Voilà plusieurs années que le vitrail de Notre-Dame la Blanche avait été brisé à la hauteur des personnages représentés dans cette allégorie du massacre de 1794. Les parties manquantes ont été remplacées, mais les visages des deux enfants ont souffert de cette « restauration ».

ND la Blanche 4Détail du vitrail de Notre-Dame la Blanche
   

Perchée au sommet du coteau de Saint-Jean-de-Corcoué (1), au bord du cimetière qui enserre l’église, la chapelle de Notre-Dame la Blanche domine la vallée de la Logne depuis le XVe siècle. Elle est formée d’un chœur presque carré qui s’ouvre par une arcade sur une nef plus large et plus haute. Si l’on excepte l’étroite ouverture du pignon de la façade, la chapelle n’est éclairée derrière l’autel que par une baie ornée d’un vitrail posé vers 1900.

Au premier regard, la scène représentée dans ce vitrail peut paraître anodine : quatre hommes, cinq femmes et quatre enfants sont rassemblés devant Notre-Dame la Blanche et prient une Vierge rayonnante placée dans les cieux au-dessus d’eux. La signification de cette composition est cependant bien plus forte qu’il n’y paraît. Elle évoque en effet un épisode dramatique de la Terreur : un massacre d’habitants de Saint-Jean-de-Corcoué perpétré devant cette chapelle au début de l’année 1794 (2).
   

ND la Blanche 5Le vitrail de Notre-Dame la Blanche en 2014 (verres cassés au niveau des enfants et de la couronne au-dessus des blasons) et aujourd'hui après une « restauration » pour le moins contestable
   

La version de Walsh en 1829

Plusieurs sources décrivent cet événement, avec quelques différences. Le vicomte Walsh en publia la première version (3), reprise plus tard par l’abbé Deniau. Dans son récit, un meunier de Saint-Étienne-de-Corcoué se joignit aux armées républicaines pour les guider vers les lieux où il y avait le plus à piller, et en profiter pour y voler de l’argent. Un jour, il apprit que des femmes et des enfants avaient été enfermés dans la chapelle Notre-Dame la Blanche, et parmi elle une parente qui savait comment il s’était enrichi. Il se rendit sur-le-champ auprès du commandant de la troupe qui stationnait du côté de Saint-Étienne, afin de le pousser à massacrer les captifs qu’il accusait d’appartenir au camp des « brigands ». L’officier refusa de tuer des femmes et des enfants. Furieux, le meunier courut à Villeneuve (4) chez le général pour se plaindre de son subordonné, accusant les prisonnières d’être en possession de correspondances royalistes. Il obtint gain de cause, mais on ne trouva sur elles que des livres de piété.

« Du seuil de leur porte, plusieurs habitants (…) le virent ôter sa veste, la jeter sur un buisson, relever les manches de sa chemise et s’élancer dans le cimetière par lequel il faut passer pour arriver à la chapelle… Bientôt des coups de pistolets, des gémissements, des cris se firent entendre… Ils durèrent longtemps et quand ils eurent cessé, on put dire : tout est fini, tout est massacré ! Pendant que le bourreau faisait son œuvre, un enfant courut vers la chapelle. Il voulait y entrer, car sa mère y était. Il regarde par une fente de la porte et recule épouvanté en voyant le monstre achevant ses victimes… Ses pieds nageaient dans le sang… À cette horrible vue, l’enfant se mit à fuir et échappa ainsi au bourreau de sa famille. »
   

ND la Blanche 9La chapelle Notre-Dame la Blanche derrière l'église de Saint-Jean-de-Corcoué
   

Le massacre dans la mémoire locale

L’abbé Pineau mit lui aussi par écrit l’histoire de ce massacre, telle qu’elle lui avait été racontée. Son manuscrit a disparu malheureusement, mais il inspira le récit que l’abbé Libeau fit de cet événement en 1962. On y lit que le sinistre personnage de Saint-Étienne engageait les habitants (5) du bourg et des villages alentour à se rendre au camp sous prétexte de pacification, avant de les enfermer dans la chapelle. Il alla ensuite demander au commandant Dubois de faire fusiller ces prisonniers, ce que l’officier indigné refusa. Le bourreau les exécuta donc de sa propre main. Le lendemain, quand le cantonnement leva le camp, on dit que son commandant se serait fait sauter la cervelle de désespoir (6).

