Pour illustrer l’ampleur de la répression contre la Vendée en 1794, on cite le plus souvent les massacres des Lucs-sur-Boulogne, de La Gaubretière, de la forêt de Vezins, du Loroux, etc., en oubliant hélas des paroisses qui payèrent un prix aussi lourd en nombre de morts et de destructions, comme Barbâtre.

Barbatre 2Au cimetière de Barbâtre, une plaque commémore le massacre des habitants en janvier 1794
   

La commune de Barbâtre forme la partie méridionale de l’île de Noirmoutier, un isthme bordé de dunes et de digues, que traverse l’unique route menant au chef-lieu. Autant dire qu’elle se plaçait en première ligne dans les combats que se livrèrent Blancs et Bleus pour la conquête de ce bastion stratégique sur la côte vendéenne.

Prise et reprise de l’île de Noirmoutier en 1793

L’île fut gagnée par l’insurrection lorsque Guerry de La Fortinière et sa troupe de Maraîchins l’investirent le 16 mars 1793, sans rencontrer de réelle résistance. Installés à Barbâtre, ils obtinrent le lendemain la soumission de la ville de Noirmoutier (1). La riposte républicaine fut menée par le général Beysser à travers le Pays de Retz à la fin du mois d’avril. Les faibles effectifs de Guerry de La Fortinière ne suffirent pas face à cette attaque soutenue par la marine. Le 29, l’île tombait au pouvoir des Bleus qui exercèrent aussitôt des représailles. Ils fusillèrent le maire de Barbâtre, Urbain Laurent, le 2 mai, emprisonnèrent ceux qui leur paraissaient suspects, détruisirent les cloches, imposèrent le versement d’une indemnité et une levée de 200 jeunes Noirmoutrins.

C’est Charette qui mena la contre-offensive vendéenne pour reprendre l’île à la fin de l’année. Après une vaine tentative dans la nuit du 29 au 30 septembre, le chef maraîchin donna l’assaut avec 8.000 hommes le 12 octobre par le passage du Gois, à la marée montante afin d’empêcher les moins vaillants de faire demi-tour. Les républicains se replièrent vers le nord, puis évacuèrent par la mer, à l’exception de Wieland, commandant de la place, et d’une partie des défenseurs de l’île qui seront emprisonnés, puis conduits à Bouin où Pajot les fusillera de sa propre autorité peu après.

Les habitants de Barbâtre avaient apporté leur aide à la reconquête de Noirmoutier par Charette. Cela leur sera durement reproché quand les républicains s’emparèrent à nouveau de l’île le 3 janvier 1794. En effet, cinq jours plus tard les représentants du peuple Turreau et Bourbotte déclarèrent « traitres à la patrie les habitants de Barbâtre qui ont secondé de tous leurs efforts l’entrée des brigands dans Noirmoutier et ensuite ont pris les armes contre les patriotes, et arrêtèrent que toutes les maisons de leur commune seroient rasées à l’exception de celles qui seroient jugées propres aux établissements publics et à la défense des côtes » (2).
   

Carte Barbatre 1794Carte simplifiée de l'attaque républicaine sur lîle de Noirmoutier, 2-3 janvier 1794
   

Le combat de Barbâtre

L’offensive républicaine avait été lancée dans la nuit du 2 au 3 janvier sur plusieurs points : des débarquements en trois endroits de l’île et une attaque terrestre via le Gois menée par le général Haxo. Le chef de brigade Jordy, qui avait pris terre par le sud, se porta ensuite sur Barbâtre. « Nous trouvâmes l’ennemi en bataille en avant de ce village (…) J’ordonnai donc de croiser la baïonnette et de marcher au grand pas de charge (…) l’ennemi est culbuté en un clin d’œil, enfin Barbâtre est au pouvoir de la république » (3). Le combat violent, qui fut le seul affrontement d’ampleur au cours de cette journée, coûta la vie à cinq cents Vendéens (4).

