Au XIXe siècle, la paroisse de Saint-Martin-Lars-en-Tiffauges (renommée Saint-Martin-des-Tilleuls en 1931) occupait dans le Haut-Bocage une place aussi importante pour la Petite Église que celle de Courlay dans le Bressuirais. Cette position tenait grâce à un prêtre, l’abbé Benéteau, et à une demoiselle au fort caractère qu’on surnommait la papesse.

Carte canton de MortagneCarte du canton de Mortagne-sur-Sèvre (A.D. 85, BIB ATLAS 45). Les communes citées dans le texte sont surlignées.
   

L’abbé François Benéteau fut du nombre de ces prêtres anticoncordataires qui avaient traversé les périls de la guerre civile et qui, par l’exemple de leur dévouement, étaient devenus les chefs les plus respectés de la Petite Église, cette dissidence issue du refus du Concordat de 1801.

Né à Saint-Malo-du-Bois le 14 octobre 1763, il avait été nommé vicaire de Saint-Martin-Lars-en-Tiffauges en 1787. Lui-même et le curé de la paroisse, Gabriel-René Tatin, connurent des destins bien différents dès lors qu’ils furent confrontés à la Constitution civile du clergé. Contrairement à la plupart de ses collègues des environs, l’abbé Tatin prêta le serment requis, ce qui l’éloigna de ses ouailles. Il mourut peu après, le 22 décembre 1792, et fut inhumé le lendemain en présence de son frère et de quelques amis, mais sans le concours d’aucun prêtre.

Le curé de Saint-Martin pendant les Guerres de Vendée

L’abbé Benéteau en revanche refusa le serment, quitta son curé jureur, et put reprendre les fonctions de desservant de la paroisse à la mort de ce dernier. Cependant, à la fin de l’année 1793, le retour des républicains l’obligea à se cacher à nouveau. Il avait trouvé asile à la métairie de la Fauconnière, en La Gaubretière, et disait la messe dans les taillis de la Châtaigneraie ; il y célébrera même la grand’messe de Pâques devant une assistance considérable (1). Il échappa toutefois au grand massacre perpétré dans ce coin du Bocage par les soldats du général Huché le 27 février 1794. Sa paroisse fut, quant à elle, visitée par les Bleus à plusieurs reprises, surtout au cours du mois d’avril où plusieurs tueries décimèrent des familles à la Fultière, à la Gouëre et dans bien d’autres villages de Saint-Martin. L’abbé Benéteau se rendait alors sur place, pendant la nuit, pour donner une sépulture chrétienne à toutes ces victimes et en consigner les noms dans son registre paroissial.

Étonnamment son nom ne figure pas parmi les participants au synode qui se tint au Poiré-sur-Vie le 4 août 1795 afin de réorganiser le diocèse de Luçon dévasté par la guerre. On le retrouve pourtant bien en Vendée quelques années plus tard, après le coup d’État de fructidor. Le 18 nivôse an VI (7 janvier 1798), le Directoire exécutif du Département, « considérant que, si les horreurs de la guerre ont désolé le département de la Vendée, c'est aux prêtres réfractaires qu'il faut attribuer ces malheurs », le condamnait en effet avec d’autres de ses confrères à la déportation en Guyane (2). Mais l’abbé Benéteau parvint à échapper aux poursuites en se terrant dans sa cachette et en évitant de se compromettre dans l’exercice de son ministère.
   

Vitrail Saint-Martin-des-TilleulsL'abbé Benéteau célèbre une messe dans les bois sous la Terreur (vitrail réalisé par Lux Fournier en 1926 pour la chapelle des Martyrs à Saint-Martin-des-Tilleuls)
     

« L’un des fauteurs les plus opiniâtres du schisme de la Petite Église »

Le Concordat signé par Napoléon et le pape Pie VII en 1801 ouvrit un nouveau chapitre dans sa vie de prêtre. À l’instar de ceux qui avaient comme lui traversé les tourments de la Révolution, notamment l’abbé Grolleau de Saint-Malo-du-Bois, l’abbé Benéteau refusa de s’y soumettre et devint « dans la contrée, l’un des fauteurs les plus opiniâtres du schisme de la Petite Église ». Ses paroissiens le suivirent massivement, en raison de l’estime qu’il avait gagnée auprès d’eux au cours de la guerre. « Je n’ai pas accepté le Concordat fait en 1801 par Bonaparte avec le pape Pie VII ; j’étais, en conséquence, persécuté et poursuivi par le clergé même. C’est pourquoi j’étais obligé de paraître n’agir qu’en cas de nécessité » (3). Le diocèse le maintint néanmoins dans ses fonctions de desservant de Saint-Martin dans l’espoir de le voir se soumettre, et surtout parce que quasiment toute la population était dissidente.

