On ne pense pas spontanément au Busseau (Deux-Sèvres) comme lieu de mémoire des Guerres de Vendée. Ce petit bourg de la Gâtine poitevine eut pourtant l’honneur de recevoir un monument à l'occasion du Bicentenaire, une croix érigée en mémoire des victimes d’un combat de juin 1793.

Carte Le BusseauCarte des lieux cités dans l'article et localisation des victoires républicaines (en bleu) au sud du territoire insurgé à la fin du mois de juin 1793
   

La paroisse du Busseau se situait très en flèche sur le flanc méridional du territoire insurgé, en première ligne face aux places républicaines de Fontenay, Niort et Parthenay. Elle avait déjà pris part à la révolte de la Saint-Louis qui s’acheva tragiquement sous les murs de Bressuire le 24 août 1792. Ses habitants n’en reprirent pas moins les armes l’année suivante, au début du mois d’avril, à l’instigation de Pierre Baribeaud, marchand de bois et de charbon.

Pour protéger ce poste avancé de la rébellion, le plus proche de Niort où siégeait l’état-major de l’armée des Côtes de La Rochelle, on établit au sud du bourg un camp permanent qui servit de base à Lescure avant la seconde attaque sur Fontenay le 25 mai 1793. Établi au Gémond, au sommet d’un coteau enserré par les ruisseaux des Fougères et de la Trépinière, ce camp recrutait non seulement au Busseau, mais aussi dans les paroisses voisines de Marillet, Scillé et du Beugnon.

L’expédition de Coulonges

À la mi-juin 1793, Pierre Baribeaud et ses hommes lancèrent une offensive sur la commune républicaine de Coulonges, située à une dizaine de kilomètres au sud, pour y enlever des grains. Aussitôt le général Biron, commandant en chef de l’armée des Côtes de La Rochelle, envoya de Niort un détachement aux ordres du général de brigade d’Ayat, mais on l’informa que l’ennemi s’était retiré sans faire de dégâts (1).

Ce fut pourtant un cuisant échec pour les gars du Busseau : « Ils s’étoient portés en nombre considérable sur cette petite place dont la garnison étoit de 1500 hommes ; nos patriotes trop faibles battent en retraite. Niort l’apprend sur différents courriers qu’on lui dépêche. 5000 hommes sont à l’instant détachés de cette place et vont au secours des leurs frères. La garnison de Benet fait la même manœuvre. Bientôt les révoltés sont environnés, on leur fait 800 prisonniers parmi lesquels se trouvent deux chefs (2) et on fait d’une portion du reste une telle déconfiture que les chemins seront jonchés de cadavres » (3).

Biron voyait cependant avec inquiétude cette manœuvre des rebelles à une dangereuse proximité de Niort, d’autant qu’il ne cessait de se plaindre de l’état déplorable de son armée et que celle-ci venait de subir à Saumur une terrible défaite le 9 juin précédent. Après l’expédition de Coulonges, il fut informé « qu’il y avait des magasins considérables et beaucoup d’artillerie dans un lieu nommé le Busseau » et annonça au Comité de Salut public qu’il était résolu de les enlever (4). Par chance pour lui, le camp se vida de ses défenseurs le 20, quand Louis-Marie Chantreau, nouveau commandant de la place, les appela afin de soutenir l’attaque que Lescure voulait opérer sur Parthenay, ce qui priva pour quelques jours Le Busseau de ses plus vaillants défenseurs.
   

