Tout le monde connaît le Champ des Martyrs d’Avrillé comme lieu d’exécution de masse des prisonniers vendéens à Angers au début de l’année 1794. Il fut cependant précédé par un autre site, plus proche de la ville : le Port de l’Ancre.

Rue du Port de l'AncrePlaque de la rue du Port de l'Ancre à Angers (photo Guy Jacob)
  

Les exécutions à Angers sous la Terreur eurent lieu principalement sur la place du Ralliement pour la guillotine, qui trônait devant l’actuel théâtre ; au Champ des Martyrs (1) et au Port de l’Ancre pour les fusillades. L’abbé Simon Gruget, curé insermenté de la Trinité, qui était resté caché en ville, en fut le témoin privilégié, comme on le lit dans ses Mémoires (2). Le prêtre y mentionne cependant le « Port-Aireau » (Port-Ayrault) plutôt que le Port de l’Ancre. On situera l’endroit dans la seconde partie de cet article. Voyons d’abord ce qu’il s’y est passé.  

Les représailles du siège d’Angers

Aussitôt après l’échec du siège d’Angers, les mardi 3 et mercredi 4 décembre 1793 (3), beaucoup de Vendéens furent capturés dans les environs. Le représentant du peuple Francastel (4), en mission dans le département de Maine-et-Loire, décida de s’en débarrasser promptement. Pour les exécuter, on choisit un terrain en contrebas de la ville, derrière la rue Boisnet, près des quais en bordure de la Maine : le Port-Ayrault et le Port de l’Ancre.

Dans la précipitation de ces tueries, personne ne prit le temps de consigner les noms des victimes. Ce n’est qu’après les bouleversements politiques de Thermidor qu’on se préoccupera d’elles. Le 14 vendémiaire an III (5 octobre 1794), la Société populaire d’Angers demanda en effet aux autorités du département d’enquêter sur les personnes fusillées ou noyées sans jugement : qui avait donné les ordres ? où et quand avaient-ils été mis à exécution ?

Les dépositions recueillies furent compilées dans un rapport que la Société populaire adressa à la Convention nationale le 5 frimaire an III (25 novembre 1794). Plusieurs d’entre elles concernent le Port de l’Ancre.
   

AngersVue des quais d'Angers sur la Maine. Cette gravure extraite d'une carte du Maine-et-Loire de 1833 situe les lieux du côté de l'Abreuvoir. Le Port de l'Ancre et le Port-Ayrault se trouvaient un peu plus en amont (sur la gauche de la scène).
   

Les dépositions de témoins angevins

On apprend par exemple que sept jeunes gens de 18 à 23 ans, parmi lesquels se trouvait un enfant de 13 ans, furent arrêtés non loin de Clément-de-la-Place (5). Le maire, Louis Delisle, accompagné d’un détachement de gardes nationaux, les fit conduire devant le comité révolutionnaire d’Angers dont l’un des membres, sans même demander le motif de leur arrestation, déclara : « Ils sont malades, il faut les envoyer à l’hôpital ! » Qu’on ne s’y trompe pas, cette expression valait condamnation à mort (6). On emmena ensuite les malheureux chez le représentant Francastel, qui résidait à l’hôtel de Maquillé. Ils restèrent dix minutes dans la cour, puis en sortirent, escortés par quinze gendarmes, qui les achevèrent tous les sept sur le Port de l’Ancre (7).

Alexis Fleury, tailleur de son état, fit la déposition suivante : « Après le siège d’Angers, j’ai vu fusiller au port de l’Ancre une douzaine de personnes, tant hommes que femmes (…) Dans leur nombre il y avait un garçon et une fille d’environ 10 à 12 ans » (8).

Le citoyen Pinot, un tisserand qui habitait tout près de l’hôtel de Maquillé au point de s’être trouvé une douzaine de fois dans la cour, rapporte qu’il y avait vu hommes, femmes et enfants de tout âge, sains et malades, entassés pêle-mêle ; qu’on les laissait sur le pavé, jusqu’au moment où le conducteur fût descendu et eût apporté la réponse, qui était toujours un arrêt de mort. « Lorsque je demandais pourquoi ces malheureuses victimes ne paraissaient pas devant le représentant, on me répondait que ces scélérats étaient presque tous pestiférés, et qu’on ne voulait pas mettre la peste dans la maison. Ces scènes d’horreur se passaient toujours après le soleil couché » (9).

Une seconde enquête fut entreprise du 28 octobre au 25 novembre 1794, à la demande de la Société populaire d’Angers et sur l’avis du représentant du peuple Bézard (10). Quelques-unes des dépositions évoquent le Port de l’Ancre :

« Le lendemain du siège d’Angers, 15 frimaire (5 décembre 1793) au matin, après que les brigands eurent pris la fuite, j’étais près la porte de fer. Il fut fait quelques sorties dans le faubourg Saint-Michel (11), d’où on ramenait des brigands. Ce qui me frappa le plus, ce fut un jeune homme de dix ans qui fut amené et conduit chez Francastel, où il resta très peu de temps ; je le vis ramener au port de l’Ancre et fusiller de suite… » (déposition de Jacques-Pierre Chaillou, juge de paix à Angers, 4 novembre 1794).

