’importance.

La population, prise au dépourvu, se sauvait dans la direction des Herbiers, sur une longue étendue ; la route était couverte de femmes, d’enfants, de vieillards, au milieu desquels on voyait quelques blessés. Tous paraissaient voués à une mort certaine, car la cavalerie républicaine venait pour les sabrer. Lapierre et deux autres cavaliers se dévouèrent pour sauver la vie à ces malheureux. L'un de ces trois braves s'appelait Nivaud ; le nom du troisième ne m'est pas connu. Ils se placèrent à la queue des fuyards, bien résolus à ne laisser passer les Bleus que sur leurs cadavres.

Les cavaliers républicains, croyant marcher à l'un de ces massacres faciles auxquels ils prenaient un infernal plaisir, s'avançaient sans beaucoup d'ordre, Lapierre et ses deux compagnons profitent de cette circonstance ; au lieu de les attendre, ils courent sur eux, tombent comme la foudre sur les premiers qu'ils rencontrent, en tuent plusieurs, bousculent les autres et mettent la tête de la colonne dans une confusion complète. Ils sont entourés cependant, mais ils savent conserver la liberté de leurs mouvements, et portent si bien leurs coups, qu'ils tiennent en respect toute cette cohue tremblante.

Un tel effort ne peut durer bien longtemps, leurs forces les trahissent. Sur le signal de l'un d'eux, ils se dégagent et prennent la fuite pour attendre l’ennemi plus loin.

Ils recommencent encore deux ou trois fois la même manœuvre ; mais l’un des trois finit par succomber et reste mort au milieu des ennemis. Les deux autres, épuisés eux-mêmes, réussissent néanmoins à se dégager et se sauvent tout de bon.

Durant cette lutte héroïque, les fuyards avaient pris de l’avance et s'étaient dispersés par des chemins détournés. Quand les républicains coururent après eux, ils ne rencontrèrent plus personne,

Un témoin oculaire disait, longtemps après : « On ne saurait croire combien de personnes durent la vie à ces trois cavaliers ». Et il ajoutait : « Je n'ai que trop connu la guerre et tous ses accidents terribles, mais rien ne m'a laissé une si vive impression. La vue de ces trois hommes faisait peur ! On les distinguait facilement au milieu des Bleus, car ils étaient couverts de sang de la tête aux pieds ; leurs chevaux en étaient eux-mêmes tout ruisselants. Quelquefois ils se levaient sur leurs étriers, s'excitant de la voix et multipliant les coups avec une rapidité effrayante. Oh ! si la Vendée avait eu assez de tels hommes ! »

À quoi tient une victoire

Les Quatre-Chemins-de-l’Oie et le bois du Moulin aux Chèvres, au-dessus de Châtillon, furent le théâtre de nombreux combats dans les guerres de la Vendée. Sur le premier champ de bataille, les Vendéens furent à peu près toujours vainqueurs ; sur le second ils furent constamment battus (il y eut deux combats au bois du Moulin-aux-Chèvres : le 3 juillet et le 9 octobre 1793).

Malgré cette sorte d’influence fatidique, l'une des victoires des Quatre-Chemins fut chaudement disputée et les républicains purent espérer de conserver pour eux l'avantage. Les Vendéens avaient été repoussés plusieurs fois et, après une charge vigoureuse, ils reculaient encore ; le désordre commençait à les gagner, les chances de vaincre diminuaient à vue d’œil. Lapierre ne veut pas céder malgré tout, il se jette sur le côté du chemin et, s'abritant derrière des arbres, il tire sur les républicains.

Ces coups de fusil, bien qu'isolés, attirent l’attention des ennemis ; ceux-ci craignent d'être attaqués en flanc, et leur mouvement se ralentit. Les Vendéens remarquent cette hésitation ; ils reprennent l'offensive et attaquent avec tant de vigueur que les républicains sont culbutés ; la victoire est décidée.