SHD B 5 5-57Extrait de la lettre de Biron au ministre de la Guerre, 22 juin 1793 : « J'ai envoyé un fort détachement aux ordres du général de division Chalbos et du général de brigade Salomon pour s'emparer du Busseau, poste assez intéressant des Brigands » (SHD B 5/5-57)
   

L’attaque sur le camp du Busseau

L’expédition ordonnée par Biron comportait environ 2.000 hommes d’infanterie et 2 ou 300 chevaux. Elle fut placée sous les ordres du général de division Chalbos, et son avant-garde sous ceux du général de brigade Salomon (5). Deux représentants du peuple l’accompagnèrent : Auguis et Goupilleau de Montaigu (6). Le premier raconta le déroulement du combat dans un rapport qu’il établit le lendemain avec ses collègues Lecointe-Puyraveau et Jard-Panvillier :

« La nuit dernière, le général Biron a ordonné une expédition sur un endroit nommé Le Busseau, où l’on étoit informé que les Brigands y avoient une garnison et des magasins assez considérables ; elle a assez bien réussi. Nos troupes étoient bien disposées ; l’ennemi a pris la fuite devant elles (7). Cependant, en tirant quelques coups de fusils, on l’a poursuivi dans sa déroute et cent hommes à peu près ont été tués ; nous n’avons pas perdu un seul des nôtres ; on a fait quelques prisonniers parmi lesquels se trouve un de ces prêtres qui ont alumé dans ces malheureuses contrées le feu de la guerre civile. Un grand nombre de bœufs et quelques chevaux ont été saisis, quelques charrettes de pain sont aussi devenues la proye des vainqueurs… » (8)

Biron en fit autant, à la fois au Comité de Salut public et au ministre de la Guerre. Déçu qu’on n’ait trouvé ni magasins, ni artillerie au Busseau, il rapporta qu’on avait tué plus de 200 hommes et fait environ vingt prisonniers. Il regrettait toutefois l’indiscipline qui régnait dans les rangs républicains : « On pilla beaucoup, même les villages patriotes qui se trouvèrent sur le chemin ; on eût pillé bien davantage, sans les bons exemples, les bons propos, les soins infatigables des grenadiers de la Convention nationale, qui avaient marché à cette expédition… » Il acheva son rapport en décrivant le désordre inimaginable qui se fit lors du retour vers Niort (9).

Rossignol
Rossignol, portrait extrait de Bretagne et Vendée par Pitre-Chevalier, p. 459
   

Le compte rendu de Rossignol

Les grenadiers de la Convention, dont parle Biron, se trouvaient à la tête de la colonne avec la 3e division de gendarmerie, sous les ordres l’adjudant général Rossignol (10), qui fit de ce combat la description la plus détaillée :

« Nous marchâmes toute la nuit (du jeudi 20 au vendredi 21 juin 1793), jusqu’au lendemain matin que nous y arrivâmes (…) Le général Salomon marchait à la tête de la cavalerie et fit l’attaque ; il surprit tous les avant-postes ; l’ennemi ne nous attendait pas si matin. Cependant j’appris que, vers les huit heures du soir, il avait évacué et n’avait laissé à ce poste que 2.000 hommes, qui ripostèrent. Mais, comme ils virent notre infanterie se déployer, ils nous abandonnèrent le poste. Tout fut tué. Beaucoup s’étaient réfugiés dans l’église, sous de la paille. L’on y trouva des fusils et des piques, sur lesquels ils étaient couchés. L’on fit cependant une vingtaine de prisonniers.

Je vis une femme, qui avait un pistolet à la main et qui le tira sur un républicain, elle fut tuée ; on trouva dans ses poches des paquets de cartouches. J’ai vu un jeune brigand, en faction à la porte d’un château, que le général Chalbos envoya fouiller par la compagnie de grenadiers et plusieurs de notre gendarmerie. Ce jeune brigand, âgé tout au plus de 17 ans, cria dessus : “Qui vive !” et répondit : “Républicain”. À ce moment, il tira son coup de fusil ; il rechargeait son arme, comme on le saisit ; on l’amena au général qui ne voulut pas qu’il fût tué ; il fut fait prisonnier.