« Audio, membre du comité révolutionnaire, m’a dit que le comité avait été différentes fois chez Francastel pour lui dire qu’il y avait une quantité de détenus dans les maisons d’arrêt, qu’on ne savait plus où les mettre, en lui demandant ce qu’il fallait en faire. Francastel leur répondit qu’il fallait agir révolutionnairement. En conséquence, plusieurs qui étaient conduits, l’étaient ensuite au port de l’Ancre, où on les fusillait, ce qu’on appelait “les mener à l’ambulance”. J’ai aussi connaissance qu’il y a été fusillé plusieurs enfants, notamment le fils de Fizeau, notaire au May(-sur-Èvre), qui n’avait pas plus de 13 à 14 ans » (déposition de Jacques Gautret, ancien accusateur public d’Angers, 6 novembre 1794).

L'inhumation des corps sur place

Que faisait-on des corps des victimes ? D’après Mme de La Bouëre, « on avait creusé un large fossé très profond où l’on enterrait les personnes qui venaient d’être mises à mort » (12).

Comme l’on pouvait s’y attendre, les riverains ne tardèrent pas à se plaindre auprès de Francastel « de ce qu’environ cent cadavres avaient été inhumés au port de l’Ancre (…) Craignant qu’un aussi grand nombre de cadavres ne missent sous peu de temps la contagion dans cet endroit, ils indiquaient pour cette opération les buttes de carrières qui avoisinent la ville » (13). Leur réclamation fut transmise à la municipalité qui passa commande de chaux vive, dès le 9 décembre 1793, afin d’en recouvrir les corps.

Pour éviter ce désagrément aux habitants des environs du Port de l’Ancre, et surtout pour faire face à l’engorgement des prisons surpeuplées après la défaite de l’armée vendéenne à la fin du mois de décembre 1793, un nouveau lieu d’exécution fut recherché en dehors de la ville, loin de toute habitation : la Haie-aux-Bonshommes, futur Champ des Martyrs d’Avrillé.

À suivre… Où se trouvait le Port de l’Ancre ?
  


Notes :

  1. À cette époque, l’enclos de l’ancien prieuré de la Haie-aux-Bonhommes, dans lequel 2 à 3.000 personnes furent fusillées entre le 12 janvier et le 16 avril 1794 et qui porte depuis lors le nom de Champ des Martyrs, faisait partie de la commune d’Angers. Cette parcelle a été rattachée à Avrillé le 30 octobre 1813.
  2. Mémoires et journal de l’abbé Gruget, curé de la Trinité d’Angers, 1902, pp. 22-23 ; Les fusillades du Champ des Martyrs, mémoire rédigé par M. l’abbé Gruget, curé de la Trinité, 1893, pp. 69 et suiv.
  3. Sur le chemin de retour de sa campagne d’outre-Loire (la Virée de Galerne), l’armée vendéenne voulut s’emparer d’Angers afin de s’assurer le passage de la Loire par Les Ponts-de-Cé. Dépourvue de matériel de siège et confrontée à une forte résistance, elle ne put faire céder les remparts. Commença alors une longue et tragique errance vers La Flèche et Le Mans.
  4. Marie-Pierre-Adrien Francastel, député de l’Eure à la Convention, fut envoyé en mission près l’armée de l’Ouest le 13 octobre 1793. Il sévit d’abord à Nantes aux côtés de son collègue Carrier, puis à Angers. On lira à son sujet l'article de Pierre Leroy : Un loup dans la bergerie, le conventionnel Francastel (1761-1831), Revue du Souvenir Vendéen n°252 (octobre 2010), pp. 18-28.
  5. Nom révolutionnaire de Saint-Clément-de-la-Place, commune située à 18 km au nord-ouest d’Angers. Le fait est attesté par le citoyen Delisle, maire de la commune, Joseph Lainé, capitaine de la garde nationale, Mathurin Bessiau, sergent, François Gaudin, René Pauterne, Julien Bessonneau et François Pouget.
  6. On en trouve un exemple dans l’ouvrage de François Grille, angevin lui aussi : « On amena, dans la soirée du 5 décembre (1793), le bossu Marcombe, à cheval sur un caisson. On le traîna, de la porte Saint-Aubin par la rue Saint-Laud, jusqu’à l’hôtel Maquillé, chez les représentants. Son arrêt fut bientôt rendu : À l’ambulance ! Je le vis entrer, je le vis sortir, et à quelques minutes de là j’entendis le feu de peloton qui achevait son martyre » (F. Grille, La Vendée, 1793, t. III, p. 215).
  7. L’hôtel de Maquillé se situe en bordure de la rue du Canal, qui descendait en ce temps-là vers les quais. Les condamnés n’avaient que 300 m à parcourir avant de rejoindre le lieu de leur supplice.
  8. François Uzureau, Les fusillades du Port-de-l’Ancre, L’Anjou historique, juillet 1904, p. 66.
  9. Ibidem, p. 67.
  10. François-Siméon Bézard (1760-1849), député de l’Oise à la Convention, fut envoyé en mission dans la Vendée après la chute de Robespierre.
  11. Le faubourg Saint-Michel se situait au nord-est de la ville close. La porte Saint-Michel donnait d’ailleurs sur l’hôtel de ville (à l’angle des remparts) et la place des Halles.
  12. Souvenirs de la comtesse de La Bouëre, la guerre de la Vendée, 1793-1796, 1890, rééd. Pays et Terroirs, 1994, p. 298.
  13. Uzureau, op. cit., p. 69.