Après la bataille, Charette fit venir Lapierre et lui remit trois pièces de six francs : « Tiens ! lui dit-il, ce n'est pas une récompense que je te donne, mais, si nous échappons à la guerre l'un et l'autre, rappelle-moi ces trois pièces d'argent, tu sauras alors ce qu'elles valent ».

L'émulation

Les Angevins étaient les plus exposés aux attaques des républicains ; aussi ils étaient généralement aguerris et ils passaient pour être les meilleurs soldats de la Vendée. Mais cette réputation de bravoure humiliait beaucoup d'autres Vendéens, qui croyaient avoir monté assez de courage pour qu'on ne mît personne au-dessus d'eux. J'en ai connu plusieurs qui rivalisèrent d'audace avec les soldats de l’Anjou et qui soutinrent l’épreuve avec honneur. Lapierre fut de ce nombre.

Il était un jour avec les Angevins, et il proposa à quelques-uns de leurs plus hardis cavaliers de faire assaut de bravoure dans le combat qui allait se livrer. Les autres acceptèrent le défi.

Dès qu'ils purent marcher à l'ennemi, ils chargèrent ensemble. Lapierre, qui semblait avoir fait un pacte avec la mort, se jeta tête baissée au milieu des républicains ; il sabrait avec tant de vigueur et d’adresse qu’il se fraya un passage au milieu de leurs rangs. Mais il s'y trouva seul ; les autres cavaliers, le voyant faire, crurent qu'il avait perdu la tête ou qu’il était las de vivre : ils reculèrent.

Quand il connut sa position, il n'était plus temps de revenir sur ses pas ; il était rendu trop loin. Mais l’audace ne lui ôtait pas la présence d'esprit, et il eut vite choisi son parti. Il s'élance en avant, de toute la vigueur de son cheval, et il traverse l’armée républicaine dont les lignes, apparemment, n'étaient pas bien profondes.

Les derniers ennemis qu'il rencontra furent des sapeurs qui se reposaient à l’ombre. L'aspect à demi vénérable de ces hommes et leur calme attitude à l'abri des ardeurs du soleil et des périls du combat lui ôtèrent toute envie de les attaquer ; mais il ne put résister au plaisir de leur faire une malice en passant. Il enfila, au galop de son cheval, deux ou trois de leurs bonnets à poil avec son sabre, et il les emporta comme un trophée.

Après un long détour, il rejoignit ses compagnons d’armes, tout stupéfaits de le revoir.

Un défi

On était au fort de l’hiver ; les Bleus et les Vendéens étaient établis de chaque côté d’un vallon, et une rivière glacée se trouvait au milieu. Les deux partis s'observaient, mais paraissaient craindre de commencer l'attaque.

Lapierre ne s'accommodait point de cette situation, et, pour en couper la monotonie, il fit un de ces coups de tête qui lui étaient familiers. Il prit une bouteille dans sa main et s’avança à cheval jusque sur la rivière. Alors il cria aux républicains qu'il invitait le plus brave d'entre eux à boire un coup avec lui, mais à la condition de se battre ensuite.

Personne ne répond à son appel. Il vide la bouteille d’un trait, la jette sur la glace et s'écrie : « Vous êtes tous des lâches ! » Puis il s'éloigne avec un geste tout aussi méprisant que le mot attribué au général Cambronne.

Les républicains eurent du moins la courtoisie de ne pas tirer sur lui.

Comment on joue sa vie

Vers la fin de la guerre, les républicains établis à Saint-Mesmin s'étaient retranchés dans l’église. Ils avaient pratiqué des espèces de meurtrières au-dessus de la voûte, et de là ils pouvaient, diriger un feu plongeant dans toutes les directions.

Les Vendéens voulurent les déloger, mais comme ils n'avaient plus d'artillerie, l'opération offrait des difficultés. On ne savait comment forcer l’édifice, et Lapierre entendait répéter autour de lui que l’approche était dangereuse.