Je demandai l’ordre au général de ne point entrer dans le pays et de le tourner par la droite, afin de n’être point surpris. Il me le permit ; je fus avec deux compagnies, je fis fouiller un château et visiter tous les appartements. L’on fit la visite jusqu’au lit, les draps étaient encore chauds, et il y en avait sept, tous lits de maîtres. Trois femmes étaient levées et en négligé ; j’en fis part au représentant du peuple, qui me dit qu’il fallait respecter les propriétés et les personnes. Je m’en revins avec ma troupe ; je fus chercher de quoi la rafraîchir. Les brigands ne manquaient de rien, surtout dans cet endroit ; l’on trouva des chambres pleines de pain, des celliers pleins de vin, mais de toutes qualités ; des porcs en grande quantité. L’on en fit charger deux voitures de faction, que l’on emmena avec une voiture de pain. Je ne sais pas ce qu’elles sont devenues.

L’on battit la retraite et l’on se mit en route. Après une heure de marche, le général Chalbos fit vider tous les sacs, que la troupe avait garnis de butin, et dit que le premier qui serait trouvé avec du butin serait fusillé sur-le-champ. La route était couverte de toutes sortes d’effets. Il y eut un hussard qui tua un brigand, et qui lui prit 150 louis en or qu’il avait dans une ceinture » (11).
   

Le Busseau 1Le monument érigé par le Souvenir Vendéen au Busseau en 1993
   

La colère de Biron

Rossignol poursuit : « Nous revînmes à Niort (…) ; la troupe était tellement fatiguée qu’elle ne pouvait plus marcher ; l’on en voyait couchés sur la route, exténués (…) Biron vint au-devant de la colonne à deux lieues de Niort. Il cria après tous les chefs de bataillon et après le général Salomon, à qui il dit mille injures… » Dans son rapport au Comité de Salut public, Biron se contente de dire qu’il fit « des reproches sévères aux soldats » et que plusieurs lui en parurent honteux.

Rossignol apporte plus de détails à cette anecdote. Quand la troupe arriva à Niort à sept heures du soir, elle « était sous les armes et tout le monde criait : “Vive la Nation ! Vive le général Biron !” Il y eut des pelotons qui se mirent à crier : “Il n’y était pas !” Il (Biron) était si en colère qu’il vint demander, au milieu d’un bataillon, d’où ces cris étaient partis, et menaça “le premier qui crierait d’être fusillé sur l’heure”. L’on ne dit plus rien » (12).

La vingtaine d’insurgés capturés au Busseau fut incarcérée à Niort. On avait aussi rapporté de l’expédition les cloches de l’église pour les transformer en canons (13).
   

Le Busseau 2La croix et la plaque du Souvenir Vendéen à la Fosse aux Morts du Busseau
   

La Fosse aux Morts

Quant aux 200 victimes du combat, elles furent inhumées dans une fosse commune sur la route de la Landremière, en direction de Marillet. L’endroit reçut dès lors le nom de la Fosse aux Morts. Deux siècles plus tard, une croix de granit y fut érigée à l’initiative de Pierre Chauvet, habitant du Busseau et membre du Souvenir Vendéen. L’association s’y rassembla pour la bénédiction du monument par l’abbé Pallard, curé de la paroisse, le dimanche 20 juin 1993. Sur son socle, une plaque de bronze porte l’inscription : « Aux victimes du 21 juin 1793. Le Souvenir Vendéen » (14).

Hélas, la mémoire de ces événements reste toujours exposée aux agressions de ceux qui n’en supportent pas l’évocation. Trois ans après son inauguration, la croix de la Fosse aux Morts fut renversée et brisée en quatre morceaux, le 8 mars 1996. Elle fut enlevée pour réfection, puis reposée à sa place dès le 7 mai suivant (15). La croix est désormais renforcée par une barre métallique scellée entre son fût et le muret en demi-cercle qui l’enveloppe.
   

Le Busseau - Chemin Henri de La RochejaqueleinIl existe au Busseau une plaque de rue au nom d'Henri de La Rochejaquelein, à l'entrée du bourg en venant de Scillé.
      


