Au centre du vieux cimetière de Saint-Georges-de-Montaigu, on remarque une tombe de prêtres portant sur sa stèle le nom de Gabriel Girard, curé de la paroisse de 1836 à 1858. Or ce même monument est représenté dans un vitrail de l’église consacré à un prêtre pendant les Guerres de Vendée. Mais de qui s’agit-il ?

Saint-Georges-de-Montaigu 1Une tombe de prêtres dans le cimetière de Saint-Georges-de-Montaigu
  

Ce grand vitrail placé dans le transept nord de l’église paroissiale montre une messe dans les bois, sujet récurrent dans ce type d’iconographie, et au-dessous trois petites scènes (illustration ci-dessous) : une tombe, un personnage quittant le château de Montaigu sous le regard d’un soldat républicain, et un prêtre donnant le communion à un homme agenouillé. L’affichette explicative épinglée au bas du mur indique qu’il s’agit de l’abbé Lusson, de sa sépulture et d’épisodes de sa vie sous la Révolution. Mais un détail contredit cette légende.
 

Saint-Georges-de-Montaigu 3La même tombe figure dans la premières des trois scènes au bas du grand vitrail.
  

L’abbé Lusson et La Marseillaise des Blancs

Né aux Herbiers en 1761, René-Charles Lusson était vicaire de Saint-Georges-de-Montaigu quand éclata la Révolution. Il refusa de prêter le serment constitutionnel, tout comme le curé de la paroisse, l’abbé Fouasson, avec lequel il fut convoqué à Fontenay-le-Comte, chef-lieu du département, le 9 mars 1792, afin de s’y constituer prisonniers. Il échappa cependant aux poursuites et se réfugia dans la clandestinité. Son curé, en revanche, préféra l’exil en s’embarquant aux Sables le 10 septembre de la même année, à destination de l’Espagne.

L’abbé Lusson reparut à la faveur de l’insurrection de mars 1793, dont le succès ne lui fut pas étranger. On dit en effet que le premier combat remporté sur les républicains à la Guérinière, le 19 mars 1793, le fut grâce à la ruse des insurgés qui entonnèrent l’air de La Marseillaise pour tromper l’ennemi, une Marseillaise dont les paroles avaient été changées par l’abbé Lusson :

Allons, armées catholiques,
Le jour de gloire est arrivé.
Contre nous de la République
L’étendard sanglant est levé…

Cette victoire retentissante donna son nom à cette guerre désormais dite « de Vendée » puisqu’elle fut localisée dans le département de ce nom. L’abbé Lusson suivit l’insurrection tout au long de l’année 1793, pour finir dans le réduit de Noirmoutier, dernier bastion encore tenu par des hommes de Charette depuis le 12 octobre alors que tout le pays était tombé aux mains des Bleus. Il y fut arrêté quand ceux-ci reprirent l’île aux premiers jours de 1794, en même temps que le généralissime d’Elbée, ses compagnons d’armes et d’autres prêtres insermentés. On le fusilla peu après au coin de la rue du Grand-Four qui fait face au château de Noirmoutier et l’on jeta son corps dans une des fosses qu’on ouvrit pour entasser les innombrables victimes des fusillades. Sa tombe ne peut ainsi se trouver à Saint-Georges-de-Montaigu et les petites scènes du vitrail ne renvoient à aucun épisode de sa vie.

Le grand vitrail ne peut donc pas représenter l’abbé Lusson, ni l’abbé Fouasson. Alors qui ?
  

Saint-Georges-de-Montaigu 4Quel prêtre se cache derrière le grand vitrail ?
  

Les aventures de l’abbé Jean Girard sous la Révolution

D’autres prêtres insermentés ont officié à Saint-Georges-de-Montaigu sous la Terreur, comme Pierre-Hubert Marion, curé de Saint-Jacques de Montaigu, qui se retira quelque temps aux Maines, à la Boisse, et à la Gerverie où il célébrait la messe dans une grange.

Il y eut aussi un certain Jean Girard, né dans le bourg voisin de Saint-Hilaire-de-Loulay en 1759. Après le séminaire et son ordination, celui-ci fut nommé vicaire de Talmont en 1787, d’Olonne l’année suivante, puis curé de cette même paroisse en 1790. Il n’eut guère le temps d’y exercer son ministère en raison de son refus à prêter le serment constitutionnel imposé au clergé. Il fut aussitôt arrêté, emprisonné d’abord aux Sables, puis à Fontenay, d’où il s’évada pour trouver refuge dans sa paroisse natale.
  