Une dernière version, plus intéressante encore, a été transmise dans les années 50 par la grand-mère de Fernand Raveleau, l'historien de Corcoué-sur-Logne. Cette aïeule née dans les années 1870 avait appris de ses parents qu’à l’époque de la Révolution des femmes de Saint-Jean et Saint-Étienne-de-Corcoué s’étaient rendues dans la chapelle avec leurs petits enfants pour une cérémonie religieuse, probablement dans les premiers jours de février 1794 pour la fête de la Purification de la Sainte Vierge. Sur le « Chemin rouge » (7), un homme – le sinistre meunier de la version de Walsh – interpellait celles de Saint-Étienne pour les inciter à rentrer chez elle ; seules les femmes de Saint-Jean étaient notées sur sa liste. Quand les mamans et leurs enfants furent réunies dans la chapelle, les Bleus surgirent, les firent sortir et massacrèrent celles que leur indiquait le meunier qui s’était caché dans un vieil orme creux (8).
   

ND la Blanche 8La stèle au premier plan se dresse à l'endroit où s'élevait le vieil orme du massacre
    

Le vitrail de Notre-Dame la Blanche réunit les éléments de ces récits, en suggérant le massacre par la palme des martyrs tenue par un ange près de la Vierge. On y distingue aussi, tout au fond de l’arrière-plan, un moulin qui rappelle la présence du sinistre meunier (9). Hélas, les visages des deux enfants, en partie brisés par un acte de vandalisme il y a quelques années, ont perdu l’innocence de leurs traits dans cette malheureuse « restauration » qui les a littéralement défigurés.
   

ND la BlancheDétail du vitrail en 2014 (à gauche) et aujourd'hui
   


Notes :

  1. Saint-Jean-de-Courcoué (qui avait déjà annexé la paroisse de La Bénate en 1831) et Saint-Étienne-de-Corcoué ont fusionné en 1971 sous le nom de Corcoué-sur-Logne. Avant la Révolution ce territoire relevait des Marches communes entre la Bretagne et le Poitou, et de deux diocèses : Nantes pour Saint-Jean et La Bénate ; Luçon pour Saint-Étienne.
  2. Pour tout savoir sur ce massacre et sa transmission dans la mémoire locale, on lira l’article de Fernand Raveleau : Saint-Jean-de-Corcoué en 1794, le massacre de Notre-Dame la Blanche, Revue du Souvenir Vendéen n° 279 (été 2017), pp. 3-14.
  3. Lettres vendéennes ou correspondance de trois amis en 1823, édition de 1829.
  4. Probablement Villeneuve du Retail, à Legé.
  5. Les quelques noms cités ne mentionnent que des hommes entre 52 et 60 ans (F. Raveleau, op. cit., p. 8).
  6. Ce suicide est contredit par les archives, mais peut-être est-ce une confusion avec un autre Dubois qui se serait fait sauter la cervelle après la prise de Noirmoutier par les républicains dans les premiers jours de 1794 ? (F. Raveleau, op. cit., pp. 8-9).
  7. F. Raveleau, op. cit., pp. 4-6.
  8. L’histoire complète de la grand-mère de Fernand Raveleau est présentée dans l’article de l’historien (op. cit., pp. 12-14). Ce gros orme, dont il ne restait plus qu’une souche dans les années 2000, a été remplacé par une stèle devant la chapelle Notre-Dame la Blanche.
  9. Bien qu’on ait toujours tu le nom de ce meunier qui connut une fin tragique, il s’agirait de Jean-Baptiste Gaillard d’après l’enquête généalogique menée par Xavier Paquereau. 
       

ND la Blanche 1L'intérieur de la chapelle Notre-Dame la Blanche

ND la Blanche 7Le panneau à l'entrée de la chapelle