Les autorités civiles et religieuses voyaient d’un mauvais œil ces nouveaux réfractaires, mais si le préfet Merlet avait fait fermer les lieux de culte dissidents aux alentours de Fontenay, autre foyer de la Petite Église en Vendée, il ne s’y était pas risqué pour ceux du pays de Mortagne-sur-Sèvre (4). Il s’était contenté de convoquer en juin 1803 trois dissidents notoires : Benéteau de Saint-Martin-Lars-en-Tiffauges, Buffard de Tiffauges et Vigneron des Landes-Genusson en leur intimant l’ordre de se retirer dans leurs familles. Les deux derniers n’étaient pas les plus recommandables, en particulier Vigneron, « prêtre au caractère violent et vindicatif, pilier d’auberge, souvent ivre… Il (…) transforma sa cure en blockhaus percé de meurtrières » (5). L’admonestation fut vaine.

Vers 1807, l’abbé Benéteau finit par être éloigné de sa paroisse et placé en surveillance du côté des Sables. Il y était encore en 1813 (6). Cet exil temporaire ne le calma pas puisqu’à la chute de l’Empire il osa « publier une prétendue excommunication contre tous les évêques, prêtres et fidèles qui ne sont pas de son parti » (7).

Bras de fer avec l’évêque de Luçon

La Restauration lui donna l’occasion de revenir à Saint-Martin. Il faisait partie des rares prêtres dissidents, anciens desservants d’avant la Révolution, réputés pour leur piété et leurs vertus, qu’on opposait aux aventuriers de la Petite Église peu recommandables qui passèrent dans la région. En 1820, son influence s’étendait bien au-delà de sa paroisse, bien qu’il ne brillât pas par son intelligence, ni par son éloquence ; peu importe, les fidèles recherchaient avant tout une « bonne messe ».

L’évêque de Luçon, Mgr Soyer, qui lui-même avait connu dans les Mauges les temps de la persécution, espérait toujours convaincre le récalcitrant de rentrer dans le rang. De passage à Mortagne au début de l’année 1826, il demanda à l’abbé Benéteau de l’y rejoindre. Devant l’obstination du dissident, l’évêque s’emporta : « Vous prétendez administrer les sacrements. Je me demande comment vous vous y prenez pour donner l’extrême-onction. Avec quoi faites-vous donc vos onctions ? Avec l’huile de votre salade, sans doute ? » (8). Cet entretien houleux fut suivi d’un interdit prononcé contre le prêtre.

Mgr Soyer ne se doutait pas de ce qui l’attendait. L’abbé Benéteau lui joua un tour pendable. À Pâques de cette même année 1826, une paysanne se présenta à la cure de Mortagne, « de la part du curé de Saint-Aubin-des-Ormeaux », supposé souffrant, pour chercher les saintes huiles pour les malades. L’abbé Auguste Micheau lui confia une petite burette d’huiles sans se douter de rien. Le lendemain, il eut la surprise de voir le curé de Saint-Aubin venir lui demander de renouveler ses ampoules. Aux explications de son confrère, ce dernier reconnut « une des plus enragées dissidentes de Benéteau » (9). L’évêque répliqua aussitôt. Il nomma un nouveau prêtre catholique à Saint-Martin qui fut érigé en succursale.
   

Cadastre 1839La chapelle de la Petite Église de Saint-Martin (en rouge foncé) sur le cadastre de 1839 (A.D. 85)
   

Mlle Cossin, la papesse de Saint-Martin

L’abbé Benéteau refusant de quitter le presbytère, fort du soutien du conseil municipal de Saint-Martin et de ses paroissiens, il fallut recourir à la force armée en août 1826. Le curé finit par céder, abandonnant aussi l’église, non sans l’avoir dépouillée de la plupart des objets du culte qui furent apportés chez Mlle Thérèse-Louise Cossin, dont la maison se situait au milieu du bourg.

Cette forte personnalité possédait un puissant ascendant sur le prêtre et sa communauté. Surveillée sous l’Empire au point de connaître trois mois d’incarcération aux Pénitentes d’Angers en 1813, elle vit dans le retour des Bourbons, surtout sous le règne de Charles X, l’occasion d’obtenir des appuis en haut lieu. Dans ses adresses aux Princes, elle pria par exemple « Madame la Dauphine », en 1825, de « faire connaître au Roi la tirannie que l’on exerce en son nom, envers (…) ses plus fidelles sujets, que l’on nomme par dérision la Petite Église » (10). Ni la démission de Mgr de Coucy, jusqu’alors soutien moral de la dissidence dans l’ancien évêché de La Rochelle, ni la désapprobation publique de ce prélat à l’égard du schisme anticoncordataire ne réussirent à ébranler les convictions de l’irréductible Mlle Cossin, alors même que ses trois sœurs rallièrent l’Église officielle.