— Dangereuse ! dit-il, je me charge, moi, d’aller donner un coup de sabre dans la porte.
— Tu ne serais toujours pas si fou !
— Voulez-vous seulement parier une bouteille de vin ?

Le pari fut fait.

Lapierre avait du coup d'œil : il avait calculé que lui et son cheval pouvaient s'abriter sous le voussoir de la porte et qu’il n'y avait de danger que pour l’aller et le retour. C’était déjà bien assez. Il s'élance au galop, donne deux vigoureux coups de sabre dans la porte, et, après une pose d'un moment, il repart comme un trait. Les Bleus tirèrent sur lui, mais sans l'atteindre.

Le découragement

Lapierre n'eut pas que de bons moments dans sa vie. Presque toujours il supporta la mauvaise fortune avec courage, mais il eut son heure de défaillance.

Les Vendéens avaient subi une série d'échecs ; tout s'était débandé, et les soldats se sauvaient vers le centre du Bocage pour attendre des jours meilleurs. Lapierre avait perdu son cheval, et il était épuisé de faim et de fatigues.

Arrivé dans les environs de Châtillon, il laisse filer ses camarades, prend deux pistolets dans ses mains et s'assied seul sur un rocher, la face tournée vers l’ennemi. D'autres fuyards arrivent et le trouvent dans cette posture.

— Que fais-tu là ?
— Je suis las de ce métier, je veux en finir. Les Bleus vont venir : je tuerai les deux premiers, les autres me tueront.
— Mais tu es fou !
— Fou ou non, laissez-moi ; autant vaut mourir aujourd'hui que demain. Sauvez-vous ; moi je ne puis plus marcher, je reste.

Ses camarades se gardèrent bien d'accéder à son désir. L'un enleva ses pistolets, deux autres le prirent par le bras et le contraignirent à les suivre.

Première captivité

La guerre était finie… On voyait bien encore quelques groupes armés échanger des coups de fusil avec les Bleus, mais ces derniers efforts d'un héroïsme obstiné ne pouvaient amener aucun résultat et ils devenaient de plus en plus rares.

Lapierre se tenait dans les environs de la Sèvre et allait un peu au hasard, évitant de son mieux la rencontre des républicains. Mais un jour qu'il se trouvait à La Pommeraye dans la boutique d'un forgeron, il fut surpris par une colonne républicaine et fait prisonnier.

On le conduisit à Fontenay, et là il eut le choix ou de prendre du service pour la République, ou d'être fusillé. Malgré sa répugnance à suivre un drapeau qu'il avait tant combattu, il adopta le premier parti, mais il y mit pour condition qu'il ne serait pas employé dans la Vendée.

En conséquence on le dirigea sur Brest, où il fut incorporé dans l’armée de débarquement qui était alors en voie de formation, et que le général Hoche devait conduire en Irlande (l'expédition d'Irlande fut menée en 1796).

Seconde captivité

L'expédition d’Irlande fut dispersée par la tempête et échoua complètement. C'est pour ce motif sans doute que les historiens n'ont jeté sur elle qu'un regard distrait ou l’ont condamnée sans examen : car on est toujours porté à blâmer ce qui n'a pas réussi. Cependant ce ne fut pas le projet le plus mal conçu que forma la République, et, d'après ce que disait Lapierre, il avait des chances de succès. Les troupes étaient excellentes, et les Irlandais étaient disposés à se joindre à elles. Si l'armée eût pu arriver à sa destination, il est à croire qu'elle eût suscité de graves embarras à l'Angleterre. L'appréciation d'un soldat n'est pas d'un grand poids, je le sais, mais les faits ont toujours leur importance, quelle que soit la source où on les puise.

Lapierre m'a raconté, il y a longtemps, ce qui se passa en Irlande, et son récit est confirmé par les mémoires anglais dont j'ai lu les extraits depuis ; c'est ce qui prouve que ses souvenirs étaient exacts.

