Je suis allé dimanche dernier sur la tombe où reposent les restes des victimes des massacres qui ensanglantèrent Les Lucs-sur-Boulogne les 28 février et 1er mars 1794. L’endroit est peu fréquenté puisque aucun panneau n’indique où cela se trouve. 

Tombe de GC'est dans cette tombe que reposent les restes des martyrs du Petit-Luc
   

Les Lucs-sur-Boulogne constituent certainement le site emblématique des massacres des Colonnes infernales, au point d’éclipser d’autres communes qui en souffrirent tout autant. Tous les livres d’histoire de la Vendée font le récit de ce qu’il s’y est passé les 28 février et 1er mars 1794, du moins ceux parus au XXe siècle, car aucun auteur n’avait évoqué ce drame avant la découverte d’une part, en 1863, des restes des victimes dans les décombres de l’ancienne église du Petit-Luc (1) ; d’autre part, en 1867, du martyrologe de l’abbé Barbedette (2). Ce qui a donné lieu à des débats et polémiques sur les circonstances de cet événement, sa date, et la liste des morts (3). 

La notoriété de la paroisse doit beaucoup au zèle de ses prêtres, au premier chef les abbés Jean Bart et Gabriel Prouteau, et aux auteurs qui glorifièrent son martyre, de Gaëtan Bernoville au Père Marie-Auguste Huchet (4). Les Lucs-sur-Boulogne sont ainsi passés au premier plan des commémorations et pèlerinages organisés en souvenir des victimes des Colonnes infernales, rassemblements qui se tiennent toujours à la chapelle édifiée sur le site de l’ancienne église du Petit-Luc. Aussi me suis-je posé la question : pourquoi personne ne va sur la tombe où reposent les restes des martyrs ? J’avais appris il y a quelques années, grâce à l’association Lucus, où se trouve cette sépulture. Je m’y suis donc rendu. Il n’y a encore aucun panneau pour la localiser, mais on peut retracer son histoire. 
   

Vitrail massacre du Petit-LucL'abbé Barbedette découvre les corps des victimes du massacre du Petit-Luc, vitrail de Lux Fournier, église paroissiale des Lucs-sur-Boulogne, 1942
   

L’exhumation des victimes du massacre

Comme on l’a vu, les ossements des victimes du massacre furent mis au jour en 1863 dans les décombres de l’ancienne église du Petit-Luc. C’est ce que rapporte l’abbé Jean Bart, curé de la paroisse de 1856 à 1876, qui ajoute que quelques-unes des balles qui les avaient frappés, mais aussi des chapelets, attestaient l’origine de ces restes. Cependant le prêtre omit de dire ce qu’on en fit. D’aucuns prétendirent qu’ils demeurèrent dans le sol de la chapelle reconstruite en 1866 ; d’autres, qu’ils furent transportés avec les débris de l’ancienne église pour former le tertre du calvaire érigé sur la route de Rocheservière, à l'intersection de la rue Georges Clemenceau et de la rue des Vignes Gates.

En outre, vers 1880, M. Fétiveau exhuma un grand nombre d’ossements dans son jardin à 50 mètres en face de la chapelle, près d’un mur en ruine, vestige d’une maison qui avait appartenu à Mlle Mercier de Boismasson. Le curé de l’époque, l’abbé Cousseau (5), demanda à son paroissien de taire cette découverte, mais un descendant de ce dernier finira par en parler quelques années plus tard à l’abbé Prouteau (6). On en conclut que ces ossements provenaient de l’ancien cimetière de la paroisse, l’abbé Jean Bart ayant clairement indiqué que les victimes de 1794 avaient bien été retrouvées dans une fosse commune à l’intérieur de l’église ruinée.

La tombe de l’abbé Prouteau

L’abbé Prouteau put mettre les choses au clair : il apprit que les ossements des martyrs n’étaient pas restés au Petit-Luc, et qu’ils avaient été déposés dans l’actuel cimetière de la commune. Une habitante du Petit-Luc, Adèle Fétiveau, qui avait une douzaine d’années quand elle assista à l’exhumation de 1863, déclara que quatre grands cercueils, renfermant les ossements des martyrs, furent alors transportés au cimetière. Le fils du fossoyeur, le sacristain Firmin Vrignaud, montra d’ailleurs à son curé l’emplacement exact de cette sépulture et veilla toujours à la respecter, dès lors qu’il prit la succession de son père.