La riche demoiselle mit alors sa fortune à contribution pour ériger une grande chapelle de 25 à 30 m de long, sur 6 à 7 m de large, et d’une hauteur de 6 m, où se rassemblaient non seulement les dissidents de Saint-Martin, mais aussi d’autres venus des environs de Cholet, des Herbiers ou de Montaigu. L’évêque de Luçon eut beau vouloir l’en empêcher, Mlle Cossin disposait d’alliés assez puissants pour le contrarier. Elle fit en outre bâtir à ses frais une école, que le préfet fit fermer dès le 17 décembre 1827 en raison des désordres que cela produisait entre catholiques et dissidents. La révolution de 1830 la priva de la protection des Bourbons. Le nouveau préfet, le comte de Sainte-Hermine, put alors ordonner en 1832 la fermeture de la chapelle… que les dissidents rouvrirent discrètement quelque temps après.

C’est dans cette chapelle, insoupçonnable quand on passe dans la rue des Camélias, que l’abbé Benéteau, décédé le 10 juillet 1832, fut inhumé.

La dissidence ne s’éteignit pourtant pas avec lui. Mlle Cossin le remplaça à la tête de la Petite Église de Saint-Martin et en devint une sorte de papesse, entretenant la foi de ses fidèles en invitant dans sa paroisse des prêtres anticoncordataires, par exemple M. Hamel comme le signale un courrier de l’abbé Gouin, curé de Saint-Martin, à l’évêque de Luçon le 14 septembre 1838 (11). Le bruit circula d’ailleurs, en 1849, qu’un prêtre anticoncordataire de Toulouse viendrait à Saint-Martin, alors que ce sont des dissidents qui firent le voyage à Toulouse pour contracter mariage (12).

Mlle Cossin poursuivit son « ministère » jusqu’à sa mort le 28 juillet 1869. Rien ne la fit fléchir, pas même les prières que sa sœur adressa à l’évêque de Luçon (13). Elle fut inhumée elle aussi dans sa chapelle de Saint-Martin. Elle légua ses biens non pas à ses héritiers naturels, MM. de Larnay, mais à Jean-Baptiste Maingret, à charge pour lui de faire vivre la Petite Église. La contestation du testament par les premiers fit grand bruit ; elle ne remit cependant pas en cause le legs. M. Maingret transmit à son tour cette fortune à M. Jottreau, ancien tisserand de Mortagne promu comme l’un des chefs de la dissidence.
   

Saint-Martin-des-TilleulsLa chapelle de la Petite Église de Saint-Martin de nos jours (le pignon avec les pavés de verre). Propriété privée, l'accès est interdit (photo StreetView).
   

L’abbé Gouin réduit la dissidence de moitié

On a vu que la sanction de Mgr Soyer à l’encontre de l’abbé Benéteau était tombée en 1826. Expulsé de sa cure et de son église, le prêtre dissident dut céder la place à l’abbé Louis Gouin, qui était originaire de Belleville-sur-Vie. Ses débuts à Saint-Martin furent difficiles et ses années de ministère souvent pénibles. On l’insulta d’abord, on lui jeta des pierres, et l’état de sa cure était tel qu’il lui fallut un temps demander l’hospitalité à son collègue de Saint-Aubin-des-Ormeaux (14). S’il n’avait trouvé à son arrivée que 27 catholiques sur les 700 habitants que comptait la paroisse, en particulier un certain François Micheneau, ancien combattant vendéen, le seul qui l’épaula à ses débuts, et qui en devint le chantre, le sacristain et l’enfant de chœur, il eut le réconfort d’en avoir ramené la moitié dans le bercail de la Grande Église à sa mort le 18 novembre 1868.

Sa correspondance avec l’évêque de Luçon mentionne souvent les succès qu’il a remportés. Il écrit ainsi, le 19 janvier 1849, qu’« un dissident vient de rentrer dans le sein de la Sainte Église ; plusieurs autres remettent leur retour à Pâques » ; le 9 juillet suivant, « trois dissidents viennent de rentrer dans le giron de l’Église… Beaucoup d’autres dissidents me font espérer que leur retour à la sainte Unité ne se fera pas attendre longtemps » ; le 10 août, « le dissident qui avait promis de rentrer dans le sein de l’Église… a été fidèle à sa promesse : il a renoncé à son schisme » (15).