Il était de ceux que la tempête poussa en Irlande et qui débarquèrent dans l'île, au nombre de 1.500 hommes environ, 2.000 au plus. Dès que le bruit de leur arrivée se fut répandu, les Irlandais accoururent pour se joindre à eux ; mais ils virent bien vite que c'était une entreprise manquée et ils se retirèrent, pour ne pas se compromettre inutilement.

Le détachement français était donc abandonné à lui-même, et il se trouvait dans une situation des plus tristes. Les soldats avaient leurs armes et quelques vivres, mais c'était tout. Aussi les Anglais en eurent d'abord plus de pitié que de peur. À la vue de ces hommes pâles et amaigris, réduits à coucher sur la terre nue, ils s'imaginèrent qu'ils n'auraient pas l’idée de combattre et ils leur proposèrent de se rendre. Sur leur refus ils les attaquèrent avec des forces à peu près égales, mais ils s'aperçurent à leurs dépens qu'ils avaient trop méprisé ces hommes malheureux. Les Français marchaient au feu si naturellement, et ils chargeaient avec une telle vigueur, que les Anglais tout surpris plièrent devant eux ; dans plusieurs engagements ces derniers eurent le dessous. Ils comprirent alors qu'ils avaient fait une faute et qu'il était dangereux de continuer ce système, surtout en présence des Irlandais, fort attentifs à suivre les événements. Ils se tinrent sur la défensive et se hâtèrent de réunir une véritable armée, que Lapierre évaluait à 15.000 hommes au moins.

Devant ces forces d'une supériorité numérique si écrasante, le courage devenait inutile. Les Français, déjà cernés, consentirent à se rendre et furent faits prisonniers.

Lapierre soldat de l’Angleterre

Les soldats français, les marins surtout, que le sort de la guerre fit tomber entre les mains des Anglais, se plaignirent souvent du sort qu'ils eurent à subir. Pour Lapierre, l tenait un autre langage. Il disait bien qu'on se moquait des prisonniers parce qu'ils préféraient la soupe au rosbif : les Anglais les appelaient mangeurs de soupe. Mais c'était son seul grief. Comme, à part cela, ils étaient fort bien traités, il pardonnait volontiers ces plaisanteries.

Malgré tout, la vie désœuvrée ne convenait point à Lapierre, et il ne prenait qu'un goût médiocre aux conversations de ses camarades, dont les idées républicaines le froissaient sans l’ébranler. Il y avait là des émigrés avec lesquels il se mit bien vite en rapport. Par leur entremise, les Anglais connurent son histoire ainsi que ses dispositions, et ils lui proposèrent de prendre du service dans leur armée. Il hésita d’abord, mais on lui donna l’assurance qu’il ne serait pas employé contre les Français et il finit par accepter.

Il fut enrôlé dans un régiment qui partit presque aussitôt pour Lisbonne. Il passa tout le temps de son engagement dans cette ville, et ce ne fut pas le plus mauvais de sa vie ; car il obtint de reprendre sa lime et son marteau et, comme il était bon ouvrier, il gagnait beaucoup d'argent, tout en rendant fort peu de service aux Anglais comme soldat.

Lapierre à Saint-Domingue

Je ne sais à quelle époque ni pour quel motif Lapierre revint en France, mais il finit par y rentrer et fut maintenu sous les drapeaux. Il ne resta pas longtemps inactif.

En 1801, l'expédition de Saint-Domingue fut résolue et il dut en faire partie. Là comme ailleurs il se battit bravement, mais le courage ne pouvait rien contre un ennemi qui se renouvelait sans cesse, et surtout contre l'influence terrible du climat.