Notes :

  1. Charles-Louis Chassin, La Vendée patriote, 1793-1800, t. II, p. 159. Le général Biron (Armand-Louis de Gontaut-Biron, duc de Lauzun) appartenait à la haute noblesse très en cour à Versailles. Il prit cependant le parti de la Révolution, s’engagea dans l’armée et se retrouva commandant de l’armée des Côtes de La Rochelle en mai 1793. Il voulut s’en défaire, conscient de l’état et de l’indiscipline de ses hommes, mais cela lui vaudra d’être accusé de trahison, ce qui le mena à la guillotine le dernier jour de l’année 1793. « D’Ayat » désigne Louis-Charles-Antoine Beaufranchet d’Ayat (1757-1812).
  2. Dont Pierre Baribeaud, qui sera guillotiné à La Rochelle à l’automne 1793 (Revue du Souvenir Vendéen n°184, octobre 1993, p. 71).
  3. Lettre de Voisin, curé de Mouilleron, écrite de Luçon au citoyen Birotteau, des Sables, le 14 juin 1793, SHD B 5/5-37.
  4. Chassin, op. cit., p. 159.
  5. Alexis Chalbos (1730-1803) opérait en Vendée depuis le mois d’avril 1793. Promu général de division en mai, il combattit les insurgés lors des deux batailles de Fontenay (16 et 25 mai), et les repoussa au second combat du Bois-des-Chèvres (9 octobre). François-Nicolas de Salomon (1739-1799) fut promu général de brigade dans l’armée des Côtes de La Rochelle fin avril 1793, puis général de division fin juillet.
  6. Pierre-Jean-Baptiste Auguis (1747-1810), député des Deux-Sèvres à la Convention, et Philippe-Charles-Aimé Goupilleau, dit de Montaigu (1749-1823), député de la Vendée à la Convention.
  7. Ils tentèrent de fuir vers la Landremière, à l’ouest du bourg, mais « des cavaliers ont déboulé des hauts du Fougeroux pour couper la route aux fuyants. Et puis les cavaliers ont dû rallier les grenadiers déjà dans le bourg à se bâfrer. Le temps de se reposer, mais aussi de tout piller, de tout brûler et ils sont repartis chez eux, satisfaits sans doute de cette bonne leçon donnée aux brigands du Busseau » (Jean Brochard lors de la commémoration du Busseau, Revue du Souvenir Vendéen n°184, octobre 1993, p. 69).
  8. SHD B 5/5-57. Outre Auguis, Michel-Mathieu Lecointe-Puyraveau (1764-1827) et Louis-Alexandre Jard-Panvillier (1757-1822) étaient aussi députés des Deux-Sèvres à la Convention.
  9. Chassin, op. cit., p. 159 et SHD B 5/5-57.
  10. Jean-Antoine Rossignol (1759-1802) fut envoyé à l’armée des Côtes de La Rochelle en avril 1793. Il y prendra du galon pour atteindre le grade de général de division à l’époque de la bataille de Martigné, le 15 juillet. Le jeu des factions révolutionnaires qui provoqua la chute de Biron lui vaudra de prendre la place de ce dernier à la tête de l’armée des Côtes de La Rochelle. L’envoi des Mayençais en Vendée en août 1793 le mit sur la touche, mais il put poursuivre la lutte contre les rebelles pendant la campagne d’Outre-Loire, en tant que commandant de l’armée des Côtes de Brest fin septembre, puis de l’armée de l’Ouest brièvement en novembre.
  11. Chassin, op. cit., pp. 160-161.
  12. Ibidem.
  13. SHD B 5/5-57.
  14. Revue du Souvenir Vendéen n°184 (octobre 1993), pp. 66-72.
  15. Revue du Souvenir Vendéen n°195 (juin-juillet 1996), p. 51.