L’obstacle majeur qu’il rencontra fut la question de la validation des mariages contractés au sein de la Petite Église. En annonçant à l’évêque, le 13 avril 1854, le retour de cinq dissidents, il lui demanda comment valider leurs mariages contractés en présence d’un prêtre anticoncordataire. Il en reparla le 26 mars 1866 : « Le plus grand obstacle pour la conversion de ces pauvres gens est sans contredit le mariage qu’ils ont contracté en présence des prêtres dissidents ». L’abbé Gouin demanda à plusieurs reprises la revalidation de plusieurs de ses unions (16).

Le curé de Saint-Martin chercha également à contrer l’influence de la Petite Église sur un plan matériel. En arrivant dans sa paroisse, il avait trouvé une église bien délabrée, mais ne pouvait encore envisager de la rebâtir pour concurrencer la chapelle des dissidents. Il lui faudra attendre l’année 1838 pour envisager des travaux.
   

AD 85Extrait d'une lettre de l'abbé Petit, curé de Saint-Martin, à l'évêque de Luçon : « Je viens supplier votre Grandeur de m'aider à bénir le bon Dieu de la grande joie qu'il vient de m'accorder hier. Une famille tout entière de la Petite Église vient de se convertir… » (A.D. 85, AHD Luçon - SM 247/3-4)
   

La fin de la Petite Église à Saint-Martin

L’abbé Pierre Petit, successeur de l’abbé Gouin, poursuivit la mission de conversion des dissidents qu’il indiquait lui aussi à l’évêque de Luçon, comme le 26 décembre 1873 : « Une famille tout entière de la Petite Église vient de se convertir… Il faudra les marier sans éclat à la maison et se contenter de deux témoins ». Ses signalements se firent cependant moins nombreux, probablement parce que le nombre de dissidents s’amenuisait d’année en année.

Il n’en restait plus qu’une dizaine en 1889 à Saint-Martin, dont M. et Mme Jottreau qui se chargaient d’entretenir le culte. Les mariages qui avaient encore lieu dans la chapelle étaient des plus simples : « Les parties contractantes, après avoir donné leur consentement mutuel, vont toucher une vieille étole de feu M. Benéteau, placée sur l’autel… L’ombre du vieux prêtre schismatique est encore censée présider la cérémonie » (17).
   


Notes :

  1. Edgar Bourloton, Le Clergé de la Vendée pendant la Révolution (St-Martin-Lars-en-Tiffauges), Revue du Bas-Poitou, 1908, pp. 391-392.
  2. Ibidem, pp. 392-393.
  3. Note à la fin du registre paroissial de 1804.
  4. En 1805, le nombre de dissidents en Vendée s’élevait à 5 ou 6.000 personnes : « Des paroisses entières, comme Saint-Martin-Lars-en-Tiffauges et Saint-Malo-du-Bois, suivent leurs anciens desservants insoumis : MM. Benéteau et Grolleau. La Petite Église compte des centaines de partisans à La Verrie, La Gaubretière, Tiffauges… » (Auguste Billaud, La Petite Église dans la Vendée et les Deux-Sèvres, p. 235).
  5. Émile Gabory, Napoléon et la Vendée, p. 173.
  6. Auguste Billaud, op. cit., p. 366.
  7. Auguste Billaud, op. cit., p. 392.
  8. Auguste Billaud, op. cit., p. 571.
  9. Ibidem.
  10. Auguste Billaud, op. cit., pp. 570-571.
  11. A.D. 85, AHD Luçon - SM 247/1-2.
  12. A.D. 85, AHD Luçon - SM 247/2-1.
  13. A.D. 85, AHD Luçon - SM 247/3-1. L’abbé Harry, de La Verrie, écrivit à l’évêque le 12 août 1869, pour l’informer de la mort de Mlle Cossin qui « a légué tout son bien… avec la condition de perpétuer le culte… J’hésite à prendre une détermination relativement à la sépulture des Petite Église dans le cimetière de ma paroisse » (A.D. 85, AHD Luçon - SM 302/3-3).
  14. Ce ne fut pas simple non plus à Saint-Aubin-des-Ormeaux, dont le curé écrit à l’évêque, le 3 mai 1852, pour lui demander d’être dispensé de faire chanter le « Domine, salvum fac Ludovicum Napoleonem » en raison de la présence de nombreux adeptes de la Petite Église (A.D. 85, AHD Luçon - SM 198/3).
  15. A.D. 85, AHD Luçon - SM 247/2-1.
  16. A.D. 85, AHD Luçon - SM 247/3-1.
  17. Abbé Aillery, Chroniques paroissiales, 1889, t. IV, p. 197.