« C’est là que commencèrent les réactions sanglantes qui déshonorèrent notre triomphe », écrit Piet, aide de camp de Dutruy et secrétaire de la première commission militaire, qui ajoute que les troupes républicaines se montrèrent sans pitié envers les habitants de Barbâtre. « Ceux qui, n’ayant pas à se reprocher d’avoir secondé les royalistes, avaient cru pouvoir se présenter au-devant de notre armée, des gens paisibles, des pères de famille, des vieillards qui étaient restés dans leurs maisons, des meuniers qui n’avaient pas voulu quitter leurs moulins, devinrent les victimes de la fureur du soldat. C’est en vain que ces infortunés protestaient, devant lui, de leur attachement à la République (…), en lui demandant grâce ; insensible à la douleur, il semblait au contraire en triompher ; sans vouloir distinguer l’innocent d’avec le coupable, et comme s’il fût entré dans une ville prise d’assaut, il mettait indistinctement à mort tous les hommes qu’il trouvait » (5).

Piet cite plus loin l’exemple d’un hussard nommé Félix. « Ardent au pillage, il savait sans émotion affronter les dangers ; un boucher ne porte pas avec plus de calme le couteau dans la gorge des animaux qu’il tue que Félix ne massacrait de sang-froid ses semblables… (il) donna seul la mort à plus de vingt chefs de famille de Barbâtre » (6).
  

JordyJordy, blessé, part à l’assaut de l’île de Noirmoutier, illustration extraite des Fastes de la Nation française par Ternicien-d’Haudricourt (1807)
      

« La commune agricole de Barbâtre fut entièrement dépeuplée… »

Le chroniqueur sablais André Collinet consigna dans son journal qu’après le combat, les patriotes poursuivirent « les brigands » à travers toute l’île de Noirmoutier, « tuant tout sans en excepter femmes, vieillards et enfants (…) Cette journée leur a coûté au moins douze cents hommes (tant) tués que noyés en les marais » (7).

Combien d’habitants de Barbâtre ont péri en ce tragique mois de janvier 1794 ? Il est difficile d’en estimer le nombre. Contrairement à d’autres paroisses, nul prêtre n’a pu en collecter les noms dans un registre.

On devine cependant le bilan à la lecture d'une lettre du commissaire du directoire exécutif de la municipalité de Noirmoutier envoyée au gouvernement quelques années après ; ce document non daté se situe en 1797 ou 1798. On y lit que l’île de Noirmoutier « a été prise et ravagée quatre fois dans la guerre civile, la dernière fut la plus cruelle. La commune agricole de Barbâtre fut entièrement dépeuplée, sept cents laboureurs furent égorgés, elle fut incendiée presqu’en entier (…) D’après cet exposé, il est facile de voir qu’il y a dans la commune de Barbâtre beaucoup de terres en friches (…) et que la population en ce moment n’est composée dans la plus grande partie que de femmes et d’enfants » (8).
   

Barbatre 1La tombe commune des victimes de Barbâtre
   

Les charniers de Barbâtre

Ce carnage a laissé peu de souvenirs à Barbâtre, si ce n’est au cimetière une petite tombe carrée où furent déposés les restes de Vendéens exhumés dans les années 60 à 80 à la faveur d'une urbanisation croissante dans cette partie de l’île (9).

On découvrit par exemple un charnier contenant une douzaine de corps dans la rue de la Chapelle, à la Fosse, en septembre 1966 ; et encore quatre autres à la Frandière. Au cours de l’hiver 1977-1978, les ouvriers d’une entreprise de maçonnerie tombèrent sur trois tombes alignées au bord d’un talus, aux Onchères en Barbâtre. Chacune contenait un squelette en parfait état : le premier d’un homme qu’une quarantaine d’années, le deuxième d’un adolescent, le troisième d’une jeune femme qui tenait entre ses doigts un chapelet (10). Malheureusement on ne fouilla pas plus loin pour en chercher d’autres. Les ossements furent inhumés au cimetière de Barbâtre au pied d’une croix portant une plaque « en souvenir des habitants de Barbâtre massacrés en haine de la foi, janvier 1794 ».