Après des combats nombreux et des succès considérables, les maladies firent de tels ravages dans l’armée, qu'elle se trouva presque anéantie. Les quelques milliers d'hommes qui restaient ne pouvaient plus rien entreprendre, et ils avaient à se défendre contre une flotte anglaise, accourue pour achever leur perte.

J'ignore si Lapierre s’était réfugié à l'île de la Tortue avec le général Leclerc, où s'il était resté à Saint-Domingue ; il m’a seulement raconté qu'il se trouvait bloqué dans un port et que l’entrée du goulet était soigneusement gardée par les croiseurs ennemis.

Il fallait se rendre ou forcer le blocus pour rentrer en France, car la position n'était plus tenable.

Malgré la connaissance qu'il avait faite des Anglais, il se souciait peu de tomber entre leurs mains, et, cette fois du moins, il se trouvait en parfaite communauté d'idées avec ses compagnons d'infortune. Par malheur l'évasion paraissait presque impossible, et il y eut plusieurs jours de terrible angoisse pour ces derniers survivants d'une grande expédition.

Les troupes furent enfin embarquées, et Lapierre eut la chance d'avoir affaire à un capitaine qui était homme de ressources et d'énergie. Après plusieurs tentatives simulées pour sortir, il finit par passer, malgré les Anglais ; il déjoua toutes leurs poursuites et ramena son navire en France.

Un duel maritime

Lapierre était fait pour les aventures et les situations extrêmes. Dès qu'il se fut un peu reposé, il dut partir pour Toulon, où il ne resta pas inactif.

Il prit la mer sur un navire – une frégate apparemment – qui avait mission de parcourir la Méditerranée et de surveiller les mouvements des Anglais. L’occasion de combattre se présenta, et le capitaine parut la saisir sans hésitation. Lapierre n'avait pas à se préoccuper s'il remplissait en cela ses instructions ; pour lui, son devoir était de se battre bravement, et il n'y fit pas défaut.

Les Français étaient 800 hommes sur leur navire ; les Anglais étaient moins forts, ils n'étaient que 600, et sans doute le nombre des canons était en proportion de part et d'autre. Malgré leur infériorité, les Anglais voulurent soutenir l’honneur de leur pavillon ; ils acceptèrent la lutte. La canonnade commença des deux côtés, et dès le début elle fut d'une violence sans égale. Les Anglais avaient compté sans doute sur la supériorité de leurs manœuvres ; mais le capitaine français les serra de si près, que l’infanterie prit part à l’action, et la fusillade fit dans les équipages des ravages plus grands encore que ceux de l’artillerie.

On se battit jusqu'à extinction, et les deux navires offraient le spectacle le plus lamentable. Ils étaient tellement criblés de boulets, qu'ils pouvaient à peine se soutenir sur l’eau, et toute évolution devenait impossible. À la fin, il ne restait plus que 80 hommes valides parmi les Anglais, et les Français n'en avaient eux-mêmes que 120. Les premiers furent pourtant obligés de se rendre, et les deux navires mutilés se traînèrent comme ils purent dans le port espagnol le plus voisin.

Troisième captivité

Après cette terrible victoire, Lapierre n'avait épuisé ni son courage, ni ses forces ; il put se rembarquer pour suivre la flotte et prendre part aux grandes opérations navales qui se préparaient.

On le plaça sur un vaisseau espagnol appelé le Saint-Aulaire. C'était un lourd bâtiment et un pitoyable voilier ; aussi il ne tarda pas à être entouré par les Anglais, et il n'eut qu'à se rendre sans combat. Les matelots furent séparés des soldats, et on mit l'équipage sur deux vaisseaux pour le déposer à Gibraltar.