L’abbé Prouteau contribua à en garantir la protection lorsqu’il exprima le vœu d’être inhumé « avec ses petits martyrs », là où ceux-ci gisaient dans le cimetière depuis 1863. C’est ce qu’on fit quand le prêtre mourut en 1948 (7). On peut lire en grandes lettres gravées sur sa pierre tombale : « ICI REPOSE LE CORPS DE MR L’ABBÉ G. PROUTEAU, NÉ LE 12-6-1887 À ST HILAIRE DE TALMONT, CURÉ DES LUCS LE 13-8-1937, POSTULATEUR DE LA CAUSE DES ENFANTS MARTYRS, PIEUSEMENT DÉCÉDÉ LE 3 FÉVRIER 1948, PRIEZ DIEU POUR LUI ». 
   

Tombe de G
La tombe de l'abbé Prouteau au cimetière des Lucs-sur-Boulogne
    


Notes :

  1. Les Lucs-sur-Boulogne sont formés de la réunion de deux paroisses, le Grand-Luc et le Petit-Luc. 
  2. Charles-Vincent Barbedette (1742-1813), curé insermenté du Grand-Luc, a consigné les noms, âges, professions et lieux de résidence, des victimes des massacres de 1794. 
  3. Inutile de les développer à nouveau ici, je vous renvoie à l’ouvrage de Pierre Marambaud, Les Lucs, la Vendée, la Terreur & la Mémoire (L’Étrave, 1993) ; mais aussi, pour ne jamais considérer les faits comme acquis et toujours les questionner à la lumière de nouvelles sources, l’article de Tanneguy Lehideux, Les Lucs-sur-Boulogne, combien de combats en février-mars 1794 ? (Revue du Souvenir Vendéen n°297, décembre 2021, pp. 26-63), construit à partir du témoignage de Drouet, guide du général Cordelier, qui remet en cause la chronologie généralement admise.
  4. Gaëtan Bernoville : L'épopée des Lucs et les Saints Innocents de la Vendée, 1945 (édition revue et augmentée par le Père Huchet, 1970) ; Un Oradour révolutionnaire, 1955. À noter que G. Bernoville intervint comme historien pour le cent cinquantenaire du massacre, célébré aux Lucs le 29 février 1944 ; c’est pour cette occasion que fut composée La complainte des Lucs, par le Frère Gabriel-Marie Gauvrit. – Marie-Auguste Huchet : Le massacre des Lucs-sur-Boulogne et le martyrologe du curé Barbedette, 1983. 
  5. Successeur de Jean Bart en 1876, l’abbé Louis Cousseau (1835-1902) fut le curé des Lucs-sur-Boulogne jusqu’en 1890. Vient ensuite l’abbé Pierre Gendronneau, puis l’abbé Maximin Boudaud en 1906 et l’abbé Gabriel Prouteau en 1937 (voir note suivante). 
  6. Gabriel-Eugène-Léon Prouteau, né à Saint-Hilaire-de-Talmont le 12 juin 1887, décédé aux Lucs-sur-Boulogne le 3 février 1948. 
  7. Le témoignage du Père Huchet confirme les faits : « Quand mourut M. Prouteau, en 1948, j’étais en Afrique, au Tchad. Et je n'avais jamais su si, oui ou non, on avait trouvé là des ossements, en creusant la tombe de notre curé. En mai 1974, j'ai eu l'occasion de poser la question à M. Roger Martin qui, avec Alexandre Brochard, avait préparé le caveau de M. Prouteau. Roger Martin (…) m'a certifié (…) qu'il trouva de fait en pleine terre une foule de débris d'ossements, très anciens, deux pleines brouettées. Il les recueillit pieusement, les lava et, après la sépulture de M. le Curé, il les disposa dans le nouveau caveau en ciment, tout autour du cercueil… » (source : Lucus).