Ce dimanche à Rennes, plusieurs associations environnementales ont invité les habitants à s’opposer à un projet d’extension du Stade Rennais à la Prévalaye en venant y planter des centaines arbres. Outre l’intérêt évident de préserver ce site naturel d’une artificialisation des terres, profitons-en pour rappeler que cet endroit fut l’épicentre de la Chouannerie en avril 1795.

La PrevalayeLe château de la Prévalaye a été détruit dans les bombardements de Rennes en 1944. Il n'en reste que la chapelle octogonale (construite en 1683) et le colombier. 
   

Le château de la Prévalaye fut en effet choisi par Mathurin-Jean Dufour, aide de camp du baron de Cormatin (1), pour accueillir l’ensemble des chefs chouans en vue des pourparlers de paix avec les républicains. La réunion des deux parties devait se tenir dans le manoir de la Mabilais (2) au mois d’avril 1795, quelques semaines après le traité signé par Charette et la plupart des officiers vendéens à la Jaunaye, près de Nantes (3).

De tous les coins de Bretagne, de l’Anjou, du Maine et de la Normandie, les chefs chouans ou leurs délégués convergèrent vers la Prévalaye. Cormatin les reçut dans son plus bel uniforme de major général. Les républicains avaient même fourni les tentes dressées dans le parc, tentes au sommet desquelles on avait hissé le drapeau blanc. Et pour payer le luxe de la table et de la fête, on dépensa les faux assignats de Puisaye « à pleines mains », comme l’écrit d’Andigné (4).

Le général Hoche se trouvait non loin de là, à Rennes, d’où il informait son armée de la tenue de cette réunion « des principaux chefs des rebelles, connus sous le nom de Chouans », le 30 mars, « pour y prêter, entre les mains des représentants, le serment d’être soumis aux lois de la République, et de ne plus porter les armes contre elle » (5). Cette soumission n’était cependant pas encore acquise. Hoche voyait même d’un mauvais œil « qu’une infinité de personnes se rendent à la Prévalaye pour y faire la cour aux Chouans, et que quelques-uns sont assez déhontées pour ôter leur cocarde nationale » (6).
   

Plan de RennesLocalisation de la Prévalaye (emplacement du château au n°1) et de la Mabilais (n°2) sur le plan actuel de la ville de Rennes
   

Le camp des Chouans restait pourtant en proie à de profondes divisions, la majorité des chefs, surtout ceux du Morbihan avec Cadoudal, Guillemot, Saint-Régeant, etc., refusant les offres des représentants. Ceux-ci leur accordaient les mêmes concessions qu’aux Vendéens (liberté du culte catholique, suppression de l’enrôlement militaire, etc.), à condition qu’ils se soumettent aux lois de la République. Poirier de Beauvais (7) dépeint dans ses Mémoires (8) l’atmosphère houleuse de ces négociations et les menaces qui planaient sur l’assemblée des Chouans à la Prévalaye.

Les désaccords furent tels que Cormatin, dans un coup de colère retentissant, saisit une feuille de papier, la divisa en deux colonnes portant les mots « Paix » et « Guerre ». Il signa dans la première, imité par ses partisans, et bientôt suivi par tous les autres chefs présents qui s’y résignèrent la mort dans l’âme avant de quitter les lieux. Seul Poirier de Beauvais s’y refusa (9).

L’accord fut paraphé à la Mabilais le 20 avril suivant, mais par seulement une vingtaine de royalistes sur les 121 encore présents trois jours auparavant. Quoi qu’il en soit, cette paix obtenue au forceps fut de courte durée car les hostilités reprirent dès le mois de mai après l’exécution de plusieurs chefs chouans.

Les républicains trouvèrent un prétexte pour rompre les accords lorsqu’ils interceptèrent des pièces de la correspondance de Cormatin, dont l'une adressée au conseil du Morbihan s’achevait par ces mots : « Quelque douloureux qu’il soit pour nos cœurs de dissimuler… nous y sommes contraints ». Ces documents furent rendus publics le 25 mai (10), afin d’accuser les Chouans de duplicité. Cormatin et ses lieutenants Solihac et Jarry furent aussitôt arrêtés à Rennes. La paix de la Mabilais n’aura duré qu’un mois.
   


Notes :

  1. Pierre Dezoteaux, baron de Cormatin (1753-1812) avait été choisi par Puisaye pour le représenter à la tête des armées catholiques et royales de Bretagne quand ce dernier se rendit en Angleterre à la fin de l’année 1794. Il n’inspirait pourtant guère la confiance aux chefs chouans, si ce n’est celle de Boishardy. Joseph de Puisaye était aussi controversé. Il avait pris part aux événements de la Révolution dans les rangs girondins, ce qui le poussa dans la clandestinité en 1793. Il changea alors de camp en ralliant les Chouans dans la région de Vitré. Par une habile correspondance, notamment avec le gouvernement anglais, il parvint à se faire reconnaître comme « lieutenant général de l’armée catholique et royale de Bretagne » pour laquelle il institua un conseil qui le reconnut comme chef en juillet 1794. À la fin de cette année, il se rendit en Angleterre dans le but de préparer un projet de débarquement armé qui aura lieu en juin 1795 dans la baie de Quiberon.
  2. La Mabilais se situe entre la Prévalaye et la ville de Rennes.
  3. Cormatin avait d’ailleurs assisté aux pourparlers de la Jaunaye et s’y était exprimé en faveur de la paix.
  4. Mémoires du général d’Andigné, t. Ier, p. 146. Ces faux assignats imprimés à Londres était distribués en Bretagne par Puisaye.
  5. J.-J. Savary, Guerres des Vendéens et des Chouans contre la République française, t. IV, p. 438.
  6. Savary, op. cit., p. 470.
  7. Cet officier de l’armée de Stofflet, qu’il était chargé de représenter, arriva à la Prévalaye le 3 avril.
  8. Mémoires inédits de Bertrand Poirier de Beauvais, commandant général de l’artillerie des armées de la Vendée, pp. 352-370.
  9. Dernier chef royaliste à refuser les offres de paix des représentants, Stofflet devra se résoudre à se soumettre aux mêmes conditions, sous la pression des troupes que les républicains pouvaient concentrer sur son territoire des Mauges. Il signera le traité à Saint-Florent-le-Vieil le 2 mai 1795.
  10. Savary, op. cit., t. V, pp. 97-103.