Durant le trajet, le vaisseau où se trouvait Lapierre fut accosté par des Marocains, qui demandèrent à parler au capitaine. « Ces brigands viennent pour nous acheter », dirent les prisonniers ; puis, s'adressant à Lapierre : « Toi, tu sais l’anglais, écoute attentivement, et, si le capitaine a l’air de s’entendre avec ces gredins, il faut sauter sur les armes et brûler le navire plutôt que de nous laisser vendre comme des moutons ! »

La mission de Lapierre ne fut pas difficile à remplir, car l’officier anglais reçut les Marocains sur le pont, en présence de tout le monde. Il les laissa exposer le but de leur visite, et, quand ils eurent parlé, il leur répondit qu’une telle proposition était pour lui une insulte. Il les somma, avec indignation de prendre le large immédiatement, sans quoi il allait les jeter à la mer et couler leur embarcation. Ils n'insistèrent pas et déguerpirent au plus vite.

Lapierre débarqua à Gibraltar, et y demeura prisonnier de guerre pendant plusieurs mois. Là, comme en Irlande, il n'eut point à se plaindre et fut traité fort humainement, tout le temps que dura sa captivité.

Le vin de Malaga

Lapierre fut mis en liberté probablement en 1806, à l’époque où l'amiral Villeneuve obtint lui-même de rentrer en France. Il prit la route de terre et traversa toute l’Espagne avec un autre soldat nommé Rondeau, vendéen comme lui.

Après quelques étapes, ils arrivèrent au milieu des vignobles de Malaga, et ils jugèrent que c'était une occasion toute naturelle de faire connaissance avec un vin dont la célébrité leur était connue. Mais, malgré la vivacité de leur envie, ils eurent quelque peine à la satisfaire ; ils voyaient bien des vignes partout et les raisins étaient presque mûrs, mais les raisins ne sont pas du vin et ils ne trouvaient aucun moyen de s’en procurer. À la fin pourtant ils rencontrèrent, au croisement de deux routes, une petite maison où l'on en vendait. « Voilà notre affaire », dirent-ils, et aussitôt ils entrèrent.

Une vieille femme était seule pour les recevoir. À la vue de ces deux hommes, dont l’accoutrement fané lui était inconnu et dont la physionomie n'était pas de première douceur, elle parut surprise et se mit sur la défensive. Les deux troupiers s'en aperçurent et, sans vouloir abuser de leur position, ils résolurent d'en profiter. La chaleur était forte ; ils commencèrent par déposer leurs sacs sur la table, et Lapierre dit en mauvais espagnol : « Eh ! la vieille, il nous faut un demi-azumbre de vin, et du meilleur ! » Il prononçait assombre et il est à croire qu'il se méprenait sur la signification de ce mot.

La bonne femme leur apporta une bouteille contenant un litre environ. Ils la vidèrent assez rapidement, et, quand ils eurent fini, Lapierre dit à son camarade : « Es-tu saoul, toi ? — Mais non ! — Ni moi non plus. Il faut en boire une autre. — Je le veux. — Eh ! la vieille ! c'est vide ça, dirent-ils en montrant la bouteille ; il faut remplir de nouveau ! »

La pauvre femme se mit à les regarder et refusa :

— Oh ! non, dit-elle, je ne veux pas qu'on s'enivre chez moi !
— Tiens ! reprit Lapierre, as-tu peur de n'être pas payée ? Ou nous prends-tu pour des religieuses ? Ne crains pas de vieux troupiers comme nous, ça a la tête solide, et nos bourses ne sont pas aussi ridées que la figure !

En même temps, il déposa l'argent sur la table. Il est douteux que la vieille pût le comprendre ; car, outre qu'il prononçait d'une façon burlesque, il mêlait le français et l’espagnol avec un sans-façon très peu grammatical. Cependant elle leur donna une seconde bouteille.

Celle-ci alla rejoindre la première, et nos deux buveurs de se faire la même demande et la même réponse que précédemment.

— Ton vin est bon, dit Lapierre en s'adressant de nouveau à la vieille ; remplis encore ta bouteille.

Cette fois la bonne femme refusa tout net.