Un autre charnier renfermant un grand nombre de squelettes fut mis au jour en 1981 au village de la Fosse. La tradition orale a perpétué l’emplacement approximatif du site où furent inhumées les centaines d’hommes et de femmes de Barbâtre exécutés après la reprise de l’île par les républicains ; « le cadastre lui aussi puisque ce lieu porte le nom de Parée des Corps » (11). Les ossements furent recueillis et placés eux aussi dans la tombe commune du cimetière. Ce monument si discret, qui n’en demeure pas moins l’un des plus grands ossuaires de la Vendée militaire, a fait l’objet d’une rénovation en 2019 à l’occasion de la journée du Souvenir Vendéen sur l’île de Noirmoutier (12).
    


Notes :

  1. Précis des opérations militaires du chevalier Guerry de La Fortinière, 1re partie (16 mars – 29 avril 1793), Revue du Souvenir Vendéen n°276, pp. 21-33.
  2. SHD B 5/8-10 ; le texte complet de l’arrêté du 19 nivôse an II figure dans la Revue du Bas-Poitou, 1892, p. 548. Dans son Carnet de route, André Amblard, volontaire ardéchois présent en Vendée depuis septembre 1793, rapporte que « les habitants du village de Barbâtre, montant la garde avec les soldats de la République, se familiarisèrent avec eux. Une nuit entre autres, ils leur payèrent du vin très capiteux. Lorsqu’ils les eurent tous enivrés, précisément à l’heure de la marée basse, ils firent prévenir Charette, avec ses bandes. Ils entrent dans l’île sans éprouver aucune résistance » (Les oubliés de la guerre de Vendée, S.E.V., 1993, p. 111). Cette « trahison » est également dénoncée au Comité de Salut public par les représentants Gillet et Ruelle le 14 octobre 1793 (SHD B 5/7-14). Quant à la démolition de Barbâtre, précisons que l’ordre ne fut exécuté qu’à l’égard de l’église et des maisons bordant la plaine du côté de l’est (Ch.-L. Chassin, La Vendée patriote, 1793-1795, t. III, p. 493).
  3. J.-J. Savary, Guerres des Vendéens et des Chouans contre la République française, t. III, p. 7.
  4. « Les républicains marchèrent au village de Barbâtre, le combat s’y engagea, cinq cents royalistes mordirent la poussière, et le village fut livré au pillage et brûlé » (Mémoires inédits d’un ancien administrateur des armées républicaines, 1823, p. 127). Jordy chiffre lui-même les pertes républicaines à 130 morts et 200 blessés (Savary, op. cit., p. 8).
  5. La prise de Noirmoutier et la mort de d’Elbée, Mémoires laissés à mon fils, par Piet, Revue de Bretagne et de Vendée, t. IV, 1863, pp. 219-220.
  6. Ibidem.
  7. Les Sables et la guerre de Vendée. Manuscrit de Collinet (1788-1804), C.V.R.H., 2003, p. 200.
  8. A.D. 85, L 261. La commune de Barbâtre comptait environ 1.700 habitants au début de la Révolution. Pour comparaison, la population des Lucs-sur-Boulogne était estimée à 2.260 habitants en 1787 et 1.830 en 1796 (Pierre Marambaud, Les Lucs, la Vendée, la Terreur et la Mémoire, 1993, p. 123).
  9. Simone Loidreau, À propos de trois squelettes retrouvés à Barbâtre (Ile de Noirmoutier), Revue du Souvenir Vendéen n°125 (Noël 1978), pp. 16-21.
  10. Ce chapelet est exposé au musée du château de Noirmoutier.
  11. Valentin Roussière, Découverte d’un ossuaire à la Fosse, Revue du Souvenir Vendéen n°134 (mars-avril 1981), p. 43.
  12. Revue du Souvenir Vendéen n°288 (automne 2019), pp. 56-61.