Saint-Georges-de-Montaigu 5L'abbé Girard célèbre une messe clandestine.
  

Ses péripéties pourraient alimenter un véritable roman. Les Chroniques du diocèse de Luçon (Saint-Georges-de-Montaigu, 1894, pp. 690 à 710) en déroulent un long récit. On ne compte plus les fois où il échappa aux Bleus en usant d’un déguisement ou en leur jouant une comédie qui les a tous dupés. Un jour, lors d’une visite domiciliaire chez M. Dugast à la Bernerie, il se fit passer pour un jeune valet de ferme grâce à sa petite taille et sa maîtrise du patois. Mieux encore, il tint aux soldats des propos dignes d’un bon patriote en leur offrant son aide pour retrouver le prêtre qu’ils recherchaient (c'est-à-dire lui-même). L’endroit où il les mena ne livra rien bien entendu, mais les Bleus, reconnaissant envers ce petit valet, lui proposèrent de venir avec eux à Montaigu. Il y fut reçu par le commandant, qui interrogea cet indicateur insoupçonnable, lui offrit à déjeuner, et lui fit faire le tour du château. L’abbé Girard y découvrit un troupeau de vaches qui avaient été enlevées dans les fermes alentour ; il en reconnut deux, qu’il réclama au prétexte de les rapporter à leur propriétaire, un soi-disant bon citoyen, alors qu’elles appartenaient en réalité au curé de Saint-Hilaire-du-Bois. Le commandant accepta sans se douter de rien.
  

Saint-Georges-de-Montaigu 7Quelques enfants présents à la messe dans les bois
  

Muni d’un laissez-passer, le petit valet inspira une telle confiance sous son déguisement qu’il put revenir à Montaigu pour communier un mourant détenu dans la prison. Il avait pour cela prétendu que l’homme lui était débiteur et qu’il souhaitait régler son compte avant qu’il ne meure. L’abbé Girard put ensuite repartir tranquillement, au nez et à la barbe des Bleus. Voilà l’épisode illustré par les deux scènes au bas du grand vitrail. Le sort ne lui sera cependant pas toujours aussi favorable puisque le prêtre connaîtra un temps le cachot de Montaigu, mais il s’en sortira miraculeusement, comme toujours.

L’abbé Girard demeura à Saint-Hilaire-de-Loulay jusqu’au retour de l’abbé Thouzé, ancien curé de la paroisse. Il officiait encore à Saint-Georges-de-Montaigu, lorsque l’abbé Fouasson rentra de son exil espagnol à la fin de l’année 1800. L’abbé Girard lui céda aussitôt sa charge, mais ne tarda pas à le remplacer quand ce dernier mourut en 1803. Son intransigeance forgée par des années d’épreuves sous la Révolution lui valut quelques déboires avec certains de ces paroissiens les plus récalcitrants, dont il vint à bout.
  

Saint-Georges-de-Montaigu 6Un combattant vendéen représenté dans le grand vitrail
  

La tombe du vitrail

En 1825, il eut pour vicaire son propre neveu, Gabriel Girard, qui le soutint pour exercer son ministère au cours de ses dernières années, et qui lui succédera comme curé de Saint-Georges-de-Montaigu. Il mourut en 1836, à l’âge de 77 ans. « Le 31 octobre 1867, pendant qu’on enlevait les terres de l’ancien cimetière de Saint-Georges, les restes mortels de M. (Jean) Girard, parfaitement reconnues aux marques extérieures qui les accompagnaient, furent recueillies religieusement », lit-on dans les Chroniques paroissiales. Plusieurs paroissiens « voulurent s’approprier et conservent encore avec vénération des parcelles et fragments de son chapelet, de son bréviaire, et des ornements sacerdotaux qui le couvraient ».

Le 2 novembre suivant, les ossements de MM. Girard et Fouasson et deux de leurs prédécesseurs furent renfermés dans un même cercueil, exposés dans l’église, puis déposés dans le cimetière, dans le caveau de Gabriel Girard, décédé en 1858. Cette tombe, qui existe toujours, est celle qu’on voit représentée dans le grand vitrail et qui confirme que l’ensemble de cette verrière du transept raconte la vie de l’abbé Jean Girard sous la Révolution.
  

Saint-Georges-de-Montaigu 2Les inscriptions de la stèle ne mentionnent que Gabriel Girard, mais son oncle et prédecesseur, Jean Girard, repose bien au même endroit.