— C'est assez, dit-elle, vous n'en aurez plus ; vous seriez ivres à rouler par terre, et je ne veux pas de pareille chose chez moi.
— Autrefois, reprit Lapierre, j'aimais bien les sermons ; mais il y a longtemps que je n'en ai pas entendu, et ce n'est pas le moment de recommencer. Si tu ne veux pas donner du vin, je vais en prendre ; je sais à présent où il se trouve.

En même temps, il saisit la bouteille d'une main et fit semblant de se lever. La vieille céda encore et apporta une troisième bouteille, mais avec un air de mauvaise humeur très marqué. Ils la burent assez lentement, et, après l'avoir vidée, ils se dirent : « Pour cette fois c'est assez ; partons ! » Ils payèrent, reprirent leurs sacs et partirent.

Dès qu'ils furent à la porte, Rondeau, portant la main à sa tête, s'écria : « Ah ! je suis perdu ! — Moi aussi, reprit Lapierre : cette vieille était plus fine que nous. C'est égal, il faut filer ».

Ils se mirent en route, mais le pas accéléré devint tout à fait impraticable. Au bout d'un kilomètre environ, le malheureux Rondeau, qui décrivait des zigzags démesurés, alla piquer une tête dans le fossé, et il y resta comme un sac de laine.

Lapierre, qui trébuchait lui aussi, n'avait pourtant pas perdu le raisonnement ; il se dit : « Le soleil baisse, il faudra passer la nuit ici ; si je vais relever mon camarade, nous allons faire deux fagots dans le même lien, et nous serons mal couchés tous deux ; je vais choisir un autre lit ».

On était au temps de la moisson, et il y avait des gerbes au-delà du fossé ; Lapierre tâche de le franchir, dispose quelques gerbes pour lui servir d’abri, et s’étend auprès. Le sommeil ne se fit pas attendre et le dormeur dormit si bien, qu’à son réveil le soleil était déjà à quelque hauteur au-dessus de l’horizon.

Il regarde autour de lui, et il croit d'abord qu'il revient de l'autre monde ; mais, en creusant ses souvenirs, il finit par se rappeler l’aventure de la veille. Il retourne sur la route et retrouve son camarade qui n'avait pas bougé et dormait toujours.

Il le réveilla, car il fallait se mettre en route ; mais ni l'un ni l'autre ne savaient quelle direction prendre. Ils marchèrent au hasard, et, au bout de quelques minutes, ils aperçurent la malencontreuse maison, théâtre de leur équipée. Ils se gardèrent bien d'y rentrer et rebroussèrent chemin au plus vite.

La leçon du moins fut bonne, car, à partir de ce moment, ils se défièrent du vin d'Espagne et ils rentrèrent en France sans nouvel incident.

Lapierre depuis ses campagnes

À son retour d'Espagne, Lapierre reçut son congé : il l’avait bien gagné. Il se remit à son métier de serrurier, et, au bout de quelque temps, il se maria, au Boupère, où il demeura toujours depuis (il se maria le 19 avril 1809 avec Justine Niveau).

Cet homme, qui avait subi toutes les privations et vécu sous des climats si différents, connut à peine la maladie jusqu’à sa vieillesse. Il prit part, pendant douze ans, aux combats les plus meurtriers, il se battit cent fois à l’arme blanche, et il ne fut jamais blessé grièvement. Il avait la tête et les épaules labourées de cicatrices, mais aucune de ces blessures n'avait été sérieuse.

Il reçut la décoration du Lys en 1815 et un brevet d’honneur en 1821 ; ce sont les seuls documents sur sa carrière militaire que l'on ait retrouvés après sa mort.

Lapierre vécut jusqu'à quatre-vingt-huit ans ; il mourut au Boupère, le 12 janvier 1864. Il avait vu si souvent la mort de près, qu'il l’attendait comme une vieille connaissance. Depuis plusieurs années il se préparait à la recevoir en chrétien, et il la subit sans émotion.

L’